Éditorial - L'arasement

2015avril250Les Québécois ne vivent plus dans le pays qu’ils pensent habiter. Des mercenaires cravatés, des faux frères aux doctrines funestes et toute une engeance de petits besogneux travaillent à les déporter d’eux-mêmes. Des manœuvres sournoises sapent les bases de ce qui a été construit au fil des générations. Le sentiment d’appartenance ne signifie plus rien à leurs yeux. Une élite démissionnaire s’emploie à éroder les bases de tous les arrangements institutionnels déployés pour soutenir notre existence singulière et notre volonté de durer dans ce que nous voulons être. Le néolibéralisme lui va comme un gant. La négation de l’existence nationale se dissout tellement bien dans le marché ! Toute une cohorte de parvenus s’active à détourner les héritages en se donnant des formules ronflantes pour mieux maquiller son refus de s’assumer, pour jouer à fond la comédie du pragmatisme, pour mieux consentir à se soumettre à la minorisation définitive qui chaque jour nous oblitère davantage.

On la trouve partout, cette camorra de la déloyauté. Dans la classe politique, au premier chef, mais aussi dans toutes les grandes institutions nées pour porter notre différence et servir notre intérêt national. C’est une force montante qui ne contrôle pas encore tout le jeu, mais qui prend ses aises avec les acquis. Les uns s’alignent sur Toronto au nom de la carrière, de l’opportunisme ou de la simple veulerie. Les autres grignotent les positions durement conquises, parvenus honteux de ce qui les a portés et désireux de les transformer en ailleurs pour mieux s’affranchir de la mauvaise conscience qui les ronge dès lors que le contact devient inévitable avec les signes d’une présence qu’ils ne peuvent supporter. Ils transportent leur morgue dans les officines des universités, dans les couloirs des grandes entreprises, dans les structures des grandes coopératives, se répandent à pleines pages dans les journaux pour continuer d’ânonner dans les micros de la radio ou de plastronner à l’écran. Ils se reconnaissent dans les aéroports où le monde leur apparaît d’autant plus vaste qu’ils ne voient le leur que par la petitesse du reniement feutré.

Le peuple ne le réalise pas encore, mais toute une cohorte de ceux et celles qu’il imagine en poste de responsabilité pour bâtir le bien commun et servir l’intérêt national a d’ores et déjà déserté. Les lâches et les profiteurs ont la part belle. L’ordre qui se déploie, l’ordre qui broie le pays réel leur offre de juteuses occasions de trahir, de s’accommoder de la vassalisation et du saccage. Ceux-là qui tournent le dos dès lors qu’il s’agit de se comporter avec un minimum de droiture pour définir, défendre et servir l’intérêt national, ceux-là sont en passe de connaître de beaux jours. Le Canada auquel ils consentent, l’ordre qu’ils acceptent de servir en inventant tous les prétextes qui peuvent servir à maquiller la démission a besoin d’eux plus que jamais. Le Canada a besoin d’un gouvernement du Québec faible, d’une élite économique prête à consentir à toutes les braderies et d’un fort contingent d’idéologues à gages payés pour jouer les idiots utiles.

Les Québécois s’en doutent certes un peu, mais ils mesurent mal la capacité de nuisance de tous ceux-là qui manquent aux devoirs de leurs charges, qui troquent les privilèges pour mieux se conduire en apatrides chez eux. Et en pions désincarnés dans tous les autres univers où leurs intérêts les portent. Ils crânent devant les chambres de commerce, fanfaronnent en entrevue dans les médias où ils distillent le mépris de soi en levant le nez sur les régionaux, en se prétendant citoyens du monde pour n’avoir point à répondre du leur et prôner les vertus de la déportation. Ils n’ont que faire de la nation tout en se cramponnant au passeport canadien et s’imaginant admis dans les hautes sphères parce qu’ils feuillettent The Economist et ne ratent pas une nouveauté en matière de mots-valises en vogue à Davos.

Le Québec souffre dans une douleur sourde. Sa conscience nationale vacille. Ses forces vives ne se sentent plus vivre, accablées de la démission des petits caporaux qui font du bruit entre deux messages commerciaux. Le Québec languit en ployant sous la démonstration de force et l’arrogance d’un régime bien décidé à le remettre à sa place une fois pour toutes. Pont Champlain, usurpation mémorielle, mépris de la langue, coup de force pétrolifère sur la vallée du Saint-Laurent, superpétroliers sur le grand fleuve, convois ferroviaires toujours plus nombreux, plus dangereux, les sujets ne manquent guère devant lesquels s’agenouillent « les décideurs » qui ne décident rien. Le gouvernement du Québec n’en finit plus de dresser le florilège de la compromission. Il ne demande rien à Ottawa, il lui en offre. Il se fait gloire de lui offrir le renoncement national en preuve de bonne foi. Qui ne ressent point l’humiliation d’un Philippe Couillard qui prêche la gratitude pour consentir au saccage ? A-t-on vu plus servile premier ministre traiter son peuple d’assisté ? Lui promettre de le faire expier son insouciance ?

Les Québécois commencent à deviner que quelque chose ne tourne pas rond derrière tout ce spectacle. Ce n’est pas encore nommé ni clamé sur la place publique, mais nombreux sont ceux et celles qui commencent à découvrir ce que signifie le bris de loyauté. Plusieurs commencent à comprendre que l’autodénigrement en est le symptôme et qu’il révèle un mal de servitude d’une violence d’autant plus sourde qu’une puissante domination idéologique et une guerre de propagande aux méthodes de guérilla psychologique ont ruiné le langage dans lequel la souffrance collective peut se dire.

Malheur pourtant à ceux-là qui dressent l’ordre marchand contre la jeunesse pour mieux lui reprocher son idéalisme. La méthode forte et le refus du dialogue ne cachent pas seulement la rancune à l’endroit d’un printemps érable dont certains voudraient effacer jusqu’au souvenir des réminiscences qu’il a fait lever. Ce sont des gestes de mutilation. Et c’est à cela qu’ils s’adonnent en traquant les assoiffés d’avenir et en cherchant noise aux étudiants plutôt qu’à les convier à faire lever l’horizon. Il y a dans la hargne qui s’exprime à l’endroit de la jeunesse une envie mortifère, celle qui durcit le cœur et l’esprit de ceux-là qui ne peuvent plus rêver ailleurs et autrement que dans ce qu’ils veulent croire qu’il ne sert à rien de voir au-delà de la place que l’ordre établi nous assigne. Ceux-là qui se réjouissent de ce qu’on frappe la jeunesse se comportent comme des lâches qui sifflent dans les cimetières pour se distraire d’avoir à affronter les fantômes de leurs propres peurs. Tout ce qui se dresse et s’élève les ramène à la peur de s’assumer, cette peur qui fournit le carburant essentiel aux forces de l’arasement.

En avril, pourtant, scandée par la clameur des oies blanches qui reviennent, la protestation prendra un nouveau ton. Une volonté de vivre et de s’affirmer dans l’appartenance au territoire commence à s’exprimer dans un Nous que d’aucuns donnaient pour mort. Se dressera dans le chaos que les intendants mortifères cultivent une énergie plus forte que tout ce que les courtiers de l’ordre pétrolifère canadian peuvent imaginer. Nous ne nous laisserons pas faire.

 

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