Lettre à Marie

Il parlait de vous comme d’une sainte, ou d’une fée… L’évoquer, lui rendre hommage, aussi, est-ce passer par vous, par votre intercession en quelque sorte. N’êtes-vous pas la destinataire discrète, presque invisible autant qu’ineffable de ce grand poème en prose et trois volets qu’il intitula L’Absence (1985), Essai sur une pensée heureuse (1989) et le Bonheur excessif (1992) ? Il me redisait, la dernière fois que je le vis (mai 2007), combien il passait d’heures chaque jour avec vous à rire de tout et de rien, à vous amuser, comme des enfants, comme des p‘tits fous, selon ses propres mots… On l’entend alors encore se prendre de rire, de ce rire si franc et un peu atténué et sifflant de qui n’a qu’un poumon.

Car il était sublimement fier, en effet, d’avoir, à quatorze ans, été opéré par le célèbre docteur Norman Bethune qui lui avait ainsi sauvé la vie. Il lui en est resté pour cette vie qui fut longue deux choses bien précises : une douce hypocondrie, dont il s’amusait fort lui-même et qui n’y aurait pas paru du tout s’il ne l’avait lui-même dénoncée en s’en moquant toujours ; mais, aussi et surtout, une admiration sans bornes pour son sauveur, père de la médecine sociale, fondateur en Chine des médecins aux pieds nus et héros de la Grande Marche à côté de Mao Tsé Dung. Sans doute lui doit-il, comme singulier modèle, sa passion pour les grandes causes sociales dont il fera pendant un quart de siècle à la Confédération des syndicats nationaux l’essence de sa vie auprès des travailleurs dont il ne se départira qu’avec la fin de sa vie.

Avec chaque année nouvelle qu’il gagnait sur l’éternité jusqu’en son âge devenu fort vénérable, il nous avait laissé l’équivalent d’une illusion ou d’une certitude qu’il vivrait toujours. Comment donc allait pouvoir s’arrêter et se rompre une pensée si diverse, si singulièrement élevée et originale, où la contradiction, pas même la plus légère, n’eut jamais la moindre prise ?

Nul ne fut si inséré (engagé, disait-on naguère) à la fois dans la vie la plus directe qui soit, la vie telle que la fabriquent les hommes à travers leurs travaux ardus, ni dans la vie plus subtile que l’on dit être celle de l’esprit. Il aura ainsi vécu un destin d’homme et un destin d’intelligence absolument unique.

Il avait fait sienne, en cours de route, cette pensée de son à peu près exact contemporain et syndicaliste français, Georges Séguy (CGT) : La première des libertés ouvrières est la liberté de la nation… Aussi avait-il conçu pour les luttes de la Résistance une admiration qui ne se bornait pas aux événements historiques, mais allait jusque dans la littérature : il avait presque un culte de prédilection pour les Trente-trois sonnets composés au secret (1944) de Jean Cassou que je lui avais fait connaître par hasard.

Je ne sais plus quelle occasion fortuite ou quel événement imprécis nous avait réunis dans l’édifice du Monument national où nous nous rencontrâmes pour la première fois, certain soir d’automne entre 1973 et 1976. Car j’ai souvenir qu’il m’entretînt d’entrée de jeu de mon Joual de Troie qui avait donc paru (1973) – et dont il me fera l’amitié de préfacer la réédition en 1982 ; en 1978 nous allions nous retrouver pour l’une des plus belles aventures de notre vie : notre nomination par le ministre Camille Laurin au Conseil de la langue française où se forgèrent tant d’amitiés entre des êtres si complices que ces amitiés durent encore… Je me souviens que lors de cette première rencontre il me confia je ne sais pourquoi (peut-être à cause du caractère pamphlétaire et bilieux de mon livre dont il me parlait en ce moment-là – nous avions par ailleurs tant de divergences dans nos origines, les miennes fort populaires – ce qui lui plaisait beaucoup – les siennes plutôt bourgeoises – ce qui ne le dérangeait guère), il me confia donc que pendant vingt-cinq ans (la durée donc de sa « mission » à la CSN), il avait « piqué » au moins une grande colère par jour – ce dont j’aurais pu m’aviser déjà par ses Lettres et colères (1969) que j’avais lues en leur temps. Mais il m’en parla comme d’une chose dont il n’était plus saisi quotidiennement – c’est donc qu’il avait pris sa retraite. Il n’avait plus l’aspect d’un homme colérique. Il le resta pourtant dans quantité de ses textes politiques jusqu’aux Grands imbéciles parus presque à la veille de sa disparition.

Au fait, était survenu vers ce moment-là de notre rencontre ce qui pourrait paraître comme une rupture dans sa vie et dans son œuvre (sa retraite – son retrait – de 1975 et la parution des Deux royaumes en 1978), cette rupture apparente ne fut en fait que l’ample articulation de l’envers et de l’endroit d’une même vision du monde qui figure dans ce dernier livre : il n’était plus d’accord avec le monde dans lequel il vivait. À compter de cette vie nouvelle et de ce nouveau livre, lequel n’a d’équivalent dans aucun temps ni aucune littérature (si ce n’est peut-être les Essais de Montaigne, qui se réfugie dans un moment semblable dans la tour bibliothèque de son château), on peut dire qu’il cherche quelque chose qu’il n’indique qu’en se taisant – l’index de son silence résolument pointé vers le ciel.

Tout ce qu’il a pensé depuis lors se trouvait déjà à l’état d’embryon dans la Ligne du risque (1963), notamment dans deux courts textes intitulés « La joie » et « Réflexion sur la foi ». Et tout ce qu’il a pensé et si bellement sculpté dans une écriture de marbre ne se laisse pas mettre en système comme une philosophie, mais se promène sur les frontières de la pensée, au-delà desquelles la pensée s’appelle sagesse et fuse dans une direction que lui confère le sens premier de philo-sophia. Même ce que l’on pourrait appeler sa « pensée sociale, ou nationale » – comme on voudra – ne se réduit nullement à une doctrine ni à un exposé quelconque, puisqu’elle est une pensée du cœur.

Il ne s’emporte plus, il déplore. Ou il exulte. Sa prose fabuleuse est devenue à elle seule toute une pensée… Quand il reprend une « idée », ce n’est jamais pour le plaisir de la répéter ni même pour la nécessité d’insister, mais pour la faire briller sous une autre lumière – pourvu qu’il y ait toujours lumière. Il n’y a pas de « pages faibles » dans ce qu’il a produit, comme on peut dire qu’il y en a chez tel ou tel auteur, même grand. Tout est d’une égale puissance, d’une pensée qui surprend en ce sens qu’elle saisit son lecteur. Et le saisit dans la mesure où elle l’ébranle jusque dans les fondements de son être.

Ce qui m’avait impressionné lors de cette première rencontre, c’était cette humilité qui fait la noblesse des authentiques et des plus grands. Peut-être à force de s’adresser à l’invisible. Et aussi ce regard que l’on eût toujours pu croire un peu triste, mais qui n’apparaissait tel que lorsqu’il s’imprégnait sombrement de la vision du monde tel qu’il se révèle derrière toutes choses…

Vous saurez ainsi combien j’ai part à votre deuil et combien je ferai ce qu’il faut pour qu’il subsiste en nos mémoires jusqu’à ce que nous retournions nous-mêmes à cette instance suprême qu’il ne nommait jamais…

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