Éditorial - Carrières, dépendance et cohésion nationale

Il s’en passe des choses dans le petit monde de l’élite provinciale ! Les récentes semaines ont dû donner bien des frissons aux habitués des cocktails chics et des clubs privés. Deux figures bien connues ont fait les manchettes avec des promotions qui ont surpris ceux-là qui pensaient jusque-là que les filières de carrière étaient bien étanches et rigoureusement partagées entre deux réseaux séparés par la conviction nationale. Deux figures, deux exemples de ce qui arrive dans une petite société qui ne parvient plus à se donner le minimum de consensus sur ce que doit être l’intérêt national.

On voudra bien nous plaider leur droit de gagner leur vie, nous faire des leçons de morale sur les cheminements professionnels légitimes, ces nominations n’en éclairent pas moins de façon exemplaire les tiraillements d’une élite qui ne parvient plus à s’assumer, à trouver son chemin dans le brouillard dans lequel baigne la province. Les places sont rares et limitées dans la bourgade, il faut donc s’attendre à ce que le jeu de la chaise musicale finisse par donner des surprises.

Il serait inutile et trompeur de tenter de décoder ces événements en soupesant les convictions de ces impétrants tout à coup devenus des alliés objectifs d’un gouvernement à la dérive. Évidemment, le nouvel employé de Talisman a maintes fois déçu et sa propension à poser en donneur de leçon a de quoi laisser place aux pires appréhensions en ce qui a trait à la tournure que prendra le débat sur le gaz de schiste.

Mais, justement, il faudra éviter de se laisser tirer du côté du moralisme de pacotille qui lui tient lieu d’étendard et dans lequel il va tenter d’engluer le discours sur l’intérêt du Québec. Il ne sera que le prophète de sa propre cause, c’est-à-dire celle de son employeur. Son recrutement déçoit moins qu’il ne révèle. Dans son cas, comme dans celui de la star de la ménagerie, on aurait tort d’en rester aux travers narcissiques. Ce que le gouvernement de notre premier sous-ministre vient de faire là est une chose fort importante. Il vient de rendre évident aux yeux de tous le dilemme de l’élite d’une société bloquée : ou bien les membres de l’élite en panne se rangent et jouent désormais pour eux-mêmes les conditions qu’elles renoncent à combattre ; ou bien elles assument l’impasse provinciale et reprennent le combat pour élargir l’espace économique et institutionnel requis pour la promotion de notre développement.

En clair, cette élite s’installe dans la gestion de la dépendance ou elle fait le combat national. Ou bien elle se définit comme intérêt la gestion du rapetissement et se redéfinit comme classe d’intermédiaires qui se contente des retombées. Ou bien elle se place dans une critique radicale du régime et se fait porteuse d’un projet en phase avec le redressement national requis pour assurer la maîtrise de notre destinée.

Nous en avions quelques exemples plus banals avec les Boisclair, Loubier, Chevrette et compagnie. Voilà maintenant que le recrutement passe en première rangée. La valse des carrières à laquelle nous avons eu droit ne fait que commencer. Le tempo va s’accélérer au fur et à mesure que sera érodée la capacité du Québec de choisir ses orientations propres, de se faire maître de ce qu’il devrait posséder. La dépendance économique est une réalité, un fait de structure qui détermine les choix individuels. Ce n’est pas un hasard que les nominations aient eu lieu dans le domaine des ressources naturelles et dans celui d’où émanent des odeurs nauséabondes. Ce sont là deux domaines où se retrouvent, dans toutes les sociétés dominées, les voies de relégation des élites locales.

Voilà revenu, si jamais il a complètement disparu, le temps des gérants complaisants. C’est un temps qui renvoie à une réalité objective : une nation se gouverne ou se fait gouverner, ses dirigeants dirigent ou exécutent.

On l’a vu, ces nominations ont provoqué un malaise que personne pourtant n’a osé nommer de son vrai nom. La figure du notable à qui les patrons confient la gestion des humeurs de la bourgade est un symbole fort. Nous parler de prospérité avec les plans de communication tracés à Calgary, nous donner des leçons de morale nationale pour mieux nous convaincre de nous laisser bercer par la voix de ceux-là qui nous gèrent en bombant le torse parce qu’ils peuvent prétendre avoir la confiance des maîtres, cela s’appelle la politique de la résignation. Dans la rhétorique des pseudo­décideurs, les nouveaux titres à donner aux exécutants sont difficiles à prononcer. Peut-être vaut-il mieux renoncer à traduire smart guy?

En laissant instrumentaliser son capital symbolique et sa notoriété cette élite en expansion – il faudra voir comment conservateurs et libéraux vont nous jouer le coup des notables locaux dans les régions – met à rude à rude épreuve notre cohésion nationale. Ces figures servent désormais à brouiller les repères, à saper les références. Leur consentement constitue en lui-même une preuve de l’érosion de cette cohésion. Ce n’est pas la dernière des ironies que de voir l’artisan de l’éclatement de la coalition péquiste et du gaspillage de la conjoncture post-référendaire devenir la figure de proue de la nouvelle cohorte des gestionnaires de la petite mort.

Une question nationale qui ne se résout pas finit par tout pourrir.

 

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