2007

Les mouvements lents et souterrains des sociétés échappent à l’attention, mais ils n’en travaillent pas moins le corps social. On n’en est guère plus conscient qu’un individu ne l’est des phénomènes physiologiques dont son propre corps est le siège. La vie continue et c’est tout. 

Une étrange question, sous la forme d’un mot, a surgi tandis que j’essayais de réfléchir à notre condition présente. C’est le mot inadéquation. Notre pensée collective, notre psychologie répondraient mal à certaines exigences de la réalité. Par quelles illusions, pas même conscientes ? Le projet d’indépendance ne nous obligerait pas, individuellement et collectivement, à nous dépasser. Tout pourrait s’accomplir sans un mouvement populaire puissant, sans une vague de fond dont les signes seraient évidents.

Une question pareille est difficile à cerner. S’agit-il d’une espèce de syndrome, état chronique que nous entretiendrions par inconscience ? La politique souverainiste, dans notre esprit, est-elle plutôt le sujet d’un simple souhait, dont la réalisation n’exigerait pas un grand effort, surtout un effort éprouvant, et ne mettrait pas en jeu notre quiétude ?

En examinant d’un œil critique certains faits auxquels on n’est que trop habitué, peut-être pourrait-on en saisir enfin l’idéalisme et par là prendre la mesure d’une attitude qui jusqu’ici aurait été jusqu’à un certain point au fond de nos échecs.

Prenez par exemple l’inconséquence que voici. Celle-ci devrait suffire à nous faire douter de la valeur d’un sentiment vaguement optimiste plutôt répandu. « L’indépendance est à portée de la main » disait-on à tout bout de champ. Idée facile et gratifiante, mais, en vérité, une majorité désire sans doute l’indépendance nationale sans être prête, collectivement ou individuellement, à en payer le prix. Ce thème est absent du discours. Il y a là un écart extraordinaire. Mais nous laissons passer.

Décennie après décennie, nous portons cette douce contradiction – légèrement d’ailleurs. Une certaine constance, réelle mais quelconque, suffit-elle à soutenir le projet souverainiste ? Comment peut-on penser cela ? On ne se pose pas la question. C’est très étrange.

Je sonde à nouveau cette « inadéquation ». Celle-ci est peut-être l’effet dérivé d’une sorte de fatalisme tranquille venu du fond de notre histoire. Notre souverainisme serait-il donc de tout repos ?

Cela expliquerait en partie nos avatars récents. Tomber par exemple dans le panneau de l’ADQ ou du Parti conservateur, cela peut s’expliquer en partie par la faiblesse que je tente d’identifier ici.

La perspective de vivre dans une sorte d’optimisme à bon marché peut pourtant à peine s’envisager. C’est de l’idéalisme pur. Les faits récents en sont la preuve. La leçon a été brusque et sa portée est insondable.

Elle pose la question du tout ou rien. Il n’est pas sûr que la réponse à cette question soit accessible dans notre tournure d’esprit actuelle. 

On peut se trouver, par une longue habitude, dans un certain état de médiocrité du caractère sans s’en rendre compte. Une telle chose s’accompagne toujours d’un manque de lucidité.

Une collectivité, un parti peuvent sembler pouvoir résister aux glissements de fond de la société, mais vient un moment où tout à coup cette illusion s’évanouit, comme on l’a vu cette année.

2007 fut une année-charnière. Les élections partielles de septembre, faisant suite aux élections générales de mars, prouvent que le terrain avait déjà grandement cédé. Ce phénomène est profond. Ce n’est pas seulement un effet des fluctuations partisanes. Maintenant, même l’idée de souveraineté est atteinte.

Le retour en force des « politiciens » dans la politique ( Mario Dumont et les conservateurs ), un phénomène énorme, contraire à quarante ans de politique québécoise progressiste, manifeste que le fond, sous une surface apparemment toujours la même, était en réalité miné.

L’optimisme modéré de l’opinion souverainiste, mêlé d’ailleurs d’un pessimisme égal, n’a rien vu venir. Cet aveuglement aurait pu durer longtemps. Le changement est arrivé par en dessous, comme par surprise. Il ne venait pas de nous. Le vent avait tourné. La situation était nouvelle. Le contraire de la Révolution tranquille commençait. Les progressistes ne s’attendaient pas à ce soudain virage. Mais « le char de l’État naviguait sur un volcan ».

Je retourne à cette idée d’insuffisance intériorisée et inconsciente. Il est difficile de mettre le doigt sur la chose. Mais il est certain que nous étions grevés d’une hypothèque. Celle-ci se trouvait d’abord en nous-mêmes.

Cependant, c’est une erreur courante que de vouloir imputer aux dirigeants d’un parti les insuccès de celui-ci plutôt que d’en accuser la résistance des faits eux-mêmes et le fond des volontés populaires. Tous les chefs du PQ ont été tenus responsables du fait que l’indépendance ne se réalisait pas, y compris René Lévesque, et sauf Parizeau, qui en fin de compte a échoué aussi, même avec l’aide de Lucien Bouchard.

Il faudrait faire le compte. Avec un peu de clairvoyance, il s’agirait de voir comment et par quel mystère nous pouvions par exemple entrevoir comme possible et même comme imminente une indépendance nationale qui ne serait pas portée davantage par une volonté populaire intense et par une opinion publique prête à regarder en face les difficultés du projet.

On ne s’interrogeait guère là-dessus. Nous laissions de côté certains faits dans notre évaluation de la situation et par conséquent dans le degré de résolution demandé aux souverainistes.

On choisissait inconsciemment la voie de la facilité. Il ne fallait pas effaroucher les gens, pensait-on, non tout à fait sans raison. Donc on s’abstenait de réclamer un effort à la réelle mesure du but.

Cette contradiction constituait en nous une sorte d’obstacle permanent. Ce fait échappait à la critique. On passait tout simplement par-dessus.

Nous avancions donc sur une équivoque, assurée par une convention tacite et bien ancrée en vertu de laquelle on avait le sentiment qu’il ne fallait pas tout dire. Nous pratiquions couramment l’euphémisme.

Je ne dis pas que la fragilité de la situation ne nous imposait pas jusqu’à un certain point cette retenue. Peut-être n’avions-nous pas tellement le choix.

Tout cela a cependant fini par engendrer une espèce de patience chronique, pas très éloignée d’un attentisme historique indéfini, malgré des tentatives de ressaisissement. .

Nous sommes depuis deux siècles et demi dans une position objectivement équivoque dans l’histoire, et cela ne dépendait pas d’un quelconque esprit velléitaire. En fait, c’est plutôt l’inverse.

J’évoque ici ce qui reste obscur en général pour bien des gens. Une certaine résistance à la lucidité est répandue, mais elle s’explique, car elle s’accorde avec notre position précaire dans l’histoire, intériorisée depuis longtemps. On peut comprendre que nous traitions avec trop de prudence la situation dans laquelle nous nous trouvons en réalité depuis la Conquête. Un certain atavisme historique pèse lourd.

La cause indépendantiste est exigeante. C’est certainement une erreur que de laisser entendre qu’elle demande peu. Mais on laissait flotter cette illusion. L’opinion publique, conséquemment, se laissait aller dans le même sens.

Septembre 2007 : nous voilà tout à coup devant un fait important. Nous ne l’attendions pas. Les événements de 2007, troublants, voire alarmants, forceront des clarifications. Elles ne seront pas évidentes. Comme toujours, il faudra malgré tout tenir compte de certaines contingences, par exemple celle-ci : le public actuel est-il à même de supporter des vérités fortes ?

Quoi qu’il en soit, 2007 a tranché dans le vif. Les choses ne peuvent plus être comme avant. Il y a désormais un avant et un après. Ce n’est qu’à l’épreuve qu’on pourra vraiment faire les distinctions voulues. La vérité de la politique ne se prouve qu’en marchant. Elle se manifeste à travers des individus. C’est à l’expérience que le meilleur chemin se découvre. L’histoire n’est pas une théorie en marche.

Chose certaine, 2007 a mis soudainement le souverainisme devant lui-même, pour ainsi dire, et sans faux-fuyants.

On aura besoin d’un sens du concret beaucoup mieux marqué. Les nécessités de l’action devraient simplifier les questionnements et faire une part plus grande au réalisme. On divaguait parfois, à propos par exemple du référendum. On peut espérer que ce genre de pensée magique est désormais révolu.

 

Le 3 octobre 2007

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