Géopolitique d'une ambition inuite

Éric Canobbio
Géopolitique d’une ambition inuite : le Québec face à son destin nordique, Sillery, Septentrion, 2009, 365 pages

Recension publiée dans le numéro Été 2009 des Cahiers de lecture

Le 28 avril 2009, l’Inuit Circumpolar Council (ICC), organisme représentant les quelque 135 000-150 000 Inuits répartis en quatre États souverains (la Russie, les États-Unis, le Canada et le Danemark), a adopté en Norvège une déclaration de souveraineté sur l’ensemble de l’Arctique, en guise de prélude à l’indépendance annoncée du Groenland. La souveraineté est considérée dans ce document comme un concept évolutif sans définition établie (article 2.1). Les auteurs s’y réfèrent afin d’affirmer leur identité millénaire, leur sentiment d’appartenance, et leur désir de signifier aux États de cette région de plus en plus névralgique que l’on ne pourra ignorer ni leur présence ni leurs droits dans la prise de décision relative à leurs territoires historiques.

À l’automne 2008, la population groenlandaise (55 000 personnes), très majoritairement inuite (en réalité fortement métissée), approuvait par référendum un traité avec la puissance coloniale danoise qui prévoyait un partage des revenus des ressources naturelles, et surtout l’accession du Groenland à l’indépendance au moment choisi par ce dernier, l’une des principales conséquences étant la fin de l’aide financière très importante de Copenhague. Le Groenland avait obtenu l’autonomie politique interne, ou Home Rule, en 1979, ce qui avait inspiré les Inuits canadiens et québécois à rechercher un statut comparable. Les Inuits de l’Arctique canadien obtinrent ce statut politique nouveau en 1999 avec la création du Nunavut. Le Québec et le Canada s’apprêtent conjointement à faire de même au Nunavik avec le récent Accord sur les revendications territoriales du Nunavik.

L’erreur que fait Eric Canobbio dans son très remarquable ouvrage, erreur que reprend généralement la classe politique québécoise, est de laisser croire que les choses trouveront bientôt leur aboutissement et qu’elles en resteront là, dans le cadre de la stabilité présumée du Canada. Si l’autonomie du Groenland a eu, après quelques décennies de décalage, un tel effet d’entraînement au Canada, qu’en sera-t-il de son indépendance ? Un Groenland indépendant enrichi par le développement de ses ressources naturelles ne risque-t-il pas de renforcer le rêve persistant d’une grande patrie inuite ? Utopie ? Dans l’exposé magistral de Canobbio d’une fascinante clarté, c’est plutôt la réalité politique construite par les Inuits depuis un demi-siècle qui pouvait, en 1950, paraître utopique. Dans un XXIe siècle où la souveraineté canadienne dans l’Arctique est contestée par ses plus proches alliés, face à une Russie qui cherche à s’imposer, les Inuits peuvent trouver une occasion inespérée, comparable à celle ouverte par le débat constitutionnel canado-québécois, de faire avancer leurs propres projets. Qui sait si ces projets ne feront pas un jour l’affaire d’acteurs politiques plus puissants que le Canada, ou même de la communauté internationale, dans un Arctique transformé ?

L’objectif d’une partie de l’élite politique inuite est de démontrer, lorsque les circonstances internationales s’y prêteront, que le Canada et le Québec sont tous deux divisibles. L’autonomie régionale n’est pour elle qu’une étape historique, nécessaire, mais transitoire, dans cette direction. Lors de mon mandat à la coprésidence de la Commission du Nunavik, certains membres de cette élite ont eu la franchise, dans des échanges souvent empreints d’une inoubliable intensité, de le reconnaître. Lorsque j’ai entrepris ce mandat, le meilleur conseil que j’ai reçu était : « N’oublie jamais que ce sont des Chinois. » Je me méprenais toutefois sur la portée de cette remarque. J’ai longtemps cru qu’elle ne signifiait que l’horreur asiatique de perdre la face devant des vérités dites trop brutalement. Il y a bien davantage. Comme leurs cousins chinois, nos Inuits du Nunavik ont une intelligence politique et une vision stratégique à mon avis considérablement supérieures à celles de la plupart des hommes et des femmes politiques du Canada et du Québec, qui n’y voient souvent que du feu et qui s’éparpillent en amabilités qui ne trompent personne… Un intellectuel canadien, John Saul, conjoint d’une ancienne gouverneure générale, confiait récemment dans une conférence qu’à son avis, les leaders politiques autochtones avaient une culture politique plus profonde et plus subtile que celle de nos politiciens. C’est encore plus vrai chez les Inuits.

À la fin de mon mandat, je leur ai proposé d’inviter le président de l’Assemblée nationale au Nunavik et d’approfondir leur relation avec lui. On m’a répondu qu’il ne valait pas la peine de faire son éducation.

Tout commence par une différence fondamentale de perspective. Les Canadiens de souche britannique et française, souverainistes québécois ou patriotes canadiens, partagent en gros le même univers mental et sont généralement à mille lieues d’imaginer les autres conceptions qui ont cours sur ce qu’ils croient être leur territoire. Pour eux, le Canada, dont le Québec, fait partie de l’Extrême-Occident. Dans cet univers mental, l’histoire commence en Europe occidentale et se déplace vers l’ouest dans des bateaux transportant les explorateurs, les marchands, les pêcheurs, les missionnaires et les colons. Pour les autochtones, au contraire, dont les Inuits, nous sommes à l’est de l’Extrême-Orient. L’histoire commence en Asie du Nord il y a dix mille ans et se déplace vers l’est. Dans cette perspective, les premiers Québécois étaient des Asiatiques et sont demeurés les seuls sur les lieux pendant des millénaires. Dans cet univers mental, les descendants des colons européens sont toujours de nouveaux venus.

Cette différence de perspective a des conséquences inattendues à notre époque. Ainsi, la montée en puissance de la Chine et le déclin relatif de l’Occident suscitent des réactions différenciées, souvent discrètes. Pour les Euro-Canadiens que nous sommes en majorité, cela est parfois une source d’inquiétude. Pour les Inuits, une source de dignité qui les conforte dans leurs aspirations politiques.

Que fait le gouvernement québécois devant ce phénomène ? Il a longtemps cru qu’il pouvait enfermer les aspirations du Nunavik à l’intérieur du régime administratif de la Convention de la Baie James et du Nord québécois. Les Inuits se sont plutôt servis de la Convention pour asseoir leur juridiction sur 500 000 kilomètres carrés, un tiers du territoire québécois, en choisissant, comme au Nunavut et au Groenland, des institutions publiques, en principe non ethniques, que leur majorité démographique (environ 80% dans chacun de ces territoires) pouvait contrôler. La plus lourde erreur historique du Québec a été de rechercher, dans la Convention et ses lois de mise en œuvre, l’extinction présumée des droits ancestraux des Innus, que les Québécois confondent massivement avec les Inuits, et qui fréquentaient eux-mêmes ce territoire en suivant le caribou depuis des millénaires. Cette erreur a causé l’une des plus exécrables injustices de l’histoire canado-québécoise, car les Innus (des Amérindiens que les Français appelaient les Montagnais) ont été dépossédés sans leur consentement et sans aucune compensation. Les Inuits ont ainsi gagné le gros lot, en profitant sans coup férir des retombées de la stratégie plus agressive des Cris, car ils n’ont jamais eu à prouver leur occupation historique d’un territoire aussi étendu devant un tribunal, ce qui est l’une des preuves les plus ardues, complexes et coûteuses dans l’état actuel du droit canadien. Et ils ont maintenant beau jeu de clamer, ce qu’ils font plus souvent qu’on ne le croit dans le Québec méridional, que cet immense domaine leur appartient exclusivement et irrévocablement. En réalité, ce domaine n’est historique que depuis 1975. Le Québec, dénué d’une vision aussi efficace que celle des Inuits, concourt ainsi à sa propre déperdition.

L’État québécois cherche à faire contrepoids en utilisant Hydro-Québec, en créant des parcs et des aires protégées dans le Grand Nord, et en fournissant des services publics. Ne nous méprenons pas. Il s’agit bien de stratégies concurrentes d’occupation du territoire, en attendant le jour où le droit international et surtout l’implacable logique géopolitique les départageront. Hydro-Québec est effectivement un puissant agent d’occupation du territoire. Outre le fait qu’il n’y a pas d’infrastructures hydroélectriques d’une taille comparable au réseau de la Baie James dans le Grand Nord, en définitive la majorité démocratique inuite a plus de poids aux urnes que les réalisations matérielles d’ingénieurs ou de travailleurs de la construction en transit. Les Québécois n’occupent pas le Grand Nord en permanence, car ils n’aiment pas y vivre.

Eric Canobbio offre une lecture captivante, écrite dans une langue exemplaire, des événements constitutionnels des trente dernières années dans la perspective inuite. Les lecteurs qui croyaient tout connaître de ces événements y apprendront beaucoup, et s’étonneront de la multidimensionnalité de notre histoire récente. L’origine française de l’auteur lui fait souligner des parallèles peu connus chez nous, notamment avec la Nouvelle-Calédonie. Quelques erreurs mineures feront sourire, lorsque, par exemple, le projet de souveraineté de 1995 est qualifié de beau risque. Il ne faut toutefois pas, nous l’avons dit, laisser considérer le Nunavik en vase clos, comme le font de nombreux universitaires, fonctionnaires et députés, sans que l’on tienne compte, sauf par des allusions insuffisantes, du contexte arctique global, ni des revendications légitimes des voisins amérindiens non-signataires de la Convention de la Baie James et du Nord québécois ou de la Convention complémentaire du Nord-est québécois. Ces voisins sont des victimes de l’ambition inuite. Les Inuits cherchent désormais à protéger une intégrité territoriale qui est, comme partout et toujours, le pur produit d’un rapport de force géopolitique.

Éric Canobbio appelle régiogenèse la prise de conscience des habitants du Nunavik et leur lente évolution vers un gouvernement régional à partir de l’apparition dans la baie d’Hudson du mouvement coopératif, inspiré du Mouvement Desjardins, à la veille de la Révolution tranquille. Le succès de cette entreprise, qui met en marché les sculptures où l’on retrouve le puissant imaginaire de ce peuple et l’approvisionne en aliments et en carburant, a ouvert la voie à l’ambition politique. Le parcours sinueux du projet de gouvernement régional a souvent épousé celui du projet de souveraineté du Québec, et s’est intensifié en réaction à ce dernier.

Si l’on compare les ambitions souverainistes inuites et québécoises, on constate que les premières, malgré un immense désavantage démographique, jouissent d’une longueur d’avance sur le plan de la sympathie internationale. L’indépendance du Groenland sera vraisemblablement bien accueillie par la planète entière. Il est concevable que celle du Québec, plus hypothétique, reçoive au mieux un accueil mitigé. La personnalité internationale du peuple inuit, qui a su habilement tirer parti des préoccupations écologistes et anticoloniales, est déjà à certains égards en meilleur état que celle du Québec. Celle-ci repose en grande partie sur une relation amochée avec la France et une Francophonie qui n’a jamais pris son envol. L’importance stratégique de l’Arctique fera en sorte que le Québec devra se souvenir qu’il est la seule province arctique de la fédération canadienne (hormis une mince bande de terre au nord du Labrador), et qu’il devra assumer cette part de son identité sous peine d’y renoncer, en demandant par exemple à être admis au Conseil de l’Arctique aux côtés du Groenland et de l’ICC, deux entités jusqu’ici non souveraines, mais dont le statut évolue à un rythme que le Québec, aujourd’hui figé sur le plan constitutionnel, ne peut qu’envier. La stratégie francophile du mouvement souverainiste québécois aura fait long feu pendant que les Inuits devenaient des participants prestigieux dans de multiples dossiers majeurs dans l’enceinte de l’Organisation des Nations Unies. Jean Charest, l’ICC et la société Makivik étaient à Rio en 1992 pour discuter de la biosphère, pendant que les ténors souverainistes québécois cultivaient les mondanités à Paris, Bruxelles et Barcelone. N’y aurait-il pas là quelques leçons à tirer ?

Le nouveau siècle peut offrir des formes inédites de coexistence politique et la superposition de multiples identités sociopolitiques. Il n’en reste pas moins qu’il faut connaître les interlocuteurs avec qui l’on entend partager son territoire. Les Inuits nous connaissent bien davantage que nous ne les connaissons. Ils distinguent depuis longtemps les Kabloonat anglophones (les gros sourcils, expression qui décrivait à l’origine les représentants écossais de la Compagnie de la Baie d’Hudson et qui s’est étendue à l’ensemble des Canadiens) des Oui-oui, comme ils appellent les Québécois francophones. Ils ont adapté habilement leurs stratégies à la situation politique du moment et aux tensions entre le Canada et le Québec. Ils ont conduit l’un et l’autre à la possibilité du démembrement territorial. Ne sont-ils pas les véritables gagnants de nos guerres constitutionnelles ?

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