Journée des Patriotes - 22 mai

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La Côte-du-Sud rebelle (1775-1776)

Prix André-Laurendeau 2012

Le 16 décembre 1773, une vingtaine de Bostonnais déguisés en Indiens jettent à la mer une cargaison de thé importé d’Angleterre : le « Boston Tea Party » symbolise la protestation des colonies américaines contre les taxes imposées par une mère-patrie désireuse de rétablir ses finances à la suite de la guerre de la Conquête. L’année suivante, le Parlement anglais adopte une série de mesures punitives (fermeture du port de Boston, annulation de la charte du Massachusetts, etc.) que les colonies jugent « intolérables ».

À l’automne 1774, les délégués des colonies américaines se rassemblent en congrès à Philadelphie et expriment leurs griefs au roi George III. Un deuxième congrès, en mai 1775, confie à George Washington le commandement de l’armée « continentale » qui entreprend d’envahir la « province de Québec » par le lac Champlain et la rivière Chaudière. La longue résistance du fort Saint-Jean ne peut cependant empêcher la marche victorieuse des troupes de Montgomery vers Montréal qui capitule le 14 novembre 1775. Entre-temps, Arnold et sa troupe remontent la Kennebec, atteignent péniblement le lac Mégantic et descendent la rivière Chaudière pour parvenir en face de Québec au début de novembre. Quelques jours plus tard, ils traversent le fleuve et Montgomery vient les rejoindre aux abords de Québec, le 3 décembre, après avoir pris Trois-Rivières au passage, sans coup férir.

Réfugié dans la seule ville qui lui reste, le gouverneur Carleton se trouve dans une situation précaire. Ses troupes réduites ne lui permettent aucune sortie contre les assiégeants, une partie des Britanniques (ils sont à peine quelques centaines) penche pour les Américains et, hors Québec, la population à 95% francophone ne manifeste guère de sympathie pour la défense de la Couronne, sauf l’élite, dont le clergé et les seigneurs, quasi unanimement rangée derrière lui. La loyauté de ces derniers a été raffermie par l’adoption de l’Acte de Québec (en 1774) qui a notamment établi la liberté de religion et maintenu le régime seigneurial. Carleton sait qu’il ne peut compter sur les habitants des campagnes environnantes pour l’appuyer, comme on peut l’illustrer avec le comportement des habitants de la Côte-du-Sud.

La Côte-du-Sud et l’accueil des Américains

Située à l’est de la seigneurie de Lauzon, la Côte-du-Sud compte alors environ 12 000 habitants (soit environ 1/6 de la population de la « province de Québec ») répartis dans 14 paroisses : Beaumont, Saint-Charles, Saint-Michel, Saint-Vallier, Berthier (Berthier-en-Bas), Saint-François et Saint-Pierre (de-la-rivière-du-Sud), Saint-Thomas (Montmagny), Cap-Saint-Ignace, L’Islet, Saint-Jean-Port-Joli, Saint-Roch, Sainte-Anne (La Pocatière), Rivière-Ouelle et Kamouraska. Cette population d’origine française, sauf de rares exceptions, s’adonne principalement à l’agriculture. On y trouve quelques dizaines de notables ruraux (notaires, marchands, avocats). La région n’a pas de centres urbains, ni d’institutions d’enseignement.

À quel moment les Sudcôtois prennent-ils conscience de ce qui se prépare dans les colonies du sud ? À la suite du premier Congrès, à l’automne 1774, les Américains ont adressé aux Canadiens une invitation à se joindre à leur mouvement mais rien ne permet de savoir si leur lettre a pénétré sur la Côte-du-Sud. Au printemps 1775, au moment où les Américains envahissent la province, les fidèles du diocèse sont informés de la situation par monseigneur Briand; son mandement est adressé aux districts de Montréal et Trois-Rivières mais ceux de Québec en sont informés.

Une troupe de sujets révoltés contre leur légitime Souverain, qui est en même temps le nôtre, vient de faire une irruption dans cette Province, moins dans l’espérance de s’y pouvoir soutenir que dans la vue de vous entraîner dans leur révolte, ou au moins de vous engager à ne pas vous opposer à leur pernicieux dessein. La bonté singulière et la douceur avec laquelle nous avons été gouvernés de la part de Sa Très Gracieuse Majesté le Roi George III, depuis que, par le sort des armes, nous avons été soumis à son empire, les faveurs récentes dont il vient de nous combler, en nous rendant l’usage de nos lois, le libre exercice de notre Religion, et en nous faisant participer à tous les privilèges et avantages des sujets Britanniques, suffiraient sans doute pour exciter votre reconnaissance et votre zèle à soutenir les intérêts de la couronne de la Grande-Bretagne. Mais des motifs encore plus pressants doivent parler à votre cœur dans le moment présent. Vos serments, votre religion, vous imposent une obligation indispensable de défendre de tout votre pouvoir votre patrie et votre Roi. Fermez donc, Chers Canadiens, les oreilles, et n’écoutez pas les séditieux qui cherchent à vous rendre malheureux, et à étouffer dans vos cœurs les sentiments de soumission à vos légitimes supérieurs, que l’éducation et la religion y avaient gravés. Portez-vous avec joie à tout ce qui vous sera commandé de la part d’un Gouverneur bienfaisant, qui n’a d’autres vues que vos intérêts et votre bonheur. Il ne s’agit pas de porter la guerre dans les provinces éloignées : on vous demande seulement un coup de main pour repousser l’ennemi, et empêcher l’invasion dont cette Province est menacée. La voix de la religion et celle de vos intérêts se trouvent ici réunies, et nous assurent de votre zèle à défendre nos frontières et nos possessions.

Carleton demande à l’évêque d’émettre ce mandement du 22 mai pour favoriser le rétablissement de la milice. Il décrète la loi martiale le mois suivant, mais l’opération de mobilisation échoue : « À quelques exceptions près, écrit Carleton, les Canadiens n’ont pas voulu marcher, malgré tous les efforts du clergé, de la noblesse et des notables ». Il voulait 6000 miliciens : il en aura quelques centaines au total. Comme le précise Le Comte Dupré : « On a envoyé jusqu’à Kamouraska Dunières et Pinguet qui n’ont pas non plus de réussite, car il n’est venu que quinze hommes en tout ». À Berthier, on s’oppose à « la nomination des officiers du Roy » ; la population de Cap-Saint-Ignace « n’a pas voulu obéir aux commandements du Roy » ; à Rivière-Ouelle, quatre habitants frappent l’aide-major qui accompagne le notaire venu lire un ordre du gouverneur à la sortie de la messe. Carleton distribue des commissions d’officier à des hommes dont la loyauté n’est pas assurée, comme le verra.

Les seigneurs de la Côte-du-Sud sont très discrets. On ne trouve pas de traces d’interventions de leur part dans les efforts de mobilisation. Plusieurs n’habitent pas leurs seigneuries. D’autres participent aux opérations militaires dans la région de Montréal. Duchesnay, seigneur de Saint-Roch (qui réside dans son autre seigneurie de Beauport), et Rigauville, seigneur de Berthier, seront d’ailleurs faits prisonniers par les Américains.

Les pasteurs se manifestent davantage, mais sans grand succès. À Saint-Michel, le jour de la fête patronale, un jésuite prêche en insistant sur l’obéissance et la loyauté : « C’est trop longtemps prêché pour les Anglais ! », tonne un paroissien en plein sermon. L’évêque somme le curé Lagroix de dénoncer le coupable, sous peine de voir ses deux paroisses interdites. Pour sa part, le curé de Saint-Thomas (Montmagny) écrit à son évêque que ses paroissiens « sont de vrais rebelles aux ordres des puissances malgré les invectives [qu’il a eues et qu’il a] tous les jours pour les instruire de leurs devoirs ».

On dit de moi comme on dit de vous que je suis anglais, répond l’évêque […]. Je suis anglais en effet, vous devez l’être, ils le doivent être aussi puisqu’ils en ont fait le serment […] ; mais ni moi, ni vous ni eux ne doivent être de religion anglais. Voilà les pauvres gens ce qu’ils n’entendent pas. Ils sont sous la domination anglaise pour le corps […] .

Quand le curé Maisonbasse demande des directives à l’évêque sur l’administration des sacrements aux « rebelles », la réponse est claire : « Vous ne les donnerez point, pas même à la mort, sans rétractation et réparation publique du scandale ».

Le soutien aux rebelles

À l’automne, des gens de Pointe-Lévy invitent les habitants des paroisses voisines à se « joindre à eux, pour s’opposer aux démarches du gouvernement et [monter] la garde jusqu’a l’arrivée des rebels ». De nombreux habitants de la Côte-du-sud assistent une « assemblée séditieuse » à Pointe-Lévy. On y trouve notamment le capitaine de milice de Beaumont et « presque toute la paroisse », presque tous les hommes de Saint-Charles, le capitaine de Saint-Michel « avec le plus grand nombre de la paroisse », « le plus grand nombre » de Saint-Vallier, « presque la moitié » de la paroisse de Saint-François et dix à douze de Saint-Pierre. Le premier bailli de Berthier se met en route « avec la plupart des habitants de cette paroisse » mais une partie seulement arrive avant la fin de l’assemblée. Les quelques habitants de Saint-Thomas qui veulent y aller manquent aussi de temps pour s’y rendre.

À la suite de cette assemblée, on monte la garde, souvent en armes, dans toutes les paroisses proches de Québec : à Beaumont (avec le concours d’une partie de la paroisse de Saint-Charles), à Saint-Michel (où le presbytère sert de corps de garde), à Saint-Vallier, à Berthier (en trois endroits grâce à la participation de gens de Saint-François et Saint-Pierre). À Saint-Thomas, « le plus grand nombre des habitants » organisent une surveillance « pour empêcher qu’il ne fût des provisions à la ville et pour s’opposer aux forces du Roy dans un cas de débarquement dans cette paroisse ». Des vigies se mettent même en place dans les paroisses assez éloignées de Québec : « un petit nombre » à Cap Saint-Ignace, « quelques-uns », parfois très brièvement à Saint-Roch, à Sainte-Anne et à Rivière-Ouelle.

La Côte-du-Sud a donc contribué activement au siège de Québec en bloquant l’accès à la ville du côté sud et en assurant la subsistance des assiégeants. Les habitants de plusieurs paroisses, dont Saint-Charles, Saint-Vallier, Saint-François, Saint-Pierre (« presque tous ») et même L’Islet (« plusieurs »), sont allés vendre leurs denrées à Pointe-Lévy et parfois jusqu’à Sainte-Foy. À quelques reprises, les Sudcôtois pro-rebelles ont réquisitionné des vivres. On rapporte le vol de « quelques bouteilles de vin & un habillement complet à la maison de Mr Fraser » à Saint-Charles, « 3 barriques de vin de Bordeaux » chez le curé de Saint-Thomas, des vivres qu’un certain Proulx de Saint-François tentait de porter à Québec, 100 minots de blé pris « par les rebels au moulin de Mad. Lanaudière » (seigneuresse de Saint-Vallier et mère du secrétaire de Carleton). Deux cultivateurs de Saint-Pierre n’ont eu « que des reçus » pour la centaine de minots de blés pris chez eux (sans « grande opposition » de leur part semble-t-il), idem pour les 110 minots pris au moulin de monsieur Duchesnay, seigneur de Saint-Roch. Quant à « la charge de six voitures en vivres » enlevée au nommé Ross, il s’agirait d’une vente un peu forcée. On est loin du pillage systématique, même si les Sudcôtois pro-rebelles ont le contrôle de la région en cet automne de 1775.

L’échec de Montgomery et la poursuite du siège

Les Américains attaquent Québec dans la nuit du 31 décembre, pendant une violente tempête. C’est un échec : Montgomery est tué d’une balle en pleine poitrine ; Arnold est blessé et 400 de ses hommes sont tués ou blessés. Le siège se poursuit avec des forces réduites par les désertions et la petite vérole ; Arnold maintient son camp à Pointe-Lévy où une batterie est installée. La situation requiert cependant des renforts et les Américains cherchent à en trouver avec l’aide de recruteurs dont les plus fameux sont de la Côte-du-Sud.

D’après le curé Porlier, c’est un homme de Kamouraska, Pierre Ayotte, qui aurait entrepris cette opération de recrutement à Sainte-Anne à la mi-janvier. Se disant « agent du Congrès », Ayotte aurait alors trouvé des alliés en Germain Dionne et son gendre Clément Gosselin qui seront avec lui les « plus fameux rebelles de la province », ceux qui ont (selon le rapport d’enquête qui sera produit en 1776), le plus « soulevé des esprits, engagé du monde pour le service du Congrès, bafoué et menacé les royalistes ».

Le dit sieur Clément Gosselin ne s’est pas contenté d’une telle conduite seulement dans cette paroisse il a parcouru toutes les autres jusqu’a la Pointe Levy, prêchant la rébellion partout, excitant à piller le petit nombre des zélés serviteurs du Roy et à les faire arrêter ; lizant lui même aux portes des églises et forçant quelques fois les officiers du Roy à lire les ordres et proclamations des rebels. Il passait pour officier ambulant du congrès et en cette qualité recrutait et établissait quelques fois des officiers.

Dans la plupart des paroisses de la côte, Gosselin trouve des partisans actifs (et non seulement des sympathisants), dont Basile Dubé, qui s’occupait des feux servant de signaux de Rivière-Ouelle à Rimouski, Julien Chouinard à Saint-Jean-Port-Joli, l’avocat Lebrun au Cap, le notaire Lévesque à Saint-Thomas, Joseph Morency, premier bailli de Berthier, sans compter la veuve Gaboury, à Saint-Vallier, « la reine de Hongrie » qui tenait « des assemblées où elle présidait, tendant à soulever les esprits contre le gouvernement et à les animer en faveur des rebels ».

Gosselin et ses comparses ne recrutent qu’une centaine de Sudcôtois mais ce contingent constituerait une part importante (la moitié ?) des Canadiens engagés pour les Américains dans le district de Québec. On ne pouvait tout de même pas s’attendre à ce que des centaines d’habitants se compromettent dans un geste évidemment séditieux, compte tenu des pressions contraires exercées par les autorités.

La réaction royaliste

Sur une Côte-du-Sud où les partisans des Américains semblent faire la pluie et le beau temps, les « royalistes » commencent à s’organiser. Au cours de l’hiver, la rumeur veut que les Américains campés à Pointe-Lévy soient mal en point et qu’une cinquantaine d’hommes suffirait pour les déloger. Les informations et les consignes circulent entre Québec et la Côte-du-Sud par l’intermédiaire de divers agents dont un « sieur Riverin », qui aurait été lié à la famille seigneuriale du Cap, et un prêtre du séminaire, Bailly de Messein, précepteur des enfants du gouverneur, qui « excitoit [et] encourageoit les roialistes » de la région.

En mars, le meunier de madame Lanaudière se faufile jusqu’à Québec avec des vivres et Carleton le charge de transmettre ses instructions au seigneur de l’île aux Grues, Louis Liénard de Beaujeu. Ce militaire à la retraite, chevalier de Saint-Louis, est chargé de prendre le commandement des royalistes qui brûlent d’aller chasser les troupes d’Arnold. Le 21 mars, de Beaujeu est à Sainte-Anne. Le 23, sa troupe d’une soixantaine de personnes se met en marche vers Saint-Thomas, ralliant au passage un nombre à peu près semblable de partisans, dont les seigneurs Aubert de Gaspé et Couillard des Islets. Le 25, pendant que le gros de la troupe est rassemblé à Saint-Thomas, une avant-garde d’environ cinquante personnes se rend chez le capitaine de Saint-Pierre, Michel Blais, à quelques kilomètres à l’ouest, mais, déjà, l’alerte a été donnée. Deux jours plus tôt, des éclaireurs, dont Gosselin, sont allés jusqu’à la pointe à la Caille « en découverte et vinrent aussi tôt prévenir le camp de la Pointe Lévy qu’il y avait un corps de royalistes en armes contr’eux ». Quatre-vingts soldats américains ainsi qu’une trentaine d’habitants de Pointe-Lévy et des environs marchent vers Saint-Pierre en rameutant plus de cent partisans dans les paroisses traversées. C’est finalement au moins 150 hommes qui attaquent la maison de Michel Blais. L’avant-garde est mise en déroute et compte 3 morts, 10 blessés et 22 prisonniers, dont l’abbé Bailly de Messein qui est libéré grâce aux bons soins de Dionne; ce dernier s’occupe aussi de la sécurité du curé Porlier lorsqu’une quarantaine d’hommes se présente au presbytère de Sainte-Anne. Les rebelles prennent soin de ne pas molester les prêtres. Porlier est accablé de reproches par ses ouailles, le seigneur de Beaujeu regagne son île et Arnold confie à un correspondant que les Canadiens ne sont pas près de reprendre les armes.

La fin du siège et les suites

Gosselin continue son recrutement. Il convoque des assemblées pour faire élire des officiers de milice pro-américains dans plusieurs paroisses dont Saint-Pierre, en avril, Berthier et Saint-Vallier au début de mai. Mais tout bascule dans les jours suivants. Les Sudcôtois qui ont mis en place un système de « feux qui devaient servir de signal aux rebels pour les prévenir s’il montait des vaisseaux » ne peuvent rien contre la flotte du général Burgoyne qui vient au secours de Québec au début de mai. Les Américains lèvent le siège, poursuivis par les troupes de Carleton, battent en retraite vers Montréal et retournent au sud de la frontière. Un petit nombre de Canadiens les suivent dont quelques Sudcôtois. Ayotte passe quelque temps au cachot et va ensuite poursuivre la guerre avec les Américains. Gosselin prend le maquis, est capturé en 1777 et rejoint lui aussi le régiment Hazen auquel appartient son frère Louis. À deux reprises, il reviendra en mission d’espionnage, sera blessé à Yorktown et finira ses jours aux États-Unis.

Dès le mois de mai 1776, Carleton confie à trois commissaires « l’établissement des milices dans chaque paroisse [et] l’examen des personnes qui ont assisté ou aider les rebels ». Dans chacune des paroisses du gouvernement de Québec, les commissaires nomment de nouveaux officiers de milice après avoir « cassé » et « déclaré indignes à l’avenir d’aucun employe pour le gouvernement » ceux dont la conduite est jugée répréhensible. Ils identifient les « plus mauvais sujets de la paroisse », « les plus séditieux, les plus opposés au gouvernement et les plus affectionnés au party des rebels », ceux qui se sont engagés pour les Américains, ceux qui ont participé à la bataille de Saint-Pierre, dans l’un ou l’autre des camps. Plusieurs « zélés rebels » ne se montrent pas à la revue de la milice qui doit crier « Vive le Roy » et entendre une « harangue » qui recommande :

[…] aux officiers la justice mais surtout la fermeté dans l’exécution des ordres du Roy, pour faire arrêter tout étranger suspect et telles personnes même les femmes qui tiendront des propos contre le gouvernemt en faveur des rebels.

Mis à part quelques rares cas d’emprisonnements (dont quatre Valliérois, pour des motifs inconnus), le gouvernement ne sanctionne pas davantage les actes séditieux. Il fait preuve de retenue (une trop grande fermeté aurait pu lui en coûter) mais prend les mesures nécessaires pour mieux contrôler la situation : les rebelles sont désarmés et les mercenaires allemands qui arrivent en renfort sont « billetés » chez l’habitant. Plusieurs paroisses de la Côte-du-Sud en hébergeront. « Il ne fallait pas moins que la visite des Allemands pour rendre tout le monde de docile », constate le curé de Saint-François dans une lettre à Mgr Briand.

Ce dernier lance un long mandement pour condamner la conduite des rebelles et les exhorter à une prompte pénitence. Les directives sur l’administration des sacrements sont maintenues mais les paroissiens ne semblent pas lui avoir donné l’occasion de sévir, sauf à Saint-François où un mandement d’excommunication est lancé contre deux paroissiens mais non exécuté. Les « excommuniés » de Saint-Michel, rendus célèbres par Louis Fréchette, ne l’ont pas été formellement : ils se sont exclus eux-mêmes de l’Église en se faisant inhumer dans un champ. D’autres les ont imités, comme en témoigne Philippe Aubert de Gaspé :

On remarquait autrefois plusieurs de ces tombes, le long de la côte du Sud. C’étaient celles d’un certain nombre de Canadiens rebelles, qui, pendant la guerre de 1775, avaient pris fait et cause pour les Américains, et auxquels leurs curés avaient été obligés, quoique bien à regret, de refuser la sépulture ecclésiastique, à cause de leur obstination à ne pas vouloir reconnaître leur erreur. Ces infortunés, ayant appris que les Français combattaient pour la cause de l’indépendance, s’imaginèrent à l’époque de l’invasion de 1775, qu’en se rangeant du côté des Américains, ils verraient bientôt venir les Français derrière eux. Le souvenir de la conquête était, en effet, bien vivant alors, et les persécutions du gouvernement n’avaient pas peu contribué à attiser les haines invétérées des Canadiens contre les Anglais. Il était donc bien naturel de voir les malheureux vaincus tourner toujours leurs regards attristés vers l’ancienne patrie, d’où ils espéraient toujours voir revenir « leurs gens ». On rapporte qu’un de ces rebelles étant à son lit de mort, le curé vint l’exhorter à avouer sa faute. Le mourant se soulève à demi, et le regarde d’un air de mépris en lui disant : « Vous sentez l’Anglais ! » Puis il se retourne du côté de la muraille et expire.

Conclusion

On retient généralement de cet épisode que l’élite canadienne (clercs, seigneurs et bourgeois) s’est rangée quasi unanimement du côté britannique et que la masse du peuple est restée neutre hormis quelques centaines de Canadiens qui ont joint les rangs des rebelles. Or, en ce qui concerne la masse paysanne de la Côte-du-Sud, l’examen attentif du Journal de Baby, Taschereau et Williams (un document que les historiens du XIXe siècle ne connaissaient pas et que leurs successeurs du début du XXe ont peu utilisé) laisse une tout autre impression.

Durant l’hiver 1776, « sous prétexte d’aller acheter du bled de semence », le curé Porlier et l’abbé Bailly montèrent à Saint-Thomas « pour conoître le nombre des roialistes » ; les deux espions sont « surpris qu’il fut si petit ». Ceux qui ont lu le Journal ne sont pas étonnés.

En juillet 1776, les commissaires-enquêteurs ont « cassé » tous les capitaines de milice « commissionnés » l’année précédente par le gouverneur, sauf à Berthier pour la bonne raison que les paroissiens s’étaient opposés à la nomination d’officiers de milice. Dans certaines paroisses, c’est l’état-major complet qui est démis.

Dans au moins la moitié des paroisses, les commissaires ont constaté que les Sudcôtois penchaient très majoritairement pour les rebelles :

  • Beaumont : « À l’exception de 5 ou 6 bons sujets, cette paroisse goûtait beaucoup l’esprit de la rébellion et a toujours été zélée pour le parti des rebels » ;
  • Saint-Michel : « Cette paroisse a été généralement opposée aux ordres du Roy et affectionnée au party des rebels » ;
  • Berthier : « Cette paroisse a toujours marqué beaucoup d’affection pour le party des rebels » :
  • Saint-Pierre : « Il y a seulement environ 9 familles de cette paroisse qui étaient vraiment affidées au gouvernement » ;
  • Saint-Thomas : « Le plus grand nombre était opposé au gouvernement et affectioné aux rebels » ;
  • Cap-Saint-Ignace : « Cette paroisse a beaucoup marqué d’affection pour le parti des rebels » :
  • Sainte-Anne : « […] le plus grand nombre leur ont été affectionés ».
  • Saint-Roch « parait en général avoir été moins rebelle que les autres » ; à L’Islet, « l’esprit de neutralité paraît être celui qui […] a le plus reigné » tandis que Saint-Jean-Port-Joli « ne s’est pas mieux conduite que les voisines ».

Les commissaires ne portent pas de jugements explicites sur le comportement des gens de Saint-Charles, Saint-Vallier, Saint-François, Rivière-Ouelle, Kamouraska, mais l’ensemble de leurs observations permet de dire que la loyauté n’y était pas plus élevée qu’ailleurs.

Sur le comportement de cette population, dont on ignore précisément les motivations, il faut probablement reprendre le commentaire formulé par Pierre Dufour et Gérard Goyer à la fin de la biographie de Clément Gosselin dans le Dictionnaire biographique du Canada :

L’historien Gustave Lanctôt a porté un jugement très dur sur les Canadiens qui, comme Clément Gosselin, ont souscrit à la cause de la Révolution américaine. Il les a qualifiés d’« éléments ambitieux ou remuants [qui virent] dans l’invasion une occasion de profits et d’aventures [et qui ne constituèrent] qu’une fraction hostile, agressive et souvent peu scrupuleuse dans ses comportements ». Une telle interprétation ne résiste guère à l’analyse des faits. Elle semble plutôt tributaire d’un certain courant de pensée nationaliste canadien qui, né avec la Conquête, a constamment cherché à mettre en lumière la loyauté des Canadiens français envers la couronne britannique, sans doute par désir de voir se résorber les tensions et les tiraillements qui ont surgi entre deux entités socioculturelles habitant un même territoire depuis désormais plus de deux siècles.

 

 

Orientations bibliographiques et références

En français, l’ouvrage fondamental sur les événements de 1775-1776 est celui de Gustave Lanctot, Le Canada et la Révolution américaine (Montréal, Beauchemin, 1965) ; en anglais, l’ouvrage en deux tomes de J. H. Smith (Our struggle for the fourteenth colony […], New York, 1907) est remarquablement documenté.

Sur la région de Québec, il faut lire J. E. Hare, « Le comportement de la paysannerie rurale et urbaine […] » (Mélanges d’histoire du Canada français offerts au professeur Marcel Trudel, Ottawa, 1978, 145–150) et un ouvrage peu diffusé de Louis-Philippe Bonneau, On s’est battu à Saint-Pierre (Saint-François, Société de conservation du patrimoine de St-François-de-la-rivière-du-Sud, 1987, 129 p.).

À moins d’indications contraires, les citations de ce texte sont tirées du Journal des commissaires-enquêteurs Baby, Taschereau et Williams publié dans RAPQ (1927–1928, p.435–499 et 1929–1930, p. 138–140).

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