Énergie éolienne et développement régional

Le marché est un grand serviteur, mais un très mauvais maître.
(Rafael Correa, président de l’Équateur)
Prix André-Laurendeau 2009

Quel type de développement régional doit-on poursuivre ? Comment l’assurer, et en faveur de qui ?

Ce sont là des questions complexes. Pour les traiter, je compte les aborder ici sous l’angle écologique, conjuguant économie, politique et éthique. Cette perspective influence à présent nombre de politiques publiques. L’approche écologique change radicalement la façon d’envisager notre mode de vie, qu’on parle modèles de développement ou habitudes de consommation.

Cette problématique porteuse ratisse par conséquent très large, un atout indispensable pour affronter les graves questions qui plombent actuellement l’horizon. L’on songe évidemment au réchauffement climatique qui mobilisera les énergies au cours des prochaines décennies, mais qui n’est pas propre aux régions.

Ce n’est pas le cas du développement énergétique et de l’exploitation des ressources, où abondent les exemples récents et controversés ayant donné lieu à maints débats frais à la mémoire ou qui font encore la manchette : surexploitation de la forêt, raréfaction des ressources marines et disparition potentielle de la morue, multiplication des mégaporcheries, implantation éventuelle de ports méthaniers à Lévis et à Cacouna, projet d’incinérateur de déchets hautement toxiques à Belledune, échec retentissant de la relance de la Gaspésia à Chandler, fermeture de la mine de cuivre Noranda à Murdochville, construction de minicentrales électriques privées sur tout le territoire du Québec, et ainsi de suite. On pourrait allonger cette liste, pourtant étoffée. Malgré quoi, un dossier se détache avec insistance de cette litanie, à cause de l’urgence dans laquelle il se développe et de la frénésie qui le caractérise depuis le tout début. C’est, on l’aura compris, celui de la filière éolienne. Ce cas de figure invite à réfléchir aux divers modèles de développement ainsi qu’à la situation des régions ressources au Québec. On abordera le tout dans un cadre élargi, car cette question écologique et énergétique ressortit tout autant aux choix politiques du gouvernement qu’à la dynamique néolibérale ou encore aux attentes de la société civile.

Les trois aspects du développement

On peut définir trois aspects du développement dans une société : économique, social et humain. Le développement économique est censé assurer le bien-être collectif en maintenant le niveau de vie de la population, grâce à la prestation de services par l’État ou à la recherche de profit par l’entreprise. C’est un développement privé dans le cas de l’entreprise (malgré la présence de nombreux actionnaires), public ou parapublic dans le cas de l’État, en principe fiduciaire de l’intérêt général. Mais le développement ne se réduit pas à la croissance économique, tant s’en faut. Ainsi, le développement social vise plutôt à maintenir le bien-être d’une communauté en protégeant, voire en améliorant sa qualité de vie (une notion non réductible au niveau de vie, relevant de l'économique). Ce développement collectif est associé à la société civile et il chapeaute en général les communautés d’un territoire. Bien qu’il soit plutôt qualitatif, ses ramifications n’en touchent pas moins l’économie. Un mot sur ce point. L’économie dite sociale, parce que dispensatrice d’innombrables services, est en effet créatrice de richesse. Le grand Sommet de l’économie et de l’emploi de 1996 a, au Québec, attiré l’attention sur ce secteur largement négligé : associations diverses, groupes communautaires, coopératives, syndicats, ordres professionnels, organismes sans but lucratif, entreprises culturelles, et j’en passe, tous y concourent plus ou moins directement. Elle ne vise pas des clients, comme l’entreprise privée, ou des usagers, comme l’État, mais des associés. Notons à ce propos que pour en tenir compte, on a créé au Québec, dès 1997, un ministère de l’Emploi et de la Solidarité, rebaptisé en 1998 ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale. Sur le plan international, le Forum social mondial traduit aussi une telle prise de conscience planétaire. Cependant, le rôle moteur de l’économie sociale se trouve occulté par le caractère parfois bénévole du travail : on n’y monnaie pas toujours en argent la richesse produite[1]. Dans les cas où elle n’est pas capitalisée, elle ne peut guère tabler sur une reconnaissance officielle, même si Québec solidaire, un parti lié à cette prise de conscience collective, en tient compte, par le biais de la solidarité non comptabilisée. Enfin, pour terminer notre énumération, il faut évoquer un troisième et dernier aspect du développement, sans doute le plus important : le développement humain, en général associé au respect et à l’avancement des droits de la personne. On peut par conséquent affirmer que lui seul rejoint la dimension universelle. À ce titre, il englobe idéalement les deux autres aspects du développement. On note d’ailleurs que l’indice de développement humain (IDH) recueille de plus en plus l’adhésion. Créé par l’ONU pour évaluer la qualité de vie des pays de la planète[2], il touche aussi par la bande les conditions d’exercice de certains droits universels. En somme, qu’ils soient privé ou général pour le premier, collectif pour le deuxième ou universel pour le troisième, ces trois aspects du développement s’appliquent à une région comme à l’ensemble d’un pays.

À présent, considérons les fondements du développement lui-même. En schématisant, on peut affirmer que l’entreprise privée accorde priorité à l’économie, l’État donne pour sa part la primauté au politique, tandis que la société civile s’appuie sur l’éthique. Évidemment, il faut nuancer quelque peu la ventilation de ces trois plans. Ainsi, quoique son but premier soit d’assurer son développement et de maintenir sa qualité de vie, la société civile joue aussi, on l’a vu, un rôle économique notable. Quant à l’État, trop souvent gangrené par divers lobbies, entre autres économiques et militaires, il perd parfois de vue sa visée politique véritable, l’intérêt collectif[3]. De telles nuances ne sont bien sûr pas négligeables. Malgré quoi, tout bien considéré, on peut ramener le développement à trois instances symboliques. L’État, on l’a dit, défend en principe l’intérêt général. Comme elle a partie liée avec deux de ses composantes motrices, la main invisible et le laisser-faire, on peut lier l’entreprise privée au Marché. Enfin, nonobstant l’arbitrage inévitable des conflits de juridiction, la société civile table sur la défense étatique de ses droits fondamentaux. Sinon, elle dispose en dernier recours de la révolte ou, plus simplement, du droit de vote. Cette entente implicite l’inscrit à l’enseigne du Contrat social. En somme, instances symboliques, l’État, le Marché et le Contrat représentent trois acteurs essentiels du développement, comme aussi trois niveaux d’analyse. Comment dès lors articuler, dans le cas de l’énergie éolienne, les rapports complexes entre le gouvernement, l’entreprise et la société civile ? Ou, dit autrement, comment concilier harmonieusement politique, intérêts économiques et respect des droits ?

Voilà la question névralgique. Or, si l’on observe l’implantation de la filière éolienne, on constate que le tout, au début, a évolué selon les règles classiques de l’anarchocapitalisme. Aussi, certains commentateurs désabusés ont-ils évoqué à ce propos le Far West. En effet, le gouvernement n’a pas imposé de limites précises aux entreprises dans le cadre de ses appels d’offres successifs – sauf au secteur Production d’Hydro-Québec, notre société d’État étant l’une des rares à ne pas pouvoir soumissionner[4] ! On laisse jouer les règles habituelles du libéralisme, celles d’une féroce concurrence. La chose n’est guère étonnante, quand on se souvient que ce gouvernement est dirigé par un ancien conservateur fédéral qui, même revampé dans des habits libéraux, a conservé un créneau idéologique proche du laisser-faire économique. Ainsi, certaines compagnies, au moment où elles avaient avantage à obtenir l’appui des municipalités, ont parfois passé des ententes privées avec les édiles, voire les maires des municipalités concernées, lesquels votaient bien sûr ensuite en faveur des projets évalués par le conseil municipal, qui ignorait ces ententes secrètes. Il a fallu le travail des journalistes pour déterrer ces informations, qui ont évidemment placé certains dans l’eau chaude[5]. Pour demeurer poli, disons qu’on pouvait alors soupçonner, selon l’expression consacrée, une forte apparence de conflit d’intérêts. Ainsi encore, payés apparemment à la prime ( !), des « rabatteurs » (selon l’heureuse expression de Gaétan Ruest, maire d’Amqui) étaient chargés d’identifier et de rencontrer les propriétaires, afin de leur faire signer des contrats en vue d’ériger des éoliennes sur leurs terres. Le tout se passant en privé et au niveau individuel, sans coordination entre propriétaires et sans informations sur les pratiques usuelles, le processus permettait la signature d’ententes à la pièce et au rabais. Une fois de plus, les journalistes ont dû jouer le rôle de chiens de garde démocratiques pour dénoncer ce nivellement par le bas. On a alors appris avec étonnement que les normes appliquées en Ontario ou dans d’autres pays étaient beaucoup plus généreuses que celles retenues pour les agriculteurs ou les propriétaires de boisés québécois[6]. Quant aux redevances offertes aux municipalités par les entreprises, elles étaient à l’origine si basses qu’elles ont généré beaucoup d’amertume. Ainsi, Judes Landry, maire actuel de Cap-Chat, première localité gaspésienne à recevoir des éoliennes, a le sentiment de s’être fait rouler, car les 76 tours érigées dès 1997 sur le territoire de la municipalité rapportent annuellement un montant anémique de 13 à 14 000 $[7].

Peut-on envisager une autre façon de faire ? L’intérêt de la société civile pourrait-il par exemple l’emporter sur l’échange marchand, ou du moins l’équilibrer ? En d’autres termes, l’éthique pourrait-elle faire pression sur l’économique, civiliser le Marché et humaniser quelque peu le processus assez désordonné d’implantation de l’éolien en région ? Ce serait une façon d’encadrer le libéralisme économique. Car même si la liberté constitue une valeur importante et légitime du capitalisme, le développement incontrôlé mène souvent à de sérieuses iniquités sociales. Bref, nonobstant les sommes substantielles en jeu, peut-on élever le dossier de l’éolien à un niveau plus compatible avec les droits humains, seuls universels ? Après tout, les intérêts du Marché et du Contrat peuvent ici coïncider. En effet, les entreprises exploitent habituellement une ressource non renouvelable jusqu’à épuisement, puis elles déménagent. Favorisant la rentabilité à court terme, elles ne se soucient guère des générations futures qui occuperont un territoire aux ressources épuisées. C’est ainsi qu’on a trop souvent exploité l’industrie forestière. Au contraire, les collectivités doivent prendre en considération l’avenir local et régional. Il se trouve que le vent est une ressource indéfiniment renouvelable. Les entreprises peuvent donc s’installer à demeure dans des endroits stratégiques. Vu cet intérêt commun pour l’avenir à long terme, comment concilier et équilibrer ici les trois pôles de développement ? Peut-on viser, comme Québec solidaire, un hypothétique bien commun ? Est-ce utopique ? Là est toute la question.

Avant d’analyser l’épineux problème de la conciliation de l’économie, de la politique et de l’éthique, essayons d’abord de situer l’approche écologique elle-même, un univers moins simple qu’il n’y paraît de prime abord. Cette démarche devrait nous fournir un outil utile pour examiner ensuite en détail, à la lumière des trois aspects du développement, le dossier à la fois complexe et délicat de l’éolien.

L’approche écologique et ses trois modulations principales

Tous les mouvements écologistes épousent certes la mise en cause du modèle de croissance productiviste. Mais, à la fois vaste et multiforme, la mouvance verte détermine des valeurs et des intérêts contradictoires. Aussi une petite boussole ne sera-t-elle pas inutile pour s’y retrouver. Inspirons-nous donc du Nouvel ordre écologique de Luc Ferry[8] pour partager ce confluent puissant en trois courants de pensée divergents, aux vertus contrastées : l’approche anthropocentrique, le courant de l’écologie profonde et, enfin, celui du développement durable.

a) L’approche anthropocentrique

La première mouvance de type écologiste est l’approche anthropocentrique. En fait, il s’agit ici, non de protéger la nature, mais de l’utiliser de manière efficace. En malmenant l’environnement, l’être humain risque en effet d’altérer son niveau de vie, voire de mettre en danger son existence. C’est ce qui est par exemple arrivé en août 2005 à La Nouvelle-Orléans, lors du passage de l’ouragan Katrina. Tant les coupes aveugles dans les budgets liés aux infrastructures que l’activité économique désordonnée, laquelle avait fragilisé les digues naturelles protégeant la ville, ont accentué le caractère dévastateur de la catastrophe. Selon cette première optique écologique, les besoins de l’homme constituent la référence et, bien sûr, les animaux ou la nature en général ne possèdent aucun droit réel. Centrée sur l’homme, cette perspective environnementale mitigée considère donc la nature comme une niche écologique humanisée, qu’il faut savoir exploiter sans se nuire. Aussi, le souci éthique n’y affecte-t-il pas vraiment le primat du Marché. En d’autres termes, on en tient compte seulement si cela ne ralentit pas le développement économique, seule variable lourde.

À la limite compatible avec le néo-libéralisme, ce courant fera primer l’intérêt direct de l’entreprise sur les droits de la collectivité. À titre d’exemple, songeons à la privatisation partielle du parc du Mont-Orford, qu’a ardemment défendue le parti politique au pouvoir à Québec. Était-ce vraiment une décision écologique ? Après tout, le gouvernement prétendait doubler, après cette opération, la superficie du parc originel pour léguer ce patrimoine aux générations futures. De fait, comme chacun sait, la réponse est négative. Malgré les prétentions gouvernementales, ce dossier n’avait rien à voir avec l’écologie authentique. Selon toute vraisemblance, il s’agissait d’abord d’une décision d’affaires, centrée sur la recherche du profit, une logique économique simpliste (améliorer la rentabilité du centre de ski) et peut-être même dictée par une forme de copinage (le projet de condos).

La conversion verte du gouvernement Charest, qui, après un virage à 1800, a abandonné les projets de centrales au gaz (comme celle du Suroît) pour épouser les vertus de l’énergie éolienne, serait-elle un exemple plus clair d’approche écologiste ? En ce cas, la réponse est beaucoup moins évidente, et il faudra analyser cette étonnante mutation de manière serrée dans notre prochaine section.

En attendant, que conclure de cette première mouture écologique ? Elle ne concilie pas de manière efficace économie, politique et éthique, parce que la société civile est vue ici par le gouvernement (qui met alors de côté les intérêts supérieurs de l’État) comme un réservoir de votes éventuels, alors que, pour sa part, le Marché la conçoit comme clientèle potentielle. Peu sensible aux vertus de l’éthique ou du politique, un tel économisme cherchera ultimement à borner la société civile au Marché. Or, l’approche écologique est trop importante pour qu’on la réduise à cette sensibilité étriquée, cette façade à la Potemkine. Après tout, elle ressortit au développement des régions et engage notre avenir collectif. Ainsi, inapte à marier les aspects du développement, la vision anthropocentrique de l’écologie ne saurait constituer une avenue viable et doit par conséquent être rejetée. C’est en fait un environnementalisme superficiel, qui, favorisant les intérêts privés au détriment des collectivités locales, laisse de côté le Contrat. Si l’on veut concilier efficacement nos trois niveaux de développement et évaluer à cette aune la filière éolienne, il faut se mettre en quête d’une approche plus satisfaisante.

b) L’écologie profonde

Le deuxième courant vert, nettement plus ferme, gravite autour de l’écologie profonde. Sera-t-il plus satisfaisant ? Notons d’abord que son radicalisme le situe aux antipodes de la première approche. Dans cette optique, les animaux ou les arbres, voire la nature elle-même, disposent d’importantes prérogatives. C’est pourquoi les animalistes, défenseurs passionnés des droits animaux, se reconnaissent aisément dans cette écologie englobante[9]. Une telle position soulève cependant des questions de fond : si les animaux ont des droits, faut-il les défendre à l’encontre de ceux des humains ? Et si oui, lesquels au juste doit-on soutenir et dans quel but ? On se trouve ici devant un très classique conflit de valeurs, qui oppose le respect plus ou moins intégral des écosystèmes à l’efficacité économique, voire à l’équité sociale. C’était par exemple la position initiale de Greenpeace, avant qu’elle ne devienne une multinationale de l’écologie. C’est encore celle de mouvements radicaux comme Earth First ! ou encore son rejeton, l’Earth Liberation Front.

Certains cas de ce genre ne posent guère problème. Comment par exemple se comporter si une espèce est menacée de disparition par les agissements de braconniers sans scrupules ? On adoptera alors une position éthique favorable aux animaux, parce que l’intérêt des humains relève de besoins secondaires, comme l’égoïsme à courte vue et le profit injustifié. À titre d’exemple, pensons aux éléphants d’Afrique chassés pour leur ivoire, ou encore aux tigres de Sibérie, dont le pénis réduit en poudre aurait, aux yeux de certaines populations asiatiques, de supposées vertus aphrodisiaques.

Mais que faire si l’intérêt des humains est moins superficiel ? Considérons par exemple la lutte des animalistes et de Brigitte Bardot en faveur des bébés phoques, un souci qui, non seulement nous concerne davantage, mais se justifie pleinement aux yeux d’un écologiste radical. Qu’en penser ? À mon avis, que l’ancienne star se trompe. Oui, il s’agit d’un type de chasse cruel, mais si sont en cause les conditions de survie des pêcheurs, ce qui semble le cas, ils doivent passer avant la souffrance potentielle des phoques. Par contre, s’il s’agissait plutôt de satisfaire des besoins futiles comme s’habiller de manteaux en peau de blanchon[10], il faudrait donner raison aux farouches opposants. Évidemment, sur le plan affectif, le sort des phoques nous touche plus que celui de la morue, parce qu’il s’agit d’un mammifère et, psychologiquement parlant, nous nous sentons parents[11]. D’ailleurs, si on décide de reconnaître des droits aux animaux, ceux des phoques passeront spontanément — je ne dis pas rationnellement — avant ceux des poissons. Pourtant, c’est l’existence de la morue elle-même qui est en danger, tandis que les populations de phoques augmentent exponentiellement. Si l’on en croit les relevés scientifiques sur la question, elles ont en effet triplé durant les trente dernières années.

Quoique généreux, le combat en faveur des phoques représente donc une position excessive. Il ne saurait constituer une solution à long terme. Car la lutte des opposants à cette chasse nie doublement le développement économique : le revenu des chasseurs en souffre, comme celui des morutiers, car les phoques déciment les stocks de morue, lesquelles n’arrivent déjà pas à se reconstituer, étant donné la surpêche industrielle dont elles sont l’objet[12].

L’écologie radicale et l’animalisme sans nuances ne constituent donc pas, eux non plus, une conciliation saine du développement économique et des droits des collectivités. D’une part, ils ne sont équitables que pour les animaux et, d’autre part, ils peuvent même aboutir à un antihumanisme foncier. En effet, accorder la primauté sans partage à une éthique naturaliste, et lui donner résolument le pas sur la dimension économique, voire sur le politique lui-même, c’est faire l’impasse sur le Marché, au profit des populations animales. Valable seulement dans de rares cas, ces positions vertueuses ne sont en général pas réalistes, et leur utopisme peut même entraîner de dangereuses dérives[13].

En somme, l’écologie profonde serait peut-être praticable dans un monde idéal où on n’aurait pas à concilier les droits hypothétiques des animaux et les besoins réels des humains. Mais la réalité ne laisse guère de choix : les populations humaines doivent tuer pour survivre. Même une politique alternative, fût-elle à consonance éthique, doit miser sur une option à long terme, à la fois réaliste et applicable.

c) Le développement durable

Le troisième et dernier courant vert, dit du développement durable, occupe une position médiane. Sans aller jusqu’à accorder des droits aux animaux ou à la nature, on y reconnaît que ceux-ci sont doués de sensibilité et peuvent souffrir, tout comme nous – c’est d’ailleurs ce qui pousse certains de ses partisans vers le végétarisme. De plus, comme l’on doit autant que possible diminuer la souffrance sur Terre, cette approche entend protéger les espèces menacées et maintenir l’intégrité des écosystèmes, non seulement pour notre bénéfice, mais aussi parce que s’en abstenir viole le principe d’équité. (Je signale en passant la parenté de ce courant avec l’utilitarisme anglo-saxon, que beaucoup d’activistes américains ou britanniques partagent spontanément.) Comme le suggérait le célèbre rapport Brundtland (1987), qui a accrédité le développement durable, il faut, nonobstant l’exploitation des ressources naturelles, concilier développement économique, qualité de vie et intégrité raisonnable de la nature. Sans prôner une économie de la décroissance, comme les adeptes de la simplicité volontaire, l’on doit donc imposer des limites au productivisme et rejeter le mythe du développement économique indéfini. C’est le sens même du développement durable. La raison principale en est fort simple : les ressources planétaires ne sont pas illimitées. Pour reprendre un titre d’Albert Jacquard, il faut dorénavant accepter que nous vivons dans un « monde fini »[14]. C’est pourquoi l’utilisation de sources d’énergie renouvelable et verte, tel l’éolien, devient une nécessité. Les entreprises, pour concilier leur intérêt privé et celui des communautés, doivent donc être écoresponsables. Pour relever quelques exemples récents, ce n’est pas le cas des minicentrales hydroélectriques, qui défigurent l’environnement à seule fin de satisfaire la soif de profit de quelques entrepreneurs. Quant aux mégaporcheries, elles doivent être sévèrement réglementées, étant donné leur impact sur l’environnement (l’épandage de lisier qui affecte gravement les bassins versants et eutrophise les cours d’eau) ou sur la qualité de vie du voisinage immédiat (les odeurs insupportables). Marier respect de l’environnement et efficacité économique est donc tout à fait réaliste, car l’écoresponsabilité ne nie pas la liberté de l’entreprise, qui doit travailler de concert avec le milieu. C’est même la condition expresse d’une société équitable. Après tout, la démocratie participative n’engage pas seulement les citoyens… Par ailleurs, le gouvernement doit pour sa part encadrer l’activité économique, tout en donnant aux régions les moyens de leur prise en charge, afin que les populations puissent occuper leur territoire. C’est la condition expresse d’un environnement vivable. Pour citer un cas récent, rappelons les mesures incitatives destinées à favoriser le retour des jeunes en région[15], un bon exemple de soutien aux communautés locales. Leur succès a d’ailleurs dépassé les prévisions les plus optimistes du gouvernement.

En somme, il faut comprendre ainsi la position de ce troisième courant écologique, le seul porteur d’avenir. Dans chaque situation, l’on doit se demander : est-on en présence d’un besoin humain essentiel ? Si oui, il doit primer. C’est le cas de la survie économique d’une communauté (pensons aux Opérations Dignité des années 70). Est-ce plutôt un besoin superficiel ? On doit alors donner priorité à l’intégrité de la nature ou aux droits fondamentaux des animaux. Cela se produit lorsqu’une espèce est menacée, lorsqu’on dilapide de manière éhontée les ressources[16] ou, plus encore, lorsque le bien-être futur de l’humanité est en jeu, comme c’est le cas pour la terrible question du réchauffement climatique. Enfin, il faut s’habituer à penser, non seulement à moyen, mais aussi à long terme. Or, faut-il le rappeler, la logique du profit relève d’habitude du court terme[17]. Par contre, celle des besoins humains essentiels, par exemple le respect des milieux naturels au bénéfice des générations futures, appelle certes une visée à long terme et, en ce sens, ce souci éthique doit être durable. C’est la seule façon d’harmoniser de manière efficace Contrat, Marché et État.

Cela dit, il faut affronter un sérieux problème. En effet, la terminologie du développement durable, qui fait régulièrement les manchettes, est passée dans le langage courant. Hormis quelques dinosaures, chacun y souscrit volontiers, et la bienséance intellectuelle en arbore d’office les concepts et en mime volontiers l’attitude. Rectitude politique oblige, le greenwashing a la cote. Notre gouvernement provincial s’est même doté d’un ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs. C’est dire. Il faudra donc traverser les apparences pour, dépassant les ronds de jambe idéologiques, analyser la façon exacte dont on applique ce concept passe-partout. Et c’est à cette aune que nous allons à présent examiner l’implantation de la filière éolienne au Québec.

Écologie et filière éolienne

Le développement éolien a présentement le vent dans les pâles, c’est le moins qu’on puisse dire ! Il s’est dit et écrit beaucoup de choses depuis que l’actuel gouvernement lui a imprimé, il y a six ans, un coup d’accélérateur. Prenons donc un peu de recul et analysons ce dossier complexe à la lumière conjointe des trois niveaux de développement et des modulations de l’approche environnementale.

Assurer la sécurité énergétique du Québec en ajoutant de nouvelles filières à l’hydroélectricité, constitue un objectif légitime, lié à un besoin essentiel[18]. Dans ce but, on a d’abord tenté d’exploiter le gaz naturel. Personne n’a oublié le malheureux épisode de la centrale du Suroît, et la levée de boucliers qui a suivi l’annonce de ce projet étranger aux valeurs québécoises. Depuis, le gouvernement a négocié un virage à 180o et, sans crier gare, est passé d’une énergie complémentaire aussi dommageable que le gaz[19], à l’éolien, une source d’énergie renouvelable, et qui ne taxe nullement la capacité de support des écosystèmes[20]. Bien sûr, le gouvernement a mis de l’eau dans son vin depuis sa première prise de pouvoir en 2003. Cependant, on le verra, un virage aussi radical ne s’explique pas seulement par une nouvelle vision, mais aussi par les pressions de la société civile. D’ailleurs, bien que des directives strictes aient interdit aux divers ministères d’évoquer dorénavant en public la réingénierie, un terme qui heurtait trop la sensibilité populaire[21], nul besoin d’être grand clerc pour constater que c’est bien l’application de ses fameux PPP que poursuit le gouvernement Charest en développant l’éolien. En effet, plutôt que de tabler sur une mise en œuvre nationale, comme ce fut le cas pour l’hydroélectricité, on privilégie les appels d’offres aux promoteurs internationaux. C’est ensuite seulement que la société d’État achète l’énergie produite. À terme, 10 % de la production énergétique du Québec, toute la partie éolienne en fait, sera issue du secteur privé[22]. Évidemment, on vise à obtenir ainsi le plus bas coût de revient possible. Mais la conséquence directe de ce choix politique (que certains qualifient plutôt d’idéologique), c’est que la plus grande part des profits ne revient pas à la communauté ou aux régions, qui ne perçoivent que de faibles compensations. Elle migre plutôt vers l’extérieur du Québec : l’Ontario (SkyPower à Rivière-du-Loup[23]), la France (Électricité de France, dont cinq projets en partenariat sont acceptés et doivent entrer en service en 2015), l’Alberta (Énergie TransCanada dans la Beauce), l’Allemagne (Enercon et REpower), le Danemark (une filiale, LM Glasfiber à Gaspé) ou les États-Unis (un sous-traitant de General Electric, Marmen, à Trois-Rivières , sans oublier bientôt FPL à Murdochville). De plus, bien que fournissant la ressource, le Québec ne développe alors qu’une expertise limitée. Quelles sont alors les retombées réelles pour les régions ? Faibles pendant la période de construction des éoliennes, où il y a création d’emplois non permanents, et quasi inexistantes par la suite. En somme, l’avenue empruntée pour développer cette filière revient à libéraliser par la bande une partie de la production électrique. Par ailleurs, elle correspond au courant anthropocentrique en écologie, ce qui ne surprend guère. On l’a mentionné, cette modulation écologique est compatible avec le néo-libéralisme, le créneau économique spontané du gouvernement. Mais ce modèle de développement connaît présentement de sérieux ratés. Précisons.

Vieille d’à peine six ans, la spectaculaire volte-face énergétique du gouvernement aurait certainement reçu un accueil favorable si elle avait été correctement menée. Mais de 2003 à 2007, elle a suscité un grand mécontentement dans les régions concernées et les reproches d’improvisation, de cafouillage, voire d’anarchie, ont fusé de partout. Pourtant, nombreuses et intéressantes, les suggestions pour améliorer la situation ne manquaient guère. Quelques exemples. À défaut d’un chantier national, contraire au credo gouvernemental[24], du moins un moratoire sur l’implantation pour laisser aux régions touchées comme aux personnes concernées le temps d’envisager les choses de manière plus réfléchie ; des appels insistants à encadrer le processus d’implantation, de façon que les régions ne soient pas laissées à elles-mêmes et que les promoteurs tiennent davantage compte des besoins locaux ; des demandes répétées d’un plan d’ensemble pour le développement de l’éolien au Québec, de façon à ne pas laisser à l’initiative privée le soin de déterminer les lieux d’implantation des différents parcs, ce qui oblige alors les collectivités à faire pression sur les compagnies pour qu’elles réajustent le tir, comme la chose s’est produite dans le cas de SkyPower à Rivière-du-Loup ; la possibilité d’un couplage des énergies hydroélectrique et éolienne, par exemple grâce à l’érection des parcs éoliens près des barrages actuels, ce qui permettrait un meilleur contrôle de notre société d’État et contournerait en outre l’épineux problème des lignes de transport à raccorder au réseau[25] ; et ainsi de suite à l’avenant. Rien de tout cela n’a trouvé grâce aux yeux du gouvernement, qui a rejeté le tout du revers de la main. Pendant ce temps, sourd à toute revendication, M. Béchard, ministre du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs, et également ministre responsable du Bas–Saint-Laurent, allait partout clamant, contre toute évidence, que tout se passait très bien, Madame la Marquise.

Soudain, le 9 février 2007, coup de théâtre ! Ce que les pressions de la société civile n’avaient pu obtenir, l’imminence des élections le garantissait comme par enchantement. Pour calmer le jeu, se débarrasser d’une patate chaude durant la période électorale et donner en outre l’image d’un gouvernement responsable, l’équipe au pouvoir changeait son fusil d’épaule et annonçait un train de mesures nouvelles. Elle reconnaissait ainsi, a posteriori, le bien-fondé des demandes populaires. Cependant, comme le passage antérieur des centrales au gaz à l’éolien ne modifiait nullement le créneau idéologique du gouvernement, de même, ce retournement soudain n’a pas changé ses orientations de base. Malgré quoi, il vaut la peine d’étudier quelque peu la teneur de ce nouvel encadrement, car son assortiment de règles modifie sensiblement la donne.

La nouvelle donne

D’abord, on a revu la grille des critères de sélection de l’appel d’offres public d’octobre 2005. En décembre 2006, on avait supprimé les points de bonification accordés aux projets qui obtenaient une participation, à hauteur de plus de 10 %, des différentes municipalités concernées, sans faire disparaître pour autant ceux accordés aux projets s’assurant l’accord des communautés autochtones. Auparavant, la présence de ces points supplémentaires obligeait les promoteurs à obtenir l’assentiment, sinon des communautés locales, du moins des municipalités, sans quoi leurs chances étaient diminuées d’autant. Ces points de bonification ont été rétablis. Donc, à valeur technologique ou économique égale, les projets qui bénéficient de l’appui des communautés, autochtones ou non, doivent en principe l’emporter. Les partenariats locaux sont donc à nouveau placés sur le même plan que ceux passés avec les communautés autochtones. En théorie du moins, les projets qui avaient le plus de chances de succès incluaient donc l’accord, et d’une communauté locale, et d’une communauté autochtone. L’Union des municipalités du Québec a réagi favorablement à ces nouvelles orientations, longtemps souhaitées. L’acceptabilité sociale, qui implique le respect des communautés ainsi que les partenariats avec le milieu, revenait au premier plan. Ce qui aurait dû témoigner à l’envi de l’importance des consensus sociaux[26], un aspect essentiel du Contrat.

Ensuite, on modifiait la date pour la réception des soumissions. Initialement prévu pour le 15 mai, le dépôt était reporté au 15 septembre. Les dates de mise en service des parcs éoliens étaient aussi retardées en conséquence, passant de 2009-2013 à 2010-2015. Étant donné les changements à la grille des critères, cela laissait le temps aux promoteurs de se réorganiser, aux collectivités de respirer, aux MRC concernées de disposer de temps pour élaborer un projet et… au gouvernement Charest de voir venir, si jamais il devait être réélu, ce qui se produisit à l’automne 2008. Pour l’instant, cela n’a pas modifié ses orientations. Par ailleurs, les municipalités devaient dorénavant tenir compte de plusieurs facteurs avant de s’associer aux promoteurs : protection des paysages et intégration harmonieuse des parcs éoliens à l’environnement, évaluation des risques pour la sécurité publique, diminution des dangers pour la faune ailée (par exemple, la prise en compte des corridors migratoires), et ainsi de suite. Enfin, on augmentait les redevances aux propriétaires privés[27], pour les fixer au minimum à 2 500 $ le MW, indexable[28], un seuil que les soumissionnaires doivent respecter.

En fait, disons-le, ces nouvelles lignes directrices proposées par le gouvernement prolongeaient alors les conclusions du grand colloque régional « Municipalités, le défi des éoliennes », tenu le 10 octobre 2006 au Centre des congrès de Rimouski. C’est ce colloque qui avait remis bien des choses en perspective. Organisé conjointement par l’ACEE (Association canadienne d’énergie éolienne), la Fédération québécoise des municipalités, l’Union des municipalités du Québec et l’UQAR, en partenariat avec le ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec, il avait identifié les questions cruciales, mais aussi cristallisé bien des oppositions, donnant voix aux insatisfactions[29] et suscitant une large prise de conscience. Tout allait trop vite, c’était le désordre. Or, il était possible de faire autrement. À titre d’exemple, la présentation de l’expérience du parc éolien Le Haut des Ailes, à Nancy, en Lorraine française, fut suivie avec énormément d’intérêt. En concertation étroite avec le milieu, le Groupe Erelia, une entreprise nationale de France, y a mis sur pied et lancé son propre parc de 32 MW. Invité à venir en rendre compte, M. François Pélissier, maire adjoint de Nancy, soulignait les avantages du projet, essentiellement communautaire, et qui, dans une perspective de développement durable, a été accepté suite à la signature d’une charte détaillée liant l’entreprise et les communautés touchées[30].

Il y a là une leçon à tirer pour les divers gouvernements. Contrairement à l’État, fondé sur le principe représentatif, la société civile peut pratiquer une forme de démocratie participative. Quand un gouvernement perd de vue l’intérêt général et que n’existe aucune instance de régulation supranationale apte à pallier ce manque, la démocratie directe devient une solution alternative. C’est ce qui se passe actuellement, alors que les populations locales font le travail de l’État et s’efforcent d’encadrer quelque peu l’implantation. Donnons à ce propos un exemple récent. Il a fallu la pression des communautés locales (représentants de la MRC de Rivière-du-Loup, communautés de l’Isle-Verte, de Saint-Arsène, de Saint-Épiphane et de Cacouna), pour que la compagnie torontoise SkyPower refasse ses devoirs à de multiples reprises et que son projet d’implantation d’un parc éolien, à défaut d’être rentable pour la région, soit du moins socialement acceptable. À l’origine, son plan Terravents prévoyait 134 éoliennes, nombre qui fut finalement ramené à 114. Avant la conclusion de cette saga, il n’était pas du tout certain que les 20 éoliennes délaissées ne seraient pas aussi érigées, car la compagnie avait ciblé, dans le cadre du nouvel appel d’offres de septembre 2007, trois autres municipalités de la MRC de Rivière-du-Loup : Saint-Antonin, Saint-Modeste et Saint-François-Xavier-de-Viger. De plus, pour les sites déjà retenus, il fallait déplacer et regrouper au moins la moitié des éoliennes pour réaliser une intégration minimale au paysage. On le constate, ce sont les représentants de la société civile qui, dans l’intérêt général, poliçaient le processus. Déjà, à la suite du Règlement de contrôle intérimaire adopté par la MRC, un droit prévu par la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme, SkyPower avait dû déposer un projet revu, éloignant entre autres les tours à une distance minimale de 500 mètres des maisons et de quatre kilomètres du fleuve. Quand les recommandations du BAPE, le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, eurent entériné les revendications des communautés, SkyPower décida tout simplement de retirer ses billes et d’abandonner la partie, sans doute parce que, dans ces conditions, sa marge bénéficiaire devenait insuffisante. Elle pouvait agir ainsi, puisque l’entente la liant au gouvernement était un contrat de gré à gré. Tout ce dossier aurait bien sûr évolué très différemment si un cadre rigoureux d’implantation avait, dès le départ, défini les droits, mais aussi les obligations des entreprises soumissionnaires.

En ce sens, le nouveau cadre réglementaire du gouvernement répond favorablement à certains aspects majeurs de la question éolienne. Mais ces normes améliorées, il faut bien le dire, demeurent en rade. En effet, on y considère des éléments essentiels à la bonne marche du dossier, éléments jusqu’alors laissés en plan, malgré les demandes répétées des personnes impliquées ou des populations régionales. Mais la nécessité d’un cadre d’implantation, indispensable pour civiliser l’ensemble du processus, s’impose toujours. Certains intervenants souhaitent même, pour le développement éolien, la rédaction d’une charte en bonne et due forme. Il en va de même de la participation des communautés locales et régionales, pour laquelle un Pacte rural serait bienvenu. Car comment réussir l’implantation si on fait abstraction du critère de l’acceptabilité sociale ? Songeons encore à l’épineuse question des redevances, l’obtention d’un minimum équitable ne pouvant raisonnablement être laissée à la discrétion des promoteurs ou au pouvoir de négociation limité du petit propriétaire. Le nouveau montant fixé par le gouvernement constitue un pas vers un seuil décent. Notons cependant qu’on n’accorde toujours aucune redevance minimale aux municipalités. De même, à défaut de moratoire, le report de la date pour le dépôt des soumissions était souhaitable. Enfin, le souci d’intégrer harmonieusement aux paysages locaux tous les aéromoteurs, ces grandes ailes dépareillées appelées à se déployer sur tout le territoire, s’imposait. Cependant, on peut à juste titre se demander pourquoi une si lourde responsabilité échoit aux municipalités plutôt qu’aux entreprises.

Un deuxième exemple récent illustre très bien cette problématique. La compagnie Kruger Énergie, l’une des huit firmes retenues à la suite du dernier appel d’offres, projette d’implanter un parc éolien de 200 millions $ à Sainte-Luce et Sainte-Flavie, près de Rimouski. On y prévoit 34 tours, pour une puissance installée de 68 MW. 27 de ces tours seraient situées sur le territoire de Sainte-Luce. Or, il s’agit d’une zone habitée et, qui plus est, d’un secteur de villégiature. Un comité de citoyens s’est en conséquence formé pour s’opposer au projet. La compagnie a alors proposé la mise sur pied d’une table de concertation pour discuter de l’acceptabilité sociale du projet. La municipalité de Sainte-Luce, qui avait d’abord décidé d’y siéger, s’est ensuite retirée. Selon elle, il s’agissait davantage d’une table de… promotion du projet. Ajoutons que, à l’origine, les élus municipaux avaient donné leur aval à Kruger Énergie parce qu’elle avait promis de tenir un référendum sur son projet. Or, en août 2008, les élus sont revenus sur leur décision après que Kruger ait déclaré qu’un résultat référendaire contraire à ses souhaits ne la lierait pas et qu’elle s’en remettrait plutôt aux décisions du BAPE. Dans ces conditions, la municipalité se demandait évidemment à quoi rimait une consultation publique. Elle a donc adopté un règlement de zonage définissant une zone de protection de cinq kilomètres à partir du fleuve et interdisant l’érection d’éoliennes dans ce corridor. Notons que cette directive respecte l’esprit du Règlement de contrôle intérimaire que la MRC de La Mitis avait elle-même adopté auparavant. La compagnie devait donc envisager une localisation plus au sud. Devant l’évolution de la situation, des citoyens favorables au projet se sont mobilisés pour demander et obtenir la tenue d’un référendum sur… le règlement de zonage !

Bref, une fois encore, l’absence de cadre gouvernemental global oblige les élus municipaux et les communautés locales à négocier directement avec une grande entreprise, et la confusion totale règne. Au moment où j’écris ces lignes, Kruger vient d’annoncer qu’elle compte mettre fin à son projet. Certains y voient une tactique de négociation supplémentaire. Est-ce le cas ? L’avenir nous le dira. Mais s’il s’agit d’un retrait véritable, cela créera une situation inédite, car, contrairement au cas de SkyPower à Rivière-du-Loup, le contrat de Kruger l’engage : en tant que fournisseur, elle doit livrer l’énergie éolienne au gouvernement…

On le voit, devant l’importance des enjeux et devant ces situations inextricables, des expériences telles Erelia et son Haut des Ailes s’avèrent précieuses. Car, répétons-le, si la direction imprimée par le gouvernement se poursuit, une partie significative de l’électricité québécoise sera bientôt produite par le privé. Le ciel québécois sera constellé de ces étranges étoiles à trois branches, immenses moulins à vent modernes, et ce qui représente aujourd’hui une filière d’appoint deviendra alors, après l’hydroélectricité, une seconde autoroute énergétique. C’est pourquoi les enjeux liés au dossier éolien méritent une étude approfondie, peu compatible avec l’empressement actuel[31]. Aussi faudra-t-il surveiller les résultats du troisième et dernier appel d’offres du gouvernement, un bloc de 500 MW, partagé en deux parties de 250 MW chacune, destiné aux municipalités, aux coopératives ou aux diverses communautés[32]. Peut-on rendre les projets porteurs, comme cela s’est fait avec Erelia ou comme cela se fait au Danemark ou encore en Allemagne, premier producteur mondial d’énergie éolienne, avec 18 000 MW de puissance installée ? Les parcs allemands, issus de petits producteurs fédérés, sont en effet plus modestes, mais en contrepartie, plus nombreux, ils respectent davantage le paysage ainsi que les réalités régionales. Surtout, ils donnent lieu à des retombées locales très importantes, car les profits revenant à la communauté y représentent non pas 1 % de la valeur générée, comme au Québec, mais jusqu’à 50 %...

Dans un tel contexte, la question de l’acceptabilité sociale acquiert un relief particulier. C’est pourquoi un consortium franco-québécois publiait récemment une étude détaillée rappelant son caractère incontournable pour la réussite de tout projet de ce type[33]. D’autant plus que, sans ralliement communautaire, le développement durable perd son sens. En effet, la multiplication des initiatives communautaires dans divers pays occidentaux représente une forme d’autogestion d’autant plus prometteuse qu’elle pose une question cruciale, volontiers escamotée par le gouvernement : à qui appartient le vent, cette ressource naturelle à la fois gratuite, verte et renouvelable ? À ceux qui ont les moyens financiers et technologiques nécessaires à son exploitation sur une large échelle, comme le croit le ministère, qui, en optant pour un modèle de développement industriel, épouse ainsi étroitement le point de vue du Marché ? Selon lui, en effet, puisque les grands turbiniers sont prêts à prendre des risques importants pour fournir l’électricité demandée, c’est à eux qu’on en doit reconnaître l’usufruit. En tout cas, au-delà des politiques publiques et des discours lénifiants, une telle position jette une lumière crue sur la conception du développement des régions dites ressources selon le gouvernement en place… Ou alors, les gisements n’appartiennent-ils pas plutôt aux communautés habitant les territoires, voire à l’ensemble de la population du Québec, une position qui favoriserait l’économie sociale et épouserait mieux le point de vue éthique du Contrat ? Cette question est d’autant plus importante que, soulignons-le, l’implantation sans discernement des éoliennes peut affecter « durablement » une des principales sources de revenus des régions défavorisées, le tourisme… Aussi ce débat est-il vital pour elles.

Ce qui soulève une dernière question, elle aussi cruciale. Certains défenseurs du modèle industriel de développement craignent que les choix des communautés locales ne mènent volontiers à l’attentisme, voire à un immobilisme complet. En d’autres termes, on croit que le respect des consensus locaux risque d’évacuer le Marché au profit du Contrat. En fait, pareille inquiétude est injustifiée. Car les communautés locales ne refusent pas systématiquement les développements économiques de grande envergure, quand bien même ils seraient susceptibles de nuire à leur qualité de vie. Évoquons à ce propos l’exemple du projet de port méthanier à Cacouna où, lors du référendum de 2005, la population du village s’est montrée favorable à une éventuelle implantation par un vote majoritaire de 57,2 %. Même s’ils ne se trouvaient pas devant un fait accompli, comme ce fut le cas pour SkyPower à Rivière-du-Loup, les habitants de cette municipalité ont tout de même décidé de faire primer les retombées économiques sur l’évaluation des risques potentiels. À Cacouna, la logique du développement économique a donc primé celle de la qualité de vie et du développement durable. Dira-t-on pour autant que cette collectivité a adopté une position non écologique ? Il y a certes là matière à discussion. Mais c’est le prix à payer si l’on préconise l’autogestion et la démocratie participative. Le développement durable est aujourd’hui partout souhaitable, soit, mais il fait éviter d’en faire un dogme. La leçon vaut non seulement pour les gouvernements, mais aussi pour les tenants de la deep ecology. Car la vitalité démocratique constitue une voilure à géométrie variable et, à l’occasion, ses résultats sont inattendus. Ce n’est pourtant pas une raison pour adopter un régime à deux vitesses qui autoriserait à ne retenir que les résultats « convenables ». Fort heureusement, comme sa cousine représentative, la démocratie directe manque rarement de sagesse et traduit en général de manière assez fidèle les besoins de la société civile. Évidemment, il ne faut pas verser pour autant dans l’angélisme. Car le fait que la décision soit locale ne constitue nullement un gage complet de transparence. Si des intérêts corporatistes, voire personnels, gangrènent les projets, le point de vue éthique du Contrat peut alors dégénérer en vertu moralisante ou pis, susciter un refus appuyé sur de fallacieux prétextes. C’est par exemple le cas du fameux « syndrome pas dans ma cour », lequel, sous couvert de grands idéaux, fait parfois prévaloir un égocentrisme à courte vue, propre à handicaper fortement le développement régional.

En guise de conclusion

Québec vise la sécurité énergétique, un objectif louable. Le gouvernement souhaite en outre exporter davantage d’électricité aux États-Unis ou en Ontario. À l’instar de la Caisse de dépôt, Hydro-Québec est devenue une entreprise à laquelle on impose une obligation de rendement élevé[34]. Comme on attend d’elle des versements importants, le coût de revient de l’électricité doit être minimal, ce qui n’est possible qu’à condition de faire affaire avec des turbiniers internationaux, l’ampleur de leurs moyens permettant de gros volumes de production. Pendant qu’ils engrangent les bénéfices, Hydro peut en retour acheter à faible coût[35]. Notre compagnie nationale dispose ainsi d’une marge sécuritaire pour l’approvisionnement du Québec, comme elle peut aussi vendre à profit, quand la demande locale diminue. Cela lui permet de verser de généreux dividendes, dont l’État peut ensuite se servir à diverses fins. Si le gouvernement les utilisait pour s’acquitter de ses missions sociales fondamentales, comme la santé et l’éducation, la ressource des régions, sans permettre un véritable développement endogène, servirait à tout le moins indirectement tous les Québécois, ce qui serait un moindre mal. Mais est-ce le cas ?

Ainsi, Québec a opté pour un modèle industriel de développement. Ainsi que le note le collectif Énergie éolienne et acceptabilité sociale, un tel choix rejoint la pratique américaine plutôt que l’usage européen. Tabler sur des appels d’offres internationaux plutôt que sur l’économie sociale et un modèle d’exploitation régional ou coopératif reflète aussi le credo idéologique du gouvernement, appuyé sur les PPP et le rôle de l’entreprise privée. Comme, à l’origine, on a épousé ce modèle sans débats publics, on peut dire que le gouvernement a sacrifié le ralliement des communautés et le développement régional à long terme sur l’autel de la rentabilité immédiate. Pourtant, le choix inverse aurait certes offert des rendements plus faibles à court terme, mais à l’usage, il aurait par contre donné des résultats autrement structurants pour les communautés. Pour l’instant, quoique réelles, les retombées locales demeurent secondaires. Issues d’un développement technologique exogène, elles ne peuvent jouer un rôle moteur sur la croissance. En d’autres termes, Québec a emprunté une avenue qui favorise l’exploitation d’une énergie à la fois propre et illimitée, mais sans en maximiser les retombées : elle n’a pas d’incidence profonde sur la revitalisation des territoires et elle n’exerce aucun réel effet de levier sur l’économie des régions ressources. Parlons plus net encore : si, la pression de l’opinion publique aidant, le gouvernement n’avait pas imposé, lors du second appel d’offres, un contenu québécois minimal de 60 % pour les futurs parcs éoliens, le développement de cette source d’énergie alternative aurait carrément échappé aux régions ou aux communautés locales[36]. Malgré les déclarations contraires de Québec, un pan essentiel manque ainsi à l’appel : on développe bien une énergie verte, mais de manière non durable[37]. En d’autres termes, le type d’énergie retenue par le gouvernement ouvre l’avenir, mais son modèle de développement demeure désespérément conservateur. Sans l’ombre d’un doute, c’est un choix perdant à long terme.

On le voit, la question de la filière éolienne dépasse les enjeux immédiats pour toucher la dimension de l’universel. Au premier chef, elle concerne certes le développement des régions, mais notre avenir en tant que collectivité dépend aussi des choix énergétiques actuels. En ce sens, l’héritage que nous léguerons aux générations futures ressortit aux droits humains. Quelle est alors la voie royale de l’avenir ? Dans la situation actuelle, il a fallu faire appel à la société civile pour civiliser le processus d’implantation. Car, contrairement à ce que croient les partisans du laisser-faire, jamais le Marché laissé à lui-même ne s’est régulé spontanément. L’actuelle récession économique l’illustre d’ailleurs de manière crue. Des déréglementations répétées ont d’abord conduit à une crise des prêts hypothécaires, laquelle s’est ensuite répercutée sur le système financier, avant de contaminer finalement toute l’économie réelle. Le paradigme de la Main invisible d’Adam Smith avait depuis longtemps montré ses limites. La crise ne fait qu’enfoncer davantage le clou. En effet, les adeptes de son application intégrale oublient encore et toujours cette évidence, pourtant criante : l’économie n’est pas une fin en soi, elle constitue seulement un outil au service du développement humain.

Par ailleurs, on l’a signalé, les retombées régionales du développement éolien sont actuellement faibles et, à long terme, elles n’auront qu’un impact limité sur le niveau de développement des collectivités qui en font les frais. Pour les augmenter, il faut donc que la société civile continue à imposer ses exigences. Car l’actuel gouvernement, dont c’est pourtant en principe le rôle, ne le fait pas, ou alors il ne le fait que de manière minimale, sous la pression des élections. Aussi les communautés doivent-elles défendre elles-mêmes leurs intérêts et chercher à faire prévaloir l’éthique sur l’économique, dans l’espoir de socialiser davantage les retombées potentielles de l’éolien. Faut-il encore essayer de convaincre l’État lui-même ? En effet, proposer qu’il joue pleinement son rôle, c’est demander un retour à la primauté du politique sur l’économique, mettre l’économie marchande au service de la nation, dont l’État, on l’a dit, est en principe le fiduciaire. Est-ce envisageable ? Conjoncturellement, oui. Mais l’électoralisme ne dictera pas toujours à la sauvette un cadre réglementaire minimal. Sur le plan structurel, la situation semble tout simplement sans espoir, tant que ce gouvernement libéral-conservateur sera en place ou ne changera pas fondamentalement son fusil d’épaule. Car tel que lancé actuellement, le processus d’implantation, s’il peut encore, à la rigueur, être réorienté, ne saurait être ramené en arrière[38].

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Pour peu qu’on le veuille, les trois niveaux de développement d’une société sont tout à fait compatibles. Même s’il faut parfois nuancer et évaluer finement les situations, on peut en effet harmoniser leurs pôles respectifs, le Marché, l’État et le Contrat. Les adeptes du développement durable authentique, qui optent pour une perspective raisonnable et réfléchissent sur le long terme, sont donc justifiés de voir leur approche comme la seule assurant une conciliation harmonieuse des développements économique, social et humain. Un tel objectif est en effet exclu au départ par l’écologie profonde. Quant à la perspective anthropocentrique retenue par le gouvernement, en confiant l’exploitation de la ressource éolienne à l’entreprise privée, elle l’a malheureusement rendu elle aussi inaccessible. Car, on l’a montré, seule l’approche durable peut équilibrer les manques ou les excès des deux autres courants écologiques. Il faut par conséquent en faire l’un des axes directeurs de toute politique économique future. Ainsi que l’a montré le Sommet de Johannesburg (2002), on peut alors, sans verser dans l’utopie ou l’angélisme, conjuguer environnement vivable, économie viable et société équitable. Ou, dans les termes de cet essai, harmoniser Contrat et Marché (société équitable), Contrat et État[39] (environnement vivable) et, enfin, Marché et État (économie viable). En effet, la recherche de l’intérêt public suppose beaucoup de conditions, certes, dont la conciliation des intérêts privés de l’entreprise, des besoins collectifs des communautés et des droits démocratiques de chaque personne. Mais elle passe aussi et surtout par une prise en compte mesurée de notre avenir global, une vertu propre à l’écologie bien comprise.



[1]Je signale d’ailleurs qu’on pourrait volontiers y inclure le travail domestique, une activité souterraine non reconnue socialement à cause de la distinction entre activité privée non rémunérée et travail public salarié.

[2] Élaboré par le PNUD (Plan des Nations unies pour le développement) à partir d’une proposition de l’économiste indien Amartya Sen, il prend en considération divers indicateurs moins traditionnels, tels la longévité, l’alphabétisation, la scolarisation, etc.

[3] Que Québec solidaire traduit sous le nom de bien commun…

[4] Voir à ce propos la Stratégie énergétique du Québec 2006-2015, déposée par le gouvernement en mai 2006.

[5] Voir à ce propos les enquêtes menées par Radio-Canada dans le Bas-Saint-Laurent, par exemple « Développement éolien : des maires dans le vent », 22-11-2006, adresse URL : http://www.radio-canada.ca/nouvelles/regional/modele.asp ?page=/regions/est-quebec/2006/11/22/010-maires-redevances-eolien.asp [en ligne]. Dès le lendemain de ce reportage, on apprenait d’ailleurs avec stupéfaction que d’autres maires, cinq au total, pouvaient être impliqués dans des conflits d’intérêts potentiels. La situation a-t-elle évolué depuis ? En tout cas, à la fin de l’année 2007, le commissaire provincial au lobbyisme écrivait aux maires de 110 municipalités pour leur rappeler que les promoteurs de l’industrie éolienne doivent, s’ils tentent d’influencer leurs décisions, s’inscrire au registre gouvernemental des lobbyistes (Le Soleil, 26-01-2008).

[6] Voir par exemple à ce propos les enquêtes menées par le journaliste Pierre Craig, de Radio-Canada : « Le marché douteux du vent », 26-11-2006, adresse URL : http://ventdubocage.net/canada15.htm [en ligne].

[7] Martin Pelchat, « Un maire sceptique », Le Soleil, 17 mars 2007, p. 6.

[8] Le nouvel ordre écologique. L’arbre, l’animal et l’homme, Paris, Grasset, 1992.

[9] Dans son Contrat naturel (Paris, François Bourin, 1990), le grand philosophe français Michel Serres abonde en ce sens et verse parfois dans un angélisme discutable.

[10] Rappelons cependant que les données traditionnelles de ce problème particulier ont changé : même si on a parfois tendance à l’oublier, les animalistes continuant à utiliser des images périmées et trompeuses lors de leurs campagnes internationales, la chasse aux blanchons est en fait interdite depuis 1987. Voir sur ces questions débattues le percutant documentaire récent de Raoul Jomphe, Phoques – le film.

[11] La position de l’écologie radicale est cependant ambiguë. Si on rejette en effet tout anthropocentrisme favorable aux humains, c’est pour mieux adopter un puissant anthropomorphisme qui pousse à se reconnaître dans les attendrissants bébés phoques, une position d’autant plus paradoxale que les partisans de l’écologie profonde condamnent habituellement les gestes perpétrés contre les animaux en les qualifiant d’inhumains…

[12] La situation serait bien sûr différente si l’augmentation de la population de phoques n’avait aucune incidence sur celle de la morue, ou encore si la chasse aux phoques menaçait l’espèce. En pareil cas, on aboutirait à des conclusions tout autres.

[13] Ainsi, on est parfois allé à l’encontre des intérêts humains les plus fondamentaux : songeons aux terribles excès de ce mouvement anglais, dit de libération animale, qui a torturé des êtres humains ou causé indirectement leur mort ! Plus récemment, Paul Watson, animaliste bien connu et fondateur de la Sea Shepherd Conservation Society, se prononçant sur le naufrage du bateau de quatre pêcheurs, L’Acadien II, lequel avait entraîné leur mort, exprimait parfaitement cette échelle de valeurs étonnante en déclarant : « La mort de quatre chasseurs est une tragédie, mais le massacre de centaines de milliers de bébés phoques en est une beaucoup plus grande. » Comme le notait finement Marcel Conche, l’écoterrorisme et l’amour illimité des animaux cachent parfois bien mal une profonde haine de l’humanité… Plus cinglant, Ferry associe pour sa part les dérapages de l’écologie radicale à certains traits du nazisme, dont elle serait d’ailleurs, selon lui, issue.

[14] L’épuisement rapide des énergies fossiles en donne une illustration frappante.

[15] Je fais ici allusion aux crédits d’impôt de 8000 $ inclus dans le budget provincial de 2003, une mesure visant à contrer l’exode des jeunes.

[16] Dans une telle optique, il faut dorénavant évaluer les impacts de notre surconsommation personnelle : sommes-nous par exemple prêts à payer plus cher les biens courants pour favoriser le commerce équitable ?

[17] Pour un exemple frappant des bénéfices du souci environnemental et de la vision stratégique, songeons aux difficultés des trois grands de l’automobile, qui paient actuellement un tribut très élevé pour avoir misé sur une rentabilité à courte vue. Si ces multinationales, plutôt que d’engranger béatement des profits immédiats liés aux ventes de Hummer et autres VUS énergivores, avaient envisagé sérieusement une rentabilité à long terme, certes moins rapide, mais combien plus avantageuse, elles ne seraient pas au bord de l’effondrement ! L’écoirresponsabilité coûte parfois très cher…

[18] Évidemment, l’autosuffisance énergétique est une chose, la production de surplus aux fins d’exportation aux États-Unis ou en Ontario en est une autre. Dans ce dossier, la question des impacts négatifs en regard des besoins est en effet cruciale. Sur ce point, on ne peut pas dire que les signaux du gouvernement brillent par leur clarté.

[19] L’implantation éventuelle de ports méthaniers constitue, notons-le, un cas différent. Car il ne s’agit plus alors de construire une centrale au gaz pour générer de l’électricité, mais d’utiliser du gaz d’origine étrangère comme source d’énergie. Cette question mériterait une analyse séparée, qu’il est évidemment hors de question d’entreprendre ici.

[20] Contrairement aux barrages hydroélectriques, elle affecte très peu, avantage insigne, la biodiversité. Cependant, elle pose malgré tout des problèmes aux résidants, dont la défiguration des paysages, une problématique sur laquelle nous reviendrons.

[21] Ces décisions ont été prises à la suite d’un rapport commandé par le gouvernement à une firme de consultants. En outre, afin de mieux contrôler l’image de l’État, l’information véhiculée par l’appareil gouvernemental a été centralisée au Conseil exécutif, qui relève directement du bureau du premier ministre (Denis Lessard, « Charest veut contrôler le message qu’il envoie à la population », La Presse, 6 février 2006).

[22] Présentement, on compte déjà autour de 450 éoliennes en opération sur le territoire du Québec ; en 2015, on en prévoit environ 2000, dont les deux tiers seront situés en Gaspésie.

[23] Ce projet spécifique, qui a fait les manchettes plusieurs années durant, semble définitivement abandonné. Aussi la MRC de Rivière-du-Loup a-t-elle annoncé récemment qu’elle envisageait sérieusement une hypothèse de remplacement, mais sur des bases entièrement différentes.

[24] Bien que logeant à une enseigne différente, le PQ, une fois élu, ne modifierait sans doute pas ce refus de principe. Lors du Conseil national de Québec sur l’environnement (fin octobre 2006), les délégués, sous l’impulsion de la gauche du parti et, en particulier, de SPQ-Libre, ont adopté une résolution sur la nationalisation de l’énergie éolienne. Elle a aussitôt été désavouée par l’establishment, Boisclair en tête, qui prétextait le caractère irréaliste d’un retour intempestif sur le passé… Rien n’indique que Mme Marois, si d’aventure elle accédait au pouvoir, agirait différemment.

[25] Pour s’en tenir à un seul exemple, on sait qu’il n’existe aucune ligne de transport traversant la Gaspésie du nord au sud. Or, la quantité d’électricité supplémentaire pouvant transiter sur le réseau d’Hydro est sévèrement limitée. Quant au raccord de la production future à de nouvelles lignes, c’est là une solution si onéreuse qu’on a longtemps hésité à la considérer. Après beaucoup d’études, Hydro-Québec TransÉnergie a retenu récemment une telle solution dans le Bas–St-Laurent et on a entrepris en novembre 2008 la construction d’une ligne de 230 KV entre Rimouski et Les Boules. Les trois MRC touchées, Rimouski-Neigette, La Mitis et Matane, recevront en compensation 700 000 $, soit 1 % du coût du projet, évalué à $ 73 millions. Encore faut-il que tous les propriétaires de lots concernés acceptent, ce qui, aux dernières nouvelles, n’était pas acquis.

[26] Aurait dû, faut-il écrire, car, ainsi que le montre le choix des soumissions retenues, on n’en a nullement tenu compte !

[27] La question des projets utilisant des terres publiques se pose bien sûr tout autrement.

[28] Du point de vue légal, cela ne permettra sans doute malheureusement pas de réviser à la hausse les contrats déjà signés par nombre de propriétaires de terrains privés…

[29] Par exemple, le ministre Corbeil, nouveau titulaire du ministère du Développement durable, y prenait la parole, non sans être vivement pris à partie par plusieurs intervenants, mécontents de la gestion du dossier : le gouvernement mesurait-il vraiment, demandait-on, les implications du développement durable ?

[30] Pour des détails sur cette expérience, voir le site Internet du projet (http://www.lehautdesailes.fr/) ou encore celui du promoteur, Erelia (http://www.ereliagroupe.fr/).

[31] Les enjeux seront plus importants encore si, comme l’Ontario s’apprête à le faire, Québec se sert du modèle éolien comme banc d’essai pour l’implantation future des autres énergies alternatives, comme la géothermie, l’énergie solaire, etc.

[32] Tout récemment, Québec décidait de retarder le lancement de cet appel d’offres, afin de revoir à la hausse le prix offert pour l’achat de l’électricité.

[33] Voir Énergie éolienne et acceptabilité sociale – Guide à l’intention des élus municipaux du Québec, 2008, un collectif de plusieurs chercheurs, réalisé sous la responsabilité de quatre conférences régionales des élus, ainsi que de l’Unité de recherche sur le développement territorial durable et la filière éolienne (UQAR), auxquels s’est joint le Laboratoire d’étude des phénomènes de transfert et de l’instantanéité (France, Université de La Rochelle). Disponible gratuitement sur Internet. Si le retrait du projet Kruger se confirme, cet exemple et celui de SkyPower à Rivière-du-Loup, auront démontré par l’absurde l’importance de cet enjeu.

[34] Rappelons que, depuis 2004, les diverses augmentations de tarifs d’Hydro-Québec ont totalisé 20,6 %. Quant aux profits générés, à titre d’exemple, signalons que ceux de l’année 2008 s’élevaient à 2,9 milliards $...

[35] Apprécions tout le sel de la situation créée par les choix gouvernementaux. On le sait, de nombreux contrats de production ont été consentis à Électricité de France. Ayant refusé qu’Hydro-Québec devienne maître d’œuvre de l’énergie éolienne, Québec se trouve alors à subventionner indirectement une compagnie étrangère, au mandat similaire à la nôtre. L’énergie naturelle des régions ressources du Québec contribue ainsi à payer la production nationale d’électricité en France !

[36] C’est l’une des raisons pour lesquelles Louis-Gilles Francoeur, le journaliste du Devoir spécialisé dans les questions écologiques, voyait, dans le dernier appel d’offres de 500 MW destiné entre autres aux communautés, un « prix de consolation » (« Pour qui souffle le vent ? », Le Devoir, 10/11-05-2008, p. C1). Il a d’autant plus raison que, on s’en doute, les multinationales ont déjà sélectionné les meilleurs gisements éoliens et les corridors de vent optimaux pour leurs propres projets. Quels sites porteurs demeurent alors disponibles pour les futurs projets communautaires ? Bref, un regard désabusé dirait que ce troisième appel d’offres a pour principal objectif de gérer le mécontentement.

[37] Une forme subtile de greenwashing, puisque, de cette manière, le gouvernement ne respecte pas l’esprit de sa propre Loi sur le développement durable, adoptée en 2006…

[38] Par ses choix initiaux, le gouvernement a exclu une mise en œuvre nationale de l’éolien. Et une nationalisation a posteriori, comme celle qui a présidé à la naissance d’Hydro-Québec, semble aussi hors de question. En effet, dans l’état actuel des choses, quels biens pourrait-on au juste nationaliser ?

[39] Par quoi il faut évidemment comprendre ici les politiques environnementales de tout gouvernement, quel qu’il soit.

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