Numéro du centenaire

2017janvierfevrier250

L'exceptionnel numéro du centenaire, grand format couleur, retrace l'évolution de la pensée nationale sur tout un siècle.

 

Allocution de Robert Laplante lors du lancement

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Jeter les bases d'un nouveau nationalisme

L'auteur est juriste, chercheur et analyste
Cet article a reçu une mention honorable lors de la remise du prix André-Laurendeau 2009

Le 20 janvier dernier, les États-unis procédait à l’assermentation de leur 44e président. Deux choses m’ont particulièrement frappé en cette journée mémorable. La première est cette capacité des grands hommes d’État comme Barrack Obama de s’élever au-dessus des contingences ordinaires et de se projeter, lui et la nation, dans l’avenir. La seconde, c’est cette formidable vue du National Mail, entre le Capitole, la Maison blanche et le monument commémoratif d’Abraham Lincoln, symboles forts d’unité et de foi en un pays où s’étalait toute cette foule venue des quatre coins des États-Unis. Plus frappant encore, c’était de voir ces hommes et ces femmes ainsi réunis, les institutions et les symboles incarnant la nation.

En comparaison, le sous-développement politique et l’absence de conscience nationale au Québec me sont apparus des plus vifs. La société distincte ne manifeste plus guère de fierté sauf le 24 juin à l’occasion de la Fête nationale et encore. C’est la gestion à la petite semaine et le repli sur soi. Aucun enjeu politique ne semble plus indigner les Québécois : affaiblissement de l’État ; clientélisme généralisé de la part du gouvernement ; transfert du pouvoir économique québécois aux mains des autorités financières de Bay Street ; anglicisation de Montréal et imposition du multiculturalisme ; fragmentation sociale dans l’indifférence générale.

Si le niveau d’appui à la souveraineté reflète le degré de conscience nationale au Québec, on ne peut guère se réjouir des résultats obtenus. Sondage après sondage, l’appui à l’indépendance et à la souveraineté-association oscille entre 35 % et 45 % sans jamais rejoindre une majorité d’électeurs[1]. La question nationale ne possède plus cet aspect rassembleur qui a suscité tant de ferveur. La coalition qui la soutenait a éclaté et le nationalisme avec elle. Une démission collective a eu lieu sur tous les aspects de la nation entraînant le Québec sur la voie de la normalisation canadienne. L’idée de constituer une minorité nationale au sein du Canada, à l’instar des communautés francophones hors-Québec et acadienne, ne semble même plus susciter de réactions négatives[2].

La réalité est que le rejet, en 1995, d’une manière de réaliser le projet national a laissé un vide que des forces, non seulement opposées à l’indépendance du Québec mais à toute idée nationale, n’ont pas manqué de combler. Trop de forces antinationalistes convergent actuellement pour faire du Québec une société d’identités particulières, individualiste et divisée. Le problème n’est pas lié seulement au recul de l’option souverainiste. Il vient du discrédit jeté sur toute conscience nationale au Québec. De nombreux facteurs jouent désormais contre une vision nationale partagée par le plus grand nombre, démocratique et cohérente. Certains d’entre eux viennent de l’échec de 1995, d’autres découlent de l’évolution de la situation sociale et politique. Dans ce contexte, une relance du nationalisme au Québec est-elle encore possible ? Peut-on refaire l’unité des nationalistes autour d’un projet national plus positif, plus libérateur, plus moderne? Et si l’opportunité et la viabilité de l’indépendance ne sont pas en cause, ne devrait-on pas d’abord redéfinir ce nationalisme et ensuite, aborder la question de la place du Québec au sein du Canada?

Comme le montre l’analyse des résultats de l’élection du 8 décembre 2008 [3], après avoir perdu la pluralité des voix, même la majorité des sièges à l’Assemblée nationale est en voie d’échapper aux nationalistes québécois au profit des tenants de la normalisation canadienne. Pris entre l’entêtement référendaire et le laisser-faire, le Québec disparaît peu à peu. Un renouvellement du nationalisme est nécessaire. Voici comment, à titre de citoyen engagé n’appartenant à aucune école en particulier, je perçois le problème politique du Québec post-référendaire et la façon de sortir de la torpeur actuelle.

1- Pourquoi Barack aux USA et rien ici?

Est-il besoin de revenir sur ce qui menace le sens moral et politique au Québec, aujourd’hui? Il semble bien que oui tellement la raison instrumentale a pris le pas depuis 1995. J’ai fait référence à Barack Obama à dessein. La comparaison montre le gouffre qui sépare une nation moderne, avec ses défauts mais fière et libre de s’autodéterminer, de la nôtre qui a si peu de cohésion nationale et de conscience de soi. C’est là ma position de départ. Plusieurs causes profondes contribuent à cette situation. Leur impact pèse considérablement sur une société aussi ambivalente et divisée que la nôtre.

Le repli individualiste

Il s’agit d’abord du repli individualiste des nationalistes et des effets sur la société québécoise de la déferlante néolibérale depuis une vingtaine d’années. Avec son cortège de surconsommation, de surendettement et d’inconscience environnementale, un individualisme assez néfaste s’est constitué dans les sociétés développées. L’investissement, la Bourse et le rendement ont pris valeur d’absolus. Chacun est devenu en quelque sorte un entrepreneur dont la raison d’être réside dans une accumulation débridée et souvent obscène de produits financiers et matériels[4]. On ne semble plus pouvoir dépasser l’horizon de la consommation tous azimuts avec à la marge un peu de vert et de recyclage, histoire de se déculpabiliser et d’avoir bonne conscience.

L’éclatement de la bulle financière spéculative et l’arrivée de la récession en 2008 et en 2009 contribueront sans doute à ralentir la tendance. Il est inévitable que la surconsommation dans les pays développés diminue quelque peu. Toutefois, on peut parier que les pré-ceptes néolibéraux ne seront pas fondamentalement revus. Une fois la crise du crédit réglée, on ne voit pas ce qui pourrait empêcher les gens de renouer avec l’accumulation plus ou moins imposée dans le plus pur esprit du capitalisme de choc[5]. Un coup d’œil au dernier budget fédéral suffit pour s’en convaincre[6]. On ne propose rien d’autre que du béton, de l’asphalte et des automobiles. Au Québec, même exploitation des ressources, la même glorification des autoroutes et du transport individuel. Mais le temps est venu, je crois, d’envisager le développement économique autrement qu’à la manière des années 1950.

Renoncer à la surconsommation constitue pourtant une première condition à un retour au sens commun au Québec comme ailleurs dans le monde. Cela nécessite non seulement l’adoption de quelques programmes visant à adoucir l’impact du néolibéralisme au plan social ou environnemental mais bien une révision de ce modèle de développement. L’état québécois doit mettre enfin le cap sur le développement à une échelle plus locale, « décarboniser » l’économie, cesser de s’en remettre encore et toujours au bétonnage des rivières, des villes et des campagnes en accentuant toujours plus la présence de l’automobile. Il ne s’agit pas de détruire le néolibéralisme et l’ancienne économie du carbone d’un coup mais de s’engager, à l’instar des pays européens, sur la voie d’un développement novateur plus respectueux de l’environnement. Il n’y a pas d’autres moyens de combattre l’individualisme et l’inconscience qui se nourrit justement d’un économisme débridé et irresponsable. Un nationalisme renouvelé doit tenir compte des effets de l’individualisme improductif et des dérives consuméristes sur le fonctionnement et la cohésion de la société québécoise.

Absence de démocratie et gouvernance

Si on souhaite que les gens s’impliquent dans un projet national, il faut leur faire une place. L’échec de 1995 a malheureusement laissé en plan la nécessaire réforme de la gouvernance au Québec. Le problème se situe à deux niveaux, les institutions et l’administration publique.

Faute de pouvoir s’adapter, les institutions démocratiques et de représentation des citoyens dans l’État se désintègrent toujours un peu plus avec le temps. L’indépendance aurait facilité la création d’une république à deux chambres (députés et régions), une représentation des Premières Nations, l’adoption d’un mode de scrutin en partie proportionnelle, une participation totalement revue de l’exercice de la démocratie. Malheureusement, il appert que la nécessaire révision des institutions démocratiques doive attendre le Grand soir. En contrepartie, le clientélisme et le patronage se développent alors que la gestion technocratique en profite pour accroître également son pouvoir sur les citoyens. Il faut bien continuer à administrer les programmes, indépendance ou non. Le déséquilibre entre un système de représentation démocratique d’un autre siècle et l’appareil d’État perdure et s’aggrave.

Dans une perspective nationaliste, l’État québécois a joué un double rôle. Ayant succédé à l’Église à titre de protecteur du Canada français, l’État québécois de la Révolution tranquille est progressivement passé d’un rôle défensif associé à la survivance du peuple canadien-français à celui de moteur de l’émancipation du Québec contemporain. Il s’est démocratisé avec l’élimination du patronage électoral, l’ajout de chiens de garde comme le Protecteur du citoyen ou le Vérificateur général sans toutefois se réformer institutionnellement. De l’autre côté, l’État providence québécois s’est peu à peu substitué à toutes les initiatives privées d’ordre social pour finir par contrôler à peu près toutes les sphères de la vie collective. En même temps, l’État québécois s’est constitué au début des années 1960 comme fer de lance de l’affirmation nationale des Québécois. Nationalisme et gestion technocratique ont crû en s’appuyant mutuellement.

Le rejet du projet de pays de 1995 est venu briser cette osmose entre nationalisme et technocratie en laissant cette dernière intacte. Aujourd’hui, la technocratie a hérité du rôle de conserver vivant l’idéal nationaliste coupé de la sphère politique. Cela a pour résultat d’affaiblir considérablement la démocratie au Québec. Tant que modernisation et émancipation liées à une éventuelle indépendance politique allaient de pair, la dynamique apparaissait comme un tout logique et cohérent menant à la création d’un pays. Dans la mesure où cette possibilité disparaît, dans un contexte de remise en question de l’État providence de surcroît, il est maintenant difficile de nier plus longtemps le caractère dépassé et très peu démocratique des institutions de l’État québécois de même que la perte de contrôle par le peuple de l’administration publique québécoise.

À cela, s’ajoute la réalité suivante. Dans la mesure où le Canada a depuis longtemps rejeté le concept des deux nations et que le Québec refuse d’en sortir, l’État québécois se trouve devant un véritable dilemme. Ou bien il accepte son statut de gouvernement provincial et voit ses activités réduites en conséquence, la péréquation et les transferts fédéraux jouant un rôle de puissant stabilisateur ; ou il tente tant bien que mal de se maintenir mais au prix d’un corporatisme latent et d’une bureaucratie qui étouffe de plus en plus la société qu’elle est censée servir. Et le poids de la dette sans cesse croissant, alors que les grandes décisions concernant l’économie, l’éducation et la santé se prennent à Ottawa et à Toronto, n’arrange pas les choses. Dans tous les cas, c’est la capacité d’affirmation du Québec qui en est affectée. Nous sommes donc en présence d’un État miné au plan politique et dont le type de gouvernance est de moins en moins soutenable économiquement. Ignorer le problème revient à accentuer le repli sur soi, le désenchantement face à la classe politique et le ressentiment vis-à-vis de l’appareil public. Cela n’est pas de nature à aider le Québec à se maintenir comme nation.

L’échec du référendum de 1995 a donc provoqué un repli individualiste, particulièrement chez les souverainistes, qui en quelque sorte ont « décroché » du nationalisme. L’individualisme s’est également accrû au passage de politiques néolibérales radicales partout sur la planète, de la glorification du marché, de la mondialisation et du profit sans fin. Cet échec a aussi mis en lumière la quasi-absence de démocratie au Québec et l’importance démesurée de la gestion technocratique de la société québécoise face au peu de liberté d’agir des citoyens et de sens des responsabilités individuelles. Deux autres forces ont également miné chez les Québécois tout désir de conscience de soi : la normalisation canadienne du Québec et la déferlante des bons sentiments pluralistes.

Culture canadienne, multiculturalisme et utopie pluraliste

On le sait depuis le scandale des commandites, le projet national canadien est devenu le seul praticable au Québec. Compte tenu des moyens financiers disproportionnés dont il dispose, l’État fédéral s’est employé au cours des quinze dernières années à littéralement lessiver le cerveau des Québécois sur les bienfaits du fédéralisme dans toutes les sphères d’activités. Écoles, groupes sociaux et culturels ou de recherche, personne n’y a échappé. La manne de dollars fédérale a envahi tous les secteurs, des Chaires de recherche du Canada dans les universités aux programmes de recherche en consommation d’Industrie Canada en passant par toute une gamme d’activités avec ou sans commandite. Même le service d’information de Radio-Canada se transforme toujours un peu plus en organe de propagande néolibérale et fédéraliste.

La normalisation s’est également imposée par défaut. Un exemple, les coupures d’Ottawa dans le financement de la culture annoncée en pleine élection fédérale en 2008. À leur corps défendant, les artistes québécois sont descendus dans la rue pour défendre ironiquement la culture… canadienne. Certes, les artistes québécois ont voulu se montrer solidaires de leurs collègues canadiens, eux aussi victimes de ces coupes en culture. Mais sans trop s’en rendre compte, on en est venu à assimiler culture québécoise financée par Ottawa à culture canadienne. Cela montre à quel point l’idée de conscience nationale est en voie de disparaître devant une normalisation canadienne des esprits qui ne semble rencontrer aucune résistance au Québec. Et c’est comme ça dans tous les domaines. Comme l’ont montré les Fêtes entourant le 400e de la fondation de Québec[7], le gouvernement québécois en s’agenouillant devant Ottawa et en refusant de défendre la spécificité du Québec a sa part de responsabilité dans ce glissement de sens. Mais c’est également les Québécois qui acceptent et intègrent cette normalisation au nom du développement économique et des affaires ou simplement parce qu’ils n’ont pas le choix ni d’alternative, par défaut en somme.

Cette normalisation des esprits par l’argent et la propagande est également à l’œuvre au plan des valeurs avec l’application forcée au Québec du multiculturalisme canadien[8] via la Loi constitutionnelle de 1982 et la Charte canadienne des droits. Le plus sidérant est de constater que ce multiculturalisme anglo-saxon étranger aux valeurs québécoises s’est immiscé chez l’élite intellectuelle, politique et technocratique influençant l’application des politiques publiques au Québec. De crainte de se voir accuser de sectarisme, par effet de mode ou par simple opportunisme, ceux-ci dont plusieurs nationalistes ont reconnu le caractère désormais indépassable du multiculturalisme. Comme le concept a mauvaise presse au Québec, on a préféré utiliser celui plus positif de pluralisme[9]. Et comme ce pluralisme chez beaucoup d’intellectuels a également une part d’utopie qu’on peut associer au courant de l’utopie post-moderne[10], il est en un sens radical. En recourant aux notions de droit, de morale et d’utopie dans son sens noble, ce pluralisme radical constitue donc au Québec une philosophie politique forte et particulièrement efficace au plan intellectuel.

Le problème, c’est que ce pluralisme et la gestion sociale qui en découle va bien évidemment à l’encontre de toute pensée nationaliste qui serait fondée sur la tradition et l’histoire ou la sauvegarde de certains droits d’une majorité nationale comme au Québec. Les identités individuelles sont élevées au rang de valeur suprême au nom d’une forme de morale pluraliste[11]. On devine que prise entre le « haut » et le « bas », pour reprendre les mots de Michel Seymour[12], toute nation se voit ramener à un rôle instrumental et que l’appareil administratif se met au service d’une conception pluraliste des rapports sociaux où les contraintes sur les droits individuels sont réduites au minimum. C’est là sans doute l’évolution sur les esprits la plus importante à survenir depuis 1995 pour l’avenir du nationalisme au Québec.

On se rend bien compte que le pluralisme radical et le multiculturalisme constituent les deux faces d’un même nationalisme canadien appliqué au Québec. On peut bien changer les mots et être un peu plus radical ici ou là, l’effet réducteur sur la conscience nationale au Québec est le même. Comment alors aller à l’encontre de ce qui semble être devenu une morale implacable? Si un nationalisme différent mais néanmoins moderne doit émerger au Québec, il est essentiel de prendre la mesure morale du pluralisme radical. Je ne prétends pas être un expert en philosophie morale. Cependant, je crois que le pluralisme tel qu’appliqué au Québec constitue une espèce de croisement entre le concept de justice procédurale de John Rawls et la notion de culture de l’authenticité propre à Charles Taylor[13]. On me pardonnera ce raccourci mais ce que j’entends souligner, ici, c’est l’importance donnée à la morale lorsqu’il s’agit d’accorder leur valeur aux droits individuels et la mécanique utilisée pour y parvenir.

Cette morale qui consacre la liberté de pensée comme valeur suprême a un impact au plan politique et juridique imparable. Comment le nationalisme même le plus ouvert peut-il aller à l’encontre de cette morale? Il semble que l’on soit devant une quadrature du cercle, ou du moins donnée pour telle[14]. Pourtant, cette morale est à la base du virage conceptuel effectué par l’administration publique et par de nombreux intellectuels progressistes au Québec qui dépasse la simple application au Québec du multiculturalisme canadien. Il importe de le comprendre.

Taylor et Rawls : pluralisme contre nationalisme

On ignore souvent à quel point ces deux philosophes, et d’autres à leur suite, ont influencé la façon de se percevoir comme individus. En gros, tous deux partagent une même conception de la modernité qui fait en sorte que l’identité de chacun constitue désormais une valeur morale qui ne peut être limitée que par une règle de droit reconnue et acceptée par tous les citoyens. Dans un monde pluraliste, ouvert et mondialisé, il n’y a plus de races supérieures aux autres ou un sexe fort ni de cultures ou de nations hégémoniques. Non seulement lie-t-on, ici, liberté et égalité mais le respect des conceptions, de la culture et de la personnalité de chacun est élevé au rang d’obligation morale. C’est dire qu’une personne qui se dit moderne dans un sens taylorien a l’obligation morale de respecter l’autre tel qu’il est. Taylor vient ici renforcer l’argument moral de Rawls. Par conséquent, très peu de culture ou de caractéristique nationales peut être transmis. Se trouvent exclues à l’avance toutes tentatives d’interpréter les droits individuels en fonction de valeurs communes de la majorité. On se retrouve plutôt à l’intérieur d’une dynamique d’échanges consensuels où, sous réserve d’une « culture publique commune dans les limites de la raison publique », toutes les caractéristiques et les croyances individuelles se valent. Seule restriction : celles auxquelles on accorde une valeur morale fondamentale.

Alors que Charles Taylor donne à l’identité personnelle une valeur morale supérieure, Rawls établit le mécanisme par lequel les seules contraintes acceptables dans une société pluraliste consistent en des règles « généralisables » au plan moral à l’ensemble des gens. C’est ainsi que l’excision, par exemple, à priori acceptable puisqu’elle est associée à des croyances religieuses ou à des valeurs culturelles particulières, sera interdite parce que cette pratique porte évidemment atteinte à l’intégrité physique des femmes. Pour les pluralistes, nous avons l’obligation morale de respecter toutes pratiques liées à l’identité sauf si l’une d’elles s’avère immorale ou déraisonnable en soi. Et en vertu de quels critères une croyance personnelle sera jugée immorale et pourra faire l’objet d’une restriction? Si celle-ci va à l’encontre de la « raison publique commune » qui accorde évidemment au respect de l’intégrité physique et à la non-discrimination une valeur morale fondamentale. C’est exactement cette mécanique par la négative que le multiculturalisme et les chartes canadienne et québécoise des droits ont transposée au plan juridique et dont l’accommodement raisonnable est issu. Pour le reste, ça s’arrête là. Une hiérarchisation des droits est donc permise mais dans des limites très restreintes. L’histoire du groupe majoritaire, les traditions et une façon de vivre en tant que constitutives de la nation ne peuvent faire partie de la culture publique commune. Comme le résume Maclure :

[…] la culture publique commune dans une démocratie pluraliste guidée par l’idéal de la raison publique, doit être relativement mince. La culture de convergence, soutenue implicitement ou explicitement par les penseurs de la mémoire, est, elle, épaisse. Pour que le concept de culture publique commune soit utile, il faut éviter de le substantialiser abusivement en lui donnant un contenu culturel ou identitaire fort. La culture publique commune ne peut s’avérer l’espace et le langage de l’aménagement du « vivre ensemble » si la conception de la culture publique retenue génère elle-même des désaccords politiques profonds. Je crois que c’est par crainte que la culture publique commune soit remplie d’un contenu identitaire indûment particulariste ou qu’elle ne soit que la pure émanation de la culture majoritaire que des philosophes comme Dominique Leydet et Daniel Weinstock ont cherché à se distancer de ce concept[15].

Tout nationalisme de mémoire par trop « épais » est ainsi sacrifié sur l’autel « mince » des droits individuels, de la non-discrimination et des Chartes. Celles-ci constituent l’essentiel des valeurs de base partagées. Parfois, y tolère-t-on la protection de la langue commune mais c’est tout[16]. On ne peut être à la fois nationaliste et moderne, semble-t-il. Tous les mots culpabilisateurs sont là. La culture identitaire est rétrograde parce qu’elle est abusive. Elle génère des désaccords et elle est indûment particulariste. Péché mortel, elle constitue une émanation de la culture majoritaire. Il n’est pas surprenant que les « modernes » dans les facultés, les ministères et dans la société civile fuient comme la peste toute référence à une identité nationale un tant soit peu substantielle.

Parce que ces valeurs instrumentales possèdent une telle force d’attraction chez les intellectuels et les gestionnaires, on comprend que plane sur eux ce que Jacques Beauchemin a appelé « la mauvaise conscience des nationalistes québécois[17] ». Il ne fait pas de doute que la multiplication et le renforcement des identités depuis un demi-siècle en Occident affaiblit l’idée de nation politique définie comme continuité historique[18] ou d’une culture commune pour reprendre les mots de Fernand Dumont[19]. Contrairement à d’autres pays, la collectivité québécoise ne peut se replier sur une conscience de soi forte. Le sentiment national et la conscience historique demeurent élevés aux Etats-Unis ou en France, par exemple, justement en raison de l’influence sur les individus d’une histoire nationale marquante et fortement distinctive. Les sentiments identitaires, l’histoire et les institutions politiques à l’intérieur de ces pays contrebalancent ces forces. Cela permet dans une certaine mesure de transcender les intérêts individuels[20].

Rien de tel au Québec. Hormis peut-être la Révolution tranquille, l’histoire du Québec n’a pas produit d’événements politiques positifs suffisamment forts comme un mouvement de libération dont on perpétuerait la mémoire ou des institutions qui correspondent à un idéal politique particulier. La dilution rapide de l’idéal nationaliste depuis 1995 laisse le champ libre au fort courant des identités et à la culture canadienne des droits qui lui est étroitement associée. Cette philosophie radicale et éthique post-moderne est donc en train plus ou moins subtilement de redéfinir fondamentalement les rapports sociaux sinon les sociétés elles-mêmes. En fait, c’est son objectif. Elle est manifestement incompatible avec la conservation d’une culture nationale et la promotion d’un nationalisme autre que pluraliste.

On estime généralement que le Québec a pris définitivement le virage du pluralisme identitaire au début des années 1990 avec l’adoption de l’Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration[21]. Alors qu’on débattait de constitution, peu s’imaginaient que le virage entrepris à l’égard de la participation démocratique de tous et du respect de chacune des cultures à l’intérieur d’une société pluraliste serait à ce point important. La refondation sur des bases nouvelles des relations entre les individus sur le mode de la conciliation, de l’échange et du respect des droits de chacun traverse désormais toute l’administration publique à commencer par l’école avec le Renouveau pédagogique[22], le nouveau cours d’Histoire et éducation à la citoyenneté[23] et le cours d’Éthique et culture religieuse[24].

Tout cela s’est fait sans débat ni explication. Un projet national de mémoire aurait donc moins de valeur morale qu’un autre issu du pluralisme radical. Si ce dernier convient au Canada qui se l’est approprié démocratiquement depuis 1982, il en va différemment dans le contexte québécois. Dans ce cas pour emporter l’adhésion des Québécois, toute tentative de réhabilitation de la conscience nationale au Québec doit concilier mémoire et morale. Voyons si cela est possible.

2- La réhabilitation du nationalisme québécois

Cette nomenclature des périls qui minent le nationalisme est plutôt troublante. Le dogme pluraliste est fort bien ancré chez les intellectuels québécois eux-mêmes y compris les plus nationalistes comme Gérard Bouchard. Cette situation que Mathieu Bock-Côté a appelé la « dénationalisation tranquille[25]» représente évidemment tout un défi intellectuel à relever. Le fait pour Bock-Côté de s’en prendre directement à l’éminent historien de Chicoutimi ne change rien à la contradiction fondamentale au plan philosophique à laquelle sont confrontés les nationalistes québécois attachés par ailleurs au pluralisme. L’idée de mémoire commune qui pose la question de la survie du nationalisme parmi les nationalistes québécois eux-mêmes est devenue suspecte. L’adhésion à un projet commun fondé sur la notion de contrat comme certains le proposent pourrait dénouer l’impasse. Mais cela demeure insuffisant si on ne parle pas auparavant de morale.

Revoir les valeurs communes et la notion d’égalité formelle

Il y a près de 20 ans, le Québec a tenté de contourner la logique des droits individuels découlant du multiculturalisme canadien en proposant d’amender la Constitution de 1982 avec la clause de la société distincte. Destinée à conférer un statut particulier à la culture nationale québécoise, l’initiative visait à intégrer égalité et mémoire. Dans une analyse du rejet de l’accord du Lac Meech, Charles Taylor a toutefois montré que la position des Canadiens face à cette clause était irréconciliable avec celle du Québec[26]. Au nom de la morale anglo-saxonne de l’égalité, les Canadiens ne pouvaient envisager qu’une culture, si nationale ou menacée soit elle, ne puisse être égale aux autres à l’intérieur du Canada. Évidemment, il est facile pour les Canadiens de faire preuve d’ouverture à l’autre dans la mesure où de facto, la langue anglaise et la culture anglo-saxonne se trouvent au-dessus des autres. L’essentiel à retenir, c’est que les valeurs communes québécoises liées à la mémoire incluses dans la clause interprétative de la société distincte ne passaient tout simplement pas le test « du bien public commun » aux yeux des Canadiens.

L’échec de l’accord du Lac Meech a donc scellé pour toujours la possibilité d’influencer la conception rawlsienne des droits individuels en tant que fondement du multiculturalisme et des chartes canadienne et québécoise des droits. Au plan politique, la majorité francophone s’est vu retirer définitivement la responsabilité de définir les valeurs communes et d’en élargir la portée dans le respect des droits, toutes initiatives en ce sens risquant de se retrouver devant les tribunaux. C’est ce qu’a montré, en 2008, le débat sur les accommodements raisonnables[27]. La camisole de force imposée au Québec par la Constitution de 1982 ne laissait aucune marge de manœuvre à la commission. En l’absence d’un modèle national propre au Québec qui concilie mémoire et morale, les deux commissaires chargés d’étudier la question, Gérard Bouchard et Charles Taylor, ne pouvaient que vendre le pluralisme canadien tout en tentant de temporiser et de lui donner une couleur locale.

Passons rapidement sur le compte-rendu des travaux qu’en ont donné les deux journalistes Jeff Heinrich et Valérie Dufour[28], alors que les commissaires ont défendu la plus grande liberté de penser et d’agir pour les individus au détriment des valeurs communes. Dans l’ensemble, le rapport a donné son aval aux politiques de gestion du pluralisme proposées par les technocrates et les intellectuels dont on aurait peu parlé, hors les milieux savants, si cette crise des accommodements n’était pas survenue. Mais avaient-ils le choix? Il est bien dit dans le rapport que leurs recommandations se situent dans le cadre constitutionnel canadien.

Vertement critiquée par de nombreux nationalistes[29], la commission a néanmoins suscité un vif intérêt chez toutes les couches de la population et chez les francophones de toutes les régions, tendances ou niveaux sociaux différents. On a d’abord découvert que la gestion identitaire du pluralisme était devenue religion d’État. On a surtout constaté qu’une bonne partie des citoyens avait de sérieuses réserves face à cette orientation et que celles-ci n’étaient pas une manifestation de racisme, de xénophobie ou d’intolérance. La société québécoise respecte le pluralisme et l’encourage. Les Québécois ont toutefois pris conscience que cette ouverture souhaitable et nécessaire se faisait au détriment d’un nationalisme ancré dans l’histoire et d’une représentation commune de la société. L’impression laissée par la commission fut que le maintien de la culture d’origine et l’adhésion à la culture commune étaient insolubles dans l’égalité des droits. Et qu’on pouvait sans crainte pour le sentiment national, mettre sur le même pied culture française et cultures minoritaires. Cela ne correspond visiblement pas au vœu de la majorité québécoise.

Le débat sur les accommodements raisonnables a donc permis l’entrée en scène du politique, brouillon peut-être mais néanmoins réel, dans la sphère jusqu’ici réservée aux juristes et aux technocrates de la gestion du pluralisme. On peut dès lors affirmer que, contrairement à l’énoncé de Maclure, on peut « substantialiser » la « culture de convergence » avec la mémoire sans verser dans l’intolérance ou que cela représente une contrainte inacceptable pour les identités particulières. Il est possible dans le contexte québécois de distinguer une morale plus communautaire de celle du fondement moral anglo-protestant des libertés fondamentales et du légalisme de John Rawls. Comme Rawls l’a fait à partir de la société américaine et des principes puritains sur lesquels elle repose, il peut être parfaitement légitime d’interpréter les libertés fondamentales en vigueur aux Québec à partir d’une morale qui nous soit propre sans qu’elle soit injuste pour autant.

Bien entendu, il reste à définir cette morale non puritaine et à naviguer entre mémoire, culture majoritaire et identités particulières sans s’échouer sur les récifs de l’intolérance réelle ou apparente. Il faut convaincre les membres des diverses communautés culturelles et de la communauté anglophone qu’il est juste de le faire même au prix de certaines contraintes à la liberté individuelle dans la mesure où, suivant les enseignements de Rawls, ces restrictions sont raisonnables. Et pourquoi donc? Parce qu’il est raisonnable que le projet de nation française en Amérique se réalise au Québec et qu’il s’agit pour les anglophones et les membres des communautés culturelles d’une exigence morale à laquelle ils sont invités à souscrire en compagnie des francophones. Là, résident les bases d’un nouveau nationalisme qui soit ni revanchard, ni bêtement « ouvert à l’autre » ou ignorant de notre histoire. Ce nouveau nationalisme doit rompre avec la transformation des Québécois francophones en groupe ethnique à laquelle conduisent le pluralisme radical et le multiculturalisme. Il s’agit d’un devoir moral de la plus haute importance et qui concerne tous les Québécois sans exception en tant que nation.

Le retour du contrat

La réhabilitation du nationalisme québécois constitue une tâche délicate à réaliser. On doit oser mettre en cause le concept de l’égalité formelle des droits défini par le droit canadien qui ignore cette histoire et les particularités de la société québécoise. Il faut redonner sens aux notions d’héritage et d’histoire, revoir la place de la Charte québécoise des droits et libertés, identifier les valeurs communes et le contenu à donner aux « limites du bien public ». Le recours à la notion de contrat social et à l’approche civiliste constitue une piste à explorer. Cette posture nouvelle permettrait de prendre le contre-pied de la vision rawlsienne et multiculturelle des droits. Il est faux de croire que ce débat est clos y compris chez les juges de la Cour suprême comme l’a montré la décision Northcrest[30].

Ce qui compte, c’est de stimuler la réflexion, de rassembler, de se donner une perspective, recréer une certaine conscience nationale. Je lance à titre indicatif ce qui prendrait d’abord la forme d’un travail de recherche et de synthèse qui porterait sur les quatre dimensions de la perte de sens actuelle au Québec : l’individualisme, la technocratie, l’absence de démocratie et l’identité. Toutes m’apparaissent également importantes, mais compte tenu de la présente situation politique au Québec, je crois qu’on doit s’attarder en priorité aux deux dernières.

Dans le cas de l’identité, il faudrait d’abord mettre en lumière le danger de fragmentation qui guette la société québécoise si elle poursuit dans la voie du pluralisme radical ; ensuite, explorer la voie du contrat social comme alternative morale au multiculturalisme. C’est une étape essentielle puisque celui-ci doit faire l’objet d’un consensus permettant d’asseoir sa légitimité politique. Enfin, élaborer une Charte de l’identité nationale sur ces bases qui puisse faire contrepoids politiquement à la Loi constitutionnelle de 1982, à la Charte canadienne des droits et au multiculturalisme canadien. Il faut voir en détail quelle forme peut prendre une Charte de l’identité nationale dans laquelle les « valeurs communes publiques » seraient inscrites, soit les droits de la personne, les droits linguistiques et tout ce qui touche à la culture française historique et à l’identité y compris les communications et l’immigration.

En second lieu, il faut impérativement revoir la question des droits politiques, de l’exercice de la démocratie et de l’ensemble des institutions démocratiques du Québec. Le cadre politique actuel datant du XVIIIe siècle n’a guère évolué depuis l’adoption du gouvernement responsable au milieu des 1840 et il s’avère de plus en plus antidémocratique. Comme l’a montré de façon éloquente Pierre Serré, l’actuel mode de scrutin et la dynamique politique partisane qui en découle empêchent la création d’une nation québécoise réellement démocratique[31]. On pourrait ainsi se doter d’une Charte des droits démocratiques qui serait clairement de type républicain. Elle comporterait au moins trois parties. La première viendrait redéfinir le mode de représentation avec l’ajout au mode électoral actuel d’une proportionnelle limitée, régionale ou autre. L’élection d’un chef d’État qui hériterait entre autres des pouvoirs du lieutenant gouverneur viendrait compléter le dispositif. La seconde modifierait les pouvoirs de l’Assemblée nationale et du gouvernement et préciserait également les pouvoirs des tribunaux à qui il reviendrait d’être le gardien de ces droits. L’objectif, ici, consiste à rééquilibrer de manière plus équitable les pouvoirs entre l’exécutif, l’Assemblée nationale et les tribunaux un peu à la manière du « check and balance » américain.

Une fois l’identité affirmée et les institutions politiques québécoises renouvelées[32], le programme d’affirmation nationale proposée s’attaquerait par la suite aux problèmes sociaux actuels. N’oublions pas que la conception rawlsienne de la liberté individuelle est un pur produit du libéralisme. La réhabilitation du nationalisme dans une perspective plus large doit apparaître comme le moyen le plus efficace de contrer la division, l’individualisme et la perte de sens commun auxquels le Québec est confronté depuis 1995. Même si elle est centrale, la reconstruction de la nation québécoise ne doit pas s’arrêter uniquement à l’identité ou à la réforme des institutions démocratiques.

La crise économique actuelle qui risque de s’inscrire dans la durée offre cette occasion d’aller plus loin. Elle remet en question le mode de production et de répartition de la richesse de même que la façon dont nous vivons dans les sociétés développées. Comme je l’ai souligné plus haut, il est également souhaitable que l’État desserre quelque peu son emprise sur les citoyens. Il y a lieu de distinguer d’une part entre le cadre étatique et les institutions démocratiques nécessaires à la cohésion politique et à l’affirmation de la nation et, d’autre part, la tendance de celui-ci à la normalisation sociale à travers les services qu’il rend à la population et le régime de droit qu’il produit. Dans ce dernier cas, il faut faire appel au sens de la communauté et de responsabilité des gens. Un certain retour à la communauté renforcerait la conscience nationale sans pour autant conduire à une réduction de services ou à leur privatisation pure et simple.

Et l’indépendance?

Plusieurs objecteront qu’un plan d’affirmation nationale et un mandat de gouvernement ne peuvent remplacer l’indépendance comme projet d’émancipation collective. Et que celle-ci permettrait justement de se redéfinir une identité de mémoire et néanmoins juste et d’adopter de nouvelles institutions démocratiques. Cela est vrai. Mais qu’advient-il si elle ne survient pas? Pis encore, et si la poursuite de l’indépendance paralysait le Québec en ce moment? C’est la question que l’indépendantiste et philosophe Daniel Jacques se pose dans son plus récent essai[33]. Comme il est assez facile de le constater, la question de l’indépendance du Québec divise autant que celle des valeurs communes et des droits. Elle nuit politiquement au Québec. Jacques et plusieurs nationalistes pensent que cette incapacité menace l’avenir même du Québec français dans la mesure où la réalisation de ce projet est désormais hors de portée.

Sans le dire aussi ouvertement, Jacques estime qu’une espèce de suicide politique et identitaire guette le Québec si cette ambivalence perdure. Laisser tomber l’idéal de « plénitude » que représente l’indépendance représente un choix déchirant pour tout nationaliste. Mais parce qu’elle ne se réalisera pas, la démission et la division du Québec vont perdurer. Il y aurait donc une espèce de course contre la montre entre la poursuite d’un idéal qui mobilise encore les forces vives de la nation mais qui s’avère inatteignable et l’enracinement d’un vide nationaliste toujours plus grand qui accélère la déliquescence politique du Québec.

Bien entendu, on peut facilement s’opposer à ces arguments. Avec une bonne pédagogie souverainiste et un contexte politique favorable comme une crise politique, un référendum pourrait avoir de bonnes chances de réussir. C’est la stratégie des conditions gagnantes. Mais c’est justement en prenant ces arguments à contre-pied que Jacques fait état de son « désenchantement ». Pour lui, la « fatigue politique du Québec français » face à l’indépendance découle de deux causes principales. La première, qu’il expose de façon assez convaincante, s’en prend justement à cette pédagogie souverainiste pour laquelle l’indépendance n’a jamais été pensée en termes politiques mais essentiellement culturels. Dans la mesure où le « bon gouvernement » réussit à promouvoir la langue française et la culture québécoise, se séparer si c’est pour protéger sa culture devient alors moins pertinent. Il manque un dessein politique, une idée de dépassement, de libération. La seconde renvoie à l’universalisme qui s’oppose désormais au nationalisme et à l’idée de projet collectif. J’en ai largement parlé plus haut et si cet horizon n’est pas insurmontable, il reste un travail de réflexion majeur à faire pour en dépasser les limites.

Il y a dans les propos de Jacques une forme de résignation. Le retour à la stratégie de survivance qu’il envisage pour dénouer l’impasse politique au Québec est très décevant. Par exemple, il propose de revenir au Canada français « que nous n’avons jamais quitté », écrit-il. Néanmoins, parce qu’elle pose un diagnostic réaliste de la situation politique actuelle, cette synthèse est à la base de ma propre réflexion sur la manière de sortir le Québec de sa torpeur. La conclusion qu’on peut en tirer est la suivante : le problème de la division des Québécois vient non pas de la poursuite de l’indépendance qui doit demeurer vivante mais bien de la vaine stratégie référendaire et des conditions gagnantes. Celle-ci sème la confusion et empêche les Québécois de se redonner une véritable identité nationale. Par contre, la thèse de Jacques me permet d’affirmer que le meilleur moyen de reconstruire cette identité consiste à mettre en oeuvre une stratégie d’affirmation nationale qui puisse dans l’immédiat contrer la normalisation canadienne du Québec et le sentiment d’impuissance du peuple québécois. Ainsi débarrassée de l’étapisme, la société québécoise bouge à nouveau. L’option demeure vivante et l’horizon politique reste ouvert. Surtout, le Québec recommence à croire qu’il peut constituer une nation.

Conclusion : pour un plan d’affirmation nationale

Pour le moment, les Québécois sont divisés à part égale sur l’option. Le clivage est également ethnique et il oppose nationalistes francophones modérés et souverainistes. Le statu quo s’impose aux Québécois indépendamment de leur volonté, par inertie en quelque sorte. Les nationalistes, souverainistes ou non, sont perdants à tous points de vue. Seuls, les inconditionnels du centralisme fédéral en sortent gagnants[34].

Dans mon esprit, un ambitieux plan d’affirmation nationale qui serait à la hauteur de l’histoire, des particularités et de la valeur de la nation québécoise est devenu la seule option encore possible au plan politique en ce moment. Il peut s’inscrire dans la poursuite de l’indépendance politique sans pour autant que celle-ci en soit la condition de réalisation. Ce renversement de perspective est sans doute le changement le plus difficile à réaliser pour un indépendantiste convaincu. Depuis quarante ans, on a considéré l’autonomie politique, la souveraineté et l’indépendance comme préalables à la construction de la nation. Une partie du travail a d’ailleurs été réalisée. Mais depuis 1995, le Québec régresse. Le renouvellement de la constitution comme la stratégie référendaire ne représentent plus des options permettant de sortir le Québec de l’impasse politique.

À quel groupe confier cette mission? En théorie, le Parti québécois est le mieux placé pour promouvoir et mettre en œuvre un tel programme. Toutefois, le PQ a un réel problème de crédibilité. Celui-ci, et à sa suite le Bloc québécois, se trouve pris au piège de la stratégie référendaire qui encourage l’ambivalence. L’autre possibilité consisterait à regrouper les nationalistes de toute allégeance à l’intérieur d’un parti d’union nationale. La création d’une coalition peut apparaître comme une idée farfelue. Mais devant la division du vote francophone découlant du mode de scrutin et le discrédit jeté sur la conscience nationale, la consécration du PLQ à titre de parti unique pourrait bien forcer les nationalistes à changer d’avis. Que ce soit le Parti québécois ou une coalition, l’un ou l’autre demanderait aux électeurs de lui confier le mandat de réaliser un plan d’affirmation nationale prévoyant l’adoption d’une Charte de l’identité nationale et la révision de la représentation et des institutions démocratiques.

Ce texte constitue une synthèse des enjeux politiques actuels. Il se veut également un appel à l’action et une feuille de route. Il y a tout un travail de pédagogie et d’approfondissement des concepts à effectuer. Personnellement, j’aimerais particulièrement approfondir la question morale et celle des droits. Le temps joue contre l’idée de nation québécoise. Mais il est encore possible d’en redéfinir les fondements moraux et politiques. Face à la déferlante nationaliste canadienne, les Québécois doivent redécouvrir la conscience d’exister comme peuple dans une perspective non pas défensive mais de dépassement de soi. Ils doivent se penser et s’imposer comme nation sans contrainte constitutionnelle extérieure et décider pour eux-mêmes. Un programme élaboré d’affirmation nationale, une conscience nationale retrouvée et un mandat de gouvernement devraient suffire largement à déplacer les plaques tectoniques du fédéralisme trudeauiste de 1982. Il importe avant tout de relancer le mouvement national. Au-delà, on verra. ♦

 


 

[1]Tommy Chouinard, « Sondage : la souveraineté suscite peu d’espoirs », Cyberpresse, 8 juin 2009.

[2]Le projet de « reconquête du Canada » lancé récemment par Paul Desmarais et Gesca via l’ineffable éditeur de La Presse rend parfaitement compte de cette évolution des mentalités au Québec. Pratte, André (dir), Reconquérir le Canada : un nouveau projet pour la nation québécoise , Montréal, Voix parallèles, 2007, 361 p.

[3]Pierre Serré, « Le douloureux bilan des élections du 8 décembre 2008 », L’Action nationale, mars 2009, p. 32-53. L’auteur démontre qu’en raison du vote en bloc des anglophones et de la division du vote francophone, le PLQ est à peu près assuré de remporter environ 49 comtés avant même la tenue du scrutin. L’issue de l’élection repose donc sur une quinzaine de comtés à très forte majorité francophone qu’il est relativement facile de remporter pour obtenir la pluralité de sièges et ainsi verrouiller la question nationale éternellement.

[4]Voir à ce sujet une excellente synthèse de ce qu’est devenu le capitalisme moderne qui a réussi avec l’arrivée des fonds de pension à fusionner travail et valeur transformant ainsi l’ouvrier en capitaliste. Maxime Ouellet, « L’éloge de la richesse contre la domination de la loi inhumaine de la valeur : pour une récupération de la droite par la gauche » Argument, printemps 2009, p. 38-56.

[5]Naomi Klein, La stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Montréal, Léméac éditeur, 2008, 670 pages.

[6]Dans ce budget du 27 janvier 2009, on a fait grand état du retour aux déficits pour relancer l’économie. Toutefois, peu auront noté que le gouvernement compte uniquement sur la croissance de l’économie d’ici cinq ans pour revenir à l’équilibre budgétaire en l’absence de toute augmentation de taxes ou d’impôts, au contraire. La voie sera alors libre pour une nouvelle ronde de compression des dépenses, le temps venu. Manon Cornellier, « Un budget à l’encre rouge », Le Devoir, 27 janvier 2009, p. A-2.

[7]Voir à ce sujet l’excellent dossier « Québec 400e : la mémoire usurpée », L’Action nationale, novembre-décembre 2008.

[8]Le multiculturalisme canadien repose aujourd’hui sur trois éléments : l’égalité des cultures ; l’égalité du français et de l’anglais comme langues officielles ; l’autonomie des provinces. Cette dernière dimension permet au Québec d’adopter des mesures de conservation et de promotion de sa culture en tant que nation (substate). Cela se fait sans pour autant remettre en cause le multiculturalisme d’ensemble. Will Kymlicka, Multicultural Odysseys. Navigating the new International Politics of Diversity, N.Y, Oxford University Press, 2007, 374 p.

[9]Il existe de nombreux termes recouvrant cette notion. Certains préfèrent parler d’universalisme ou de communautarisme, notamment en France ou d’interculturalisme comme Charles Taylor. Je retiens pour ma part le concept de pluralisme puisqu’il semble le plus utilisé dans la littérature au Québec. Il se définit de trois façons : pluralisme axiologique (lié à la conception du bien), pluralisme culturel et pluralisme identitaire. Daniel Wienstock, « Le pluralisme axiologique en philosophie politique contemporaine », in Lucas K. Soscoe (dir), Diversité humaine : démocratie, multiculturalisme et citoyenneté, Québec, Presses de l’Université Laval, 2002, p. 67-82.

[10]Gérard Raulet, « Poétique de l’histoire. Réflexions sur la démocratie postmoderne », in Yves Boisvert (dir), Postmodernité et sciences humaines, Montréal, Liber, 1998, p. 47-68.

[11]Charles Taylor, Le malaise de la modernité, Humanités. Éditions du cerf, 2008 (1991 pour la version originale) 126 p.

[12]Michel Seymour, « La nation et l’identité publique commune », in Stéphan Gervais, Dimitrios Karmis et Diane Lamoureux (dir) Du tricoté serré au métissé serré. La culture publique commune au Québec en débats, Ste-Foy, Presse de l’Université Laval, 2008, p. 61-86.

[13]Charles Taylor, Le malaise de la modernité, op. cit. ; Bjarne Melkevik, Rawls ou Habermas. Une question de philosophie du droit Bruylant Presses de l’Université Laval, 2001, 191p.

[14]Daniel Wienstock, « Peut-il y avoir une justification morale du nationalisme? » in Bernard Baertschi et Kevin Mulligan (dir), Les nationalismes, Paris, Presses universitaires de France, 2002, p. 89-113.

[15]Jocelyn Maclure, « La culture publique commune dans les limites de la raison publique », in Gervais et al., op. cit., p. 87-108, p. 101. Voir également Dominique Leydet, « Raison publique, pluralisme et légitimité » in Catherine Audard (dir), John Rawls politique et métaphysique, Presse universitaire de France, 2004, p. 141-173.

[16]Et encore. Le retour du bilinguisme institutionnel au Québec repose justement sur l’idée que la langue constitue une caractéristique personnelle et que toute personne peut choisir l’anglais ou toute autre langue de communication si elle le désire. Le français devient alors une langue ethnique comme les autres sauf l’anglais qui joue alors le rôle de langue de convergence.

[17]Jacques Beauchemin, L’histoire en trop: la mauvaise conscience des souverainistes québécois, Montréal, VLB éditeur, 2002, 210 p.

[18]Jacques Beauchemin, La société des identités, Outremont, éd. Athéna, 2004, 224 p.

[19]Fernand Dumont, Raisons communes, Boréal, 1995.

[20]Malgré son extraordinaire « fonds de commerce » culturel, la France est également aux prises avec une frange intellectuelle postmoderne influente mais qui s’accompagne en réaction d’un courant d’extrême droite important. Pierre-André Taguieff, La république enlisée, Paris, éditions des Syrtes, 2005, 347 p.; Malika Sorel, Le puzzle de l’intégration, les pièces qui vous manquent : crise identitaire, violence, échec scolaire, discrimination positive, culpabilité des Français, droit du sol, Paris, éd. Mille et une nuits, 2007, 269 p.

[21]Gouvernement du Québec. Au Québec, pour bâtir ensemble. Énoncé de politique en matière d’immigration et d’intégration, Ministère des communautés culturelles et de l’immigration. Direction générale des politiques et programmes, Montréal, Direction des communications du Ministère, 1990, 88 p.

[22]Il existe de nombreux articles et ouvrages sur ce sujet. Je suggère le collectif où se trouve une intéressante introduction à l’approche postmoderne du socioconstructiviste, base du Renouveau. Normand Baillargeon, « De biens fragiles assises : le constructivisme radical », in Robert Comeau et Josianne Lavallée (dir.), Contre la réforme pédagogique, VLB éditeur, 2008, p. 59-84. Du même auteur : « La réforme québécoise de l’éducation: une faillite philosophique », Possibles, Vol. 30, numéro 1, Hiver-Printemps 2006, p. 139-184.

[23] Gouvernement du Québec, «Histoire et éducation à la citoyenneté», Ministère de l'Éducation, du Loisir et du Sport, 2007, 105 p. Voir l’analyse de Charles-Philippe Courtois, «Le nouveau cours d’histoire du Québec au secondaire : l’école québécoise au service du multiculturalisme canadien?», Cahier de recherche, Institut de recherche sur le Québec, mars 2009, 43p.

[24]Georges Leroux, Éthique. Culture religieuse. Dialogue. Arguments pour un programme, Fides, 2007, 117 p.

[25] Mathieu Bock-Côté, La dénationalisation tranquille : mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec postréférendaire, Boréal, 2007, 211 p.

26 Charles Taylor, Rapprocher les solitudes. Écrits sur le fédéralisme et le nationalisme au Canada, Ste-Foy, Presses de l’Université Laval, 1992, p. 179-214.

 

[27] Gérard Bouchard et Charles Taylor, Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation. Rapport, Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, Gouvernement du Québec, 2009, 310 p.

[28] Jeff Heinrich et Valérie Dufour, Circus quebecus : sous le chapiteau de la Commission Bouchard-Taylor, Boréal, 2008, 198 p. .

[29] Entre autres dans plusieurs numéros de L’Action nationale en 2008.

[30] Syndicat Northcrest c. Amselem, [2004] 2 R.C.S. 551. Dans cette affaire où certains Juifs pratiquants réclamaient le droit de placer une petite cabane – la souccah – pendant quelques jours sur le balcon de leur condominium, civilistes et rawlsiens se sont affrontés sur l’interprétation à donner à l’article 9.1 de la Charte québécoise des droits et libertés. L’atteinte minimale a triomphé de justesse - grâce au juge québécois anglophone Fish – face à l’approche civiliste propre au Québec – et soutenue par le juge acadien Bastarache – puisque les requérants avaient accepté à l’avance par contrat certaines restrictions propres à la vie en copropriété. Elle montre également qu’on a tort d’interpréter de la même manière la Charte québécoise et la Charte canadienne comme l’a souligné récemment avec justesse la présidente du tribunal des droits de la personne du Québec. Michèle Rivest, «L’accommodement raisonnable ou le nécessaire retour aux sources : le droit à l’égalité», in Myriam Jézéquel (dir.), Les accommodements raisonnables : qui, comment, jusqu’où. Des outils pour tous, éd. Yvon Blais, 2007, p. 371-390.

[31]Dans une série d’articles récents, le politologue montre comment le mode scrutin majoritaire consacre le recul inéluctable du poids du vote francophone au Québec. Pierre Serré, « Les déterminants structurels d’un cul-de-sac stratégique », in Les intellectuels pour la souveraineté (IPSO), Redonner sens à l’indépendance, Montréal, VLB éditeur, 2005, p. 133-154. Celle-ci complète l’analyse du même auteur du scrutin de décembre 2008 : « Le recul du pouvoir francophone », précité.

[32]Pour être complet, le plan devrait également prévoir une politique d’aménagement des lieux et parcs nationaux, des places publiques et du patrimoine, notamment les lieux religieux, de façon à ancrer dans l’espace la fierté renouvelée d’être Québécois et la fidélité à l’histoire. Le réaménagement complet de la colline parlementaire à Québec pourrait symboliser le passage concret de province à État avec la construction d’un tout nouveau Parlement digne du XXIe siècle.

[33] Daniel Jacques, La fatigue politique du Québec français, Montréal, Boréal, 2008, 200 p.

[34]Sur la stratégie « d’enfermement » du Québec par le gouvernement canadien, voir : Robert Laplante, Chronique de l’enfermement : écrits sur la minorisation du Québec, Montréal, édition de L’Action nationale, 2004, 264 p.

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