Ce qu'il prouvait

La scène aurait été inusitée : une thèse de doctorat défendue en présence de son sujet. Au début de cette année, j’imaginais encore qu’à la fin de ma soutenance, Pierre Vadeboncoeur interviendrait, un peu laborieusement sans doute, entrecoupant ses phrases de son rire court, lequel par ailleurs je n’ai jamais bien compris – stoïcisme, nervosité, non-sérieux, ironie feutrée. Il aurait sans doute refusé l’importance conférée à son œuvre, aurait rappelé qu’il n’est pas un intellectuel comme Fernand Dumont et qu’il a été cloîtré au monastère syndical pendant vingt-cinq ans. On pouvait le voir venir. Au fil des trois années pendant lesquelles je l’ai côtoyé, il a repris les mêmes bornes, les mêmes événements et les mêmes mots pour décrire son passé. Je dois l’avouer : ses propos, fussent-ils prévisibles, défaisaient plus souvent qu’autrement ce que j’avais tissé la veille. Je m’étais donc préparé pour ne pas prêter le flanc aux attaques gentilles de mon sujet. Au tout début de ma soutenance, je comptais citer le romancier Witold Gombrowicz, qui disait à peu près ceci : « Je ne sais pas qui je suis, mais j’ai horreur qu’on me déforme ».

Pendant la rédaction de ma thèse, je n’ai pas cherché à le voir. Sans doute parce qu’il parlait d’improvisation là où je parlais d’une sensibilité rare pour comprendre le destin des Québécois. On sait bien que le chercheur trace son chemin et qu’il peut même exagérer çà et là, mais se le faire rappeler par l’auteur, dont on ne sait plus très bien si sa modestie est feinte ou non, déstabilise certaines ambitions. Bref, j’ai souvent envié mon amie médiéviste. On aura beau invoquer l’indépendance du chercheur et les nécrologies auctoriales de Roland Barthes et de Michel Foucault, il est clair que depuis le décès de Pierre Vadeboncoeur, je n’ai plus à craindre qu’il rejette mes conclusions. Si je suis désormais un chercheur plus libre, je suis aussi, et cela est infiniment plus grave, un Québécois qui se demande où regarder pour comprendre la suite.

Je veux éviter les clichés qui nous forcent à parler de Pierre Vadeboncoeur, de Michel Chartrand et de Pierre Falardeau comme des derniers esprits libres québécois. Je suis d’accord pour dire que les temps n’ont rien d’héroïque, que les négociations syndicales actuelles sont maintenant à l’abri des balles de la Police provinciale qui percent les chapeaux, que Jean Charest a dû refaire le coup de Louis Bonaparte pour être considéré comme un « grand bâtisseur », que les idées ballotantes du premier ministre n’ont pas fait rêver beaucoup de Québécois depuis sept ans, que la solidarité sociale ne tient plus que lorsque les cabanes à sucre sont menacées par de méchants mahométans, mais je ne crois pas pour autant à notre fin de partie. Suis-je optimiste ? Une révolution lucide ou solidaire ? Qu’est-ce que j’attends ?

D’abord, je ne crois pas à la disparition des derniers esprits libres, sans doute parce que je me suis toujours méfié de leur titre. J’ai souvent eu de la difficulté à accepter les mots et les gestes de ces hommes et femmes qui ont beaucoup visité les cégeps à l’époque où j’y étais. Je ne sais pas par quel tour d’esprit j’ai toujours été très sceptique et très sévère envers les grandes gueules, mais je ne me suis jamais pâmé pour les felquistes ; je n’ai jamais complètement oublié – était-ce bien vrai ? – que Michel Chartrand s’était retrouvé devant la maison de Pierre Laporte le soir de son enlèvement pour crier quelque chose comme « bons débarras ! » ; j’ai toujours trouvé que Pierre Falardeau, pour dire deux ou trois vérités, s’enfonçait dans une vulgate de la décolonisation anachronique et souvent ridicule. Les amis de la révolution en attente me déplaisaient, ce qui n’a pas donné davantage de crédit, à mes yeux, aux contempteurs de la société québécoise, souvent ironiques ou sardoniques, mais aussi capables de transformer leurs critiques en œuvres d’art extrêmement stimulantes. Je pense notamment à Denys Arcand. Entre ses premiers films et ses déclarations récentes sur la « médiocrité ambiante de notre Belle Province », entre Gina et L’âge des ténèbres, dystopie dans laquelle les fumeurs sont persécutés, le cinéaste me laisse perplexe. Il est un observateur brillant dont la perspective historique est large. Son œuvre me séduit la plupart du temps. Pourtant, ses déclarations péremptoires sur l’état de la culture et sa vision cyclique de l’histoire – nous aurions atteint l’âge des ténèbres et les barbares règneraient – me déplaisent et ne me semblent pas constituer la vérité. Du moins, pas toute la vérité.

Dans ce tableau, où peut-on situer Pierre Vadeboncoeur ? La question se pose nécessairement pour un jeune homme qui cherche à épingler son sujet de thèse. Si on lit certains de ses essais les plus récents, Pierre Vadeboncoeur pourrait bien être, comme Denys Arcand, un homme déçu par sa société. Son essai sur la postmodernité, L’humanité improvisée (2000), lui a valu une série d’attaques ad hominem et l’ancien fossoyeur de la tradition est devenu, pour plusieurs, son chantre. Ses nombreux appels à une transcendance sans nom, cernée par les seuls attributs de perfection et d’éternité, ont aussi été la source de plusieurs malentendus. Depuis Les deux royaumes et Trois essais sur l’insignifiance, ses critiques acerbes contre la « culture » étatsunienne – attaques qui prenaient par moments la forme d’un antiaméricanisme qu’on aurait préféré plus subtil – pouvaient le placer du côté des nostalgiques du Canada français, incapables de s’y retrouver dans un Québec multiculturel, branché sur son américanité et qui ne sait plus ses leçons de latin. Vadeboncoeur, nostalgique et contempteur ?

Pourtant, on associe encore l’essayiste à Michel Chartrand et à Pierre Falardeau, à ceux qu’on pourrait gentiment appeler les « agités du bocal », pour reprendre l’expression que Vadeboncoeur utilisait sans gentillesse pour décrire Pierre Bourgault. Il a été de ces hommes qui appellent la révolution et le changement tout en faisant preuve d’une fidélité indéfectible aux idéaux ainsi qu’à l’espoir qui les tient en vie. Son appartenance au monde syndical n’explique pas tout, mais pourrait bien être une des sources de son haut niveau d’indignation, de sa pugnacité et de sa sensibilité face aux plus démunis. Vadeboncoeur aura aussi été, jusqu’à la fin, un souverainiste convaincu, reprenant ses arguments depuis La dernière heure et la première en 1970 jusque dans Les grands imbéciles, paru en 2008. Une lecture systématique de ses lettres aux journaux depuis les années 1970 révèle l’attitude exemplaire d’un militant, suivant le Parti québécois dans son parcours sinueux. Nullement pressé par quelque échéancier référendaire, Vadeboncoeur avait compris que le projet de pays ne peut exister sans une « doctrine de la durée » et sans que celui-ci ne devienne la Référence (Fernand Dumont) de tout un peuple. En attendant, la fidélité prévaut. Prenons la mesure de la constance de ses convictions : lors des élections provinciales de 2007 ou de 2008, une bénévole du Parti libéral du Québec lui téléphona pour lui demander si l’on pouvait compter sur son vote. Vadeboncoeur lui répondit quelque chose comme : « Vous savez, madame, je suis contre le Parti libéral depuis 1936… »

Quand je m’interroge sur ce qui m’a conduit à m’intéresser à l’œuvre de Pierre Vadeboncoeur, suffisamment en tout cas pour en faire une thèse de doctorat, je me demande si ce n’est pas, égoïstement, pour enfin choisir entre deux visions du Québec, lesquelles ne sont pas totalement opposées, certes, mais qui me tiraillent depuis mes dix-sept ou dix-huit ans. C’est à travers et grâce à l’œuvre de Pierre Vadeboncoeur que j’ai voulu trancher. Bien sûr, ces raisons qui expliquent un travail intellectuel de quatre cents pages arrivent après coup. La réponse me sera sans doute venue avant la question, comme cela arrive assez souvent dans les textes de Pierre Vadeboncoeur.

Ce dont je me suis rendu compte en lisant et relisant les œuvres complètes de l’essayiste, c’est que ce dernier ne choisissait justement pas entre ces deux attitudes face à sa société, face à son monde. On a longtemps dit que Vadeboncoeur avait été un moderne enthousiaste et révolutionnaire devenu, quelque part autour de 1975, un antimoderne déçu par la tournure des événements et voyant le fond culturel séculaire se dérober sous ses pieds. Certains ont même parlé d’un Vadeboncoeur réactionnaire, nostalgique. Pour reprendre une vieille opposition bien de chez nous[1], on pourrait parler d’un coureur des bois, allant inexorablement vers la modernité et la révolution, cédant le pas à un paysan qui scrute le ciel métaphysique pour y découvrir des formes stables épargnées par la modernité emballée. Pourtant, une lecture patiente et attentive des textes de Pierre Vadeboncoeur montre bien qu’il y avait déjà un paysan lucide chez le coureur des bois moderne, et que le coureur des bois plein d’espoir qui pousse toujours vers l’avant est aussi présent chez le paysan nostalgique. Le programme est fixé dès la première page de La ligne du risque, son premier recueil paru en 1963 : « Ces essais témoignent alternativement de deux efforts différents, l’un pour retrouver la pointe de certaines valeurs au milieu d’une culture qui avait tout émoussé, l’autre pour accueillir et pour interroger les forces de l’énorme révolution du monde moderne. C’est, je pense, ce que ces textes ont de constant[2]

À tout prendre, ces deux efforts n’ont rien de contraire. La capacité de combattre sur deux fronts tout en les maintenant bien vivants témoigne plutôt d’un amour inaltérable pour le Québec. Dans ses mémoires, René Lévesque, dont on aurait intérêt à redécouvrir la prose, écrivait à propos de Pierre Vadeboncoeur : « j’ai toujours trouvé chez ce diable d’homme, sitôt qu’il juge que l’instant est grave, un mélange non pareil de lucidité souvent prophétique et de passion proprement amoureuse à l’endroit du Québec[3].» Le mot est lâché : amour. Il ne s’agit pas d’un sentiment qui fait écrire des vers pompiers sur la beauté laurentienne. Nous ne sommes pas dans le domaine du kitsch. Il ne s’agit pas davantage d’être aveuglé par le pays jusqu’à perdre son esprit critique, sa capacité d’indignation. Cet amour n’est pas complaisant. Cet amour est nécessaire : il permet au pays d’exister. L’écrivain donne la vie au pays, pas le contraire. Je m’approprie les mots d’Yvon Rivard, qui écrivait quelques jours après la mort de Pierre Vadeboncoeur : « Quand je me demande, comme beaucoup d’autres, si le Québec existe encore et s’il a encore un avenir, je me dis que la réponse est dans Vadeboncoeur. D’abord, il est clair qu’un pays qui a donné une telle œuvre mérite d’exister, c’est-à-dire que ce pays a dans sa culture et son histoire tout ce qu’il faut pour produire ces synthèses successives du passé et du présent qui appellent et font l’avenir, tout ce qu’il faut pour créer des formes, des façons de vivre et de mourir ensemble qui sont, sinon nécessaires, du moins valables. Vadeboncoeur a vécu, a écrit, c’est donc que le Québec existe[4]

Cette « preuve par Vadeboncoeur » de l’existence du peuple québécois et l’amour dont elle témoigne ont eu, sur moi, un effet inattendu : un rejaillissement d’humanité sur tous ces hommes et ces femmes que j’ai associés aux deux attitudes contraires qui m’ont jusqu’ici tiraillé. À lire Vadeboncoeur, j’ai appris à aimer Michel Chartrand et Pierre Falardeau : je ne retiens plus que leur indignation et leur amour des démunis. Leurs excès deviennent tout à coup les preuves d’une impétuosité à la mesure des défis et injustices de notre société. De l’autre côté, je ne retiens plus les déclarations de Denys Arcand sur la médiocrité de la Belle Province. Quand je pense au cinéaste, ce sont deux ou trois extraits de ses films qui me reviennent en tête. Il y a le générique du Déclin de l’empire américain et cette neige lourde qui tombe sur le chalet de Rémy. Il y a aussi la scène finale de Québec : Duplessis et après…, qui plonge dans mes propres souvenirs : des voitures, stationnées près d’une église, qui démarrent et s’en vont après la Messe de Minuit. Certes, il y a la voix hors-champ de Duplessis qui donne à penser que cette scène est quelque peu ironique, comme si le cinéaste voulait montrer que rien au pays de Québec n’avait changé depuis… toujours. Pourtant, dans ce rappel de l’éternel recommencement du même, je perçois l’amour du cinéaste pour son pays. Cela me suffit.

Comment la fréquentation d’un auteur qui aime et qui prouve le Québec – c’est ma conviction – me permet-elle de découvrir et de retenir chez tous ces hommes et ces femmes leur propre amour du pays ? Réponse simple : à fréquenter un homme amoureux, on finit par développer un besoin d’émulation. Ce que j’ai découvert chez Pierre Vadeboncoeur, ce sont moins des idées et des thèmes qu’un tour d’esprit ou, pour être plus juste, une disposition du coeur. Comme il le disait lui-même : « Penser avec l’âme, penser avec le coeur[5] ». Ils sont peu nombreux à inspirer une telle chose : je pense à Gaston Miron, à Fernand Dumont et à Yvon Rivard. Il faudra, un jour, faire le compte de leurs traits communs. D’ici là, il faut espérer que la « preuve par Vadeboncoeur » soit souvent rappelée à la mémoire de quelques-uns : j’imagine mal les conséquences d’un problème québécois que plus personne ne saurait résoudre.

 

 


 

[1] Ces deux figures que j’évoque ici, dont la complémentarité a été notamment thématisée par Lionel Groulx et le père Ernest Gagnon, ont aussi été reprises, quoique un peu différemment, par Yvon Rivard. Il y rattache Hubert Aquin et Pierre Vadeboncoeur dans son inspirant essai « Le combat intérieur d’Hubert Aquin », dans Une idée simple, Montréal, Éditions du Boréal, 2010, p. 60-66.

[2] Pierre Vadeboncoeur, La ligne du risque, Montréal, Hurtubise HMH, 1963, p. 7.

[3] René Lévesque, Attendez que je me rappelle, Montréal, Québec/Amérique, 1986, p. 26.

[4] Yvon Rivard, « Il n’y a qu’un royaume », Le Devoir, 13-14 février 2010, p. F2.

[5] Pierre Vadeboncoeur, « Musique », dans Collectif, Un homme libre : Pierre Vadeboncoeur, Montréal, Leméac, 1974, p. 109.

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