Cahiers de lecture - Printemps 2017

Automne 2008 - La culture et l'usurpation

2008Automne250Le dossier des compressions budgétaires dans la culture a littéralement donné l’impulsion à la campagne électorale fédérale au Québec. Les artistes protestataires ont réussi à s’imposer au point de fournir aux partis d’opposition une véritable prise sur le gouvernement Harper, une prise qu’ils ne trouvaient guère jusque-là et qui a permis notamment au Bloc Québécois de reprendre l’initiative dans une bataille commencée sur la défensive. La production d’une vidéo lancée sur Internet a incontestablement constitué un tournant. D’une efficacité redoutable, cet instrument de mobilisation a néanmoins illustré tous les paradoxes d’une revendication nationale qui ne s’affirme qu’en mode provincial !

En effet, ce n’est pas le moindre des paradoxes de cette vidéo que d’avoir mis en scène l’étrangeté radicale des deux cultures sans référence à quelque riposte nationale ni a quelque volonté de changer le fond des choses. Ce discours du refus, si déstabilisateur fût-il, n’en restait pas moins un appel au statu quo, voire un certain consentement à l’œuvre de Sheila Copps, aux manœuvres canadian de nation building. Car, en définitive, c’est de cela qu’il s’est agi, c’est de cela qu’il s’agit encore : de l’utilisation de la culture pour construire l’unité factice du Canada, mettre en scène une identité qui usurpe la culture québécoise, qui la soutient juste ce qu’il faut pour l’annexer à son projet national à lui et neutraliser l’aspiration indépendantiste, en faire en somme le folklore aussi vivant qu’on voudra d’une nation politiquement impossible.

C’est un fait, ces compressions menaçaient la viabilité de plusieurs troupes, compromettaient leur développement et déstabilisaient les réseaux d’échanges qui nourrissent leur travail et assurent leur rayonnement. C’est un fait également que les sommes en cause restaient marginales dans le budget fédéral. Mais on a moins bien insisté sur les choix sous-jacents et leurs incidences. Il y avait là un choix idéologique important : les conservateurs voulaient faire une plus grande place aux logiques de marché dans le financement de la culture et réduire les contributions de l’État. Il y avait également, sinon un choix délibéré, du moins une insensibilité manifeste à l’égard d’un aspect fondamental des effets de ces compressions : elles heurtaient davantage les troupes et institutions québécoises dont le dynamisme explique qu’elles aient accaparé une part substantielle de ces aides canadian. Deux registres différents certes, aux lignes argumentatives distinctes, mais qui recouvraient une même réalité : Ottawa mène le jeu.

Cela, le front du refus ne le remettait pas en cause. Il n’y a pas si longtemps, les milieux culturels auraient demandé qu’Ottawa se retire, exigé que le Québec soit le maître d’œuvre, que lui soit transféré les sommes en cause et le contrôle des politiques. Or, cela n’a guère été évoqué. La vidéo des artistes reposait pourtant sur une proposition forte. Mais s’y nouaient en même temps tous les paradoxes. La réalité nationale était là, mais comme simple force d’inertie, dirait-on, coupée du projet national. Elle charpentait la mise en scène, mais n’était pas posée comme une référence explicite. La protestation ne touchait rien de ce qu’il y a de fondamental dans le rapport de l’État canadian à notre culture : l’usurpation. À l’étranger, la culture québécoise soutenue par le Canada sert un cadre étroit : celui de l’identité canadian officiellement encouragée. Les artistes québécois existent pour ainsi dire par effraction dans ce contexte. Hors du Québec, on les sort emboîtés dans le « Qué-Can », comme on les neutralise à l’intérieur dans des périphrases sur « la culture d’ici ».

Le paradoxe aura été que ces compressions, qui altéraient le dynamisme extraordinaire des créateurs québécois, n’ont été contestées que dans une logique de béquillards. Au lieu d’exiger la fin de l’ingérence canadienne en ces matières, on demandait qu’elle continue à même hauteur et aux mêmes conditions qu’avant, en consentant à ce que perdure l’usurpation. Cette revendication désamorçait en quelque sorte son propre effet libérateur, celui qui est inhérent à toute production culturelle pour un peuple qui puise en elle le matériau et l’inspiration de ses échanges avec le monde.

Ce que le fédéral a à investir dans la culture québécoise n’est et ne sera jamais que ce qu’il faut pour en forcer la « folklorisation » et pouvoir l’aliéner ainsi aux fins du nationalisme canadien, ne serait-ce que comme joli souvenir offert qu’on offre à voir aux passants ou aux amis. Si le Québec assumait sa liberté sur le théâtre de l’histoire politique, il n’aurait pas à aller mendier son propre argent sur les parvis fédéraux. Mais les choses étant ce qu’elles sont, Ottawa aura jugé que ladite folklorisation ou instrumentalisation était assez en train pour se permettre de ralentir le forcing subventionnaire. Et en dénonçant les compressions en question, nos gens avaient l’air de vouloir le retour au temps béni de Sheila Copps et de son cynique « they will follow the money ».

Ironie inéluctable d’une histoire aliénée, subtilisée, extorquée. Quand il ne chemine pas vers son indépendance, vers son existence politique pleine et entière, le Québec s’aplatit pour ainsi dire en culture menacée : les consensus nationaux sapés sur le plan politique, à cause du divide et impera de l’empire canadien, tendent à se réfugier ailleurs, notamment dans la protection de l’« identité québécoise » comme espèce menacée d’extinction. Et dans cette optique dépolitisée, l’aide d’Ottawa s’impose comme un devoir quasi écologique. L’écologie, c’est connu, transcende les clivages nationaux et la protection de la culture québécoise vaut bien celle des bélugas !

Robert Laplante
Directeur
Richard Gervais
Secrétaire de rédaction
 

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