Numéro du centenaire

2017janvierfevrier250

L'exceptionnel numéro du centenaire, grand format couleur, retrace l'évolution de la pensée nationale sur tout un siècle.

 

Allocution de Robert Laplante lors du lancement
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Résistance et collaboration en pays conquis

Dans son livre La petite loterie (1997), le sociologue Stéphane Kelly caractérise l’évolution d’Étienne Parent, de Louis-Hippolyte Lafontaine et de Georges-Étienne Cartier, trois hommes politiques québécois du milieu du XIXe siècle, comme un passage de la résistance à la collaboration dans un pays conquis par les Britanniques. À notre connaissance, aucun ouvrage paru depuis cette époque n’a traité des comportements politiques au Québec sous l’angle de la collaboration ou de la résistance. Or, depuis des décennies, des chercheurs européens étudient de cette façon les comportements dans les pays occupés par les Allemands durant la Deuxième Guerre mondiale.

Avant d’aller plus loin, il est essentiel de prévenir une objection : la comparaison avec les pays occupés par les Allemands durant la Deuxième Guerre mondiale ne tiendrait pas du tout, car le Québec serait entré librement dans la confédération canadienne en 1867. Voici la prétendue preuve qu’on pourrait nous fournir : la majorité des députés du Bas-Canada (qui représentaient une population formée pour la plus grande partie de membres de la nation québécoise) ont soutenu le projet de confédération canadienne en 1865 et, après l’adoption du British North America Act par le gouvernement britannique en 1867, la population du Bas-Canada a élu la même année une forte majorité de partisans du « Dominion of Canada ». Ces faits indéniables, que rapporte en toute objectivité l’historien Jacques Lacoursière (1996 : 149 et 198), ont été interprétés par la suite comme un pacte entre deux peuples fondateurs. Or l’interprétation ultérieure repose sur une omission de taille : à l’époque de la création de la confédération canadienne, la nation québécoise était sous domination britannique depuis 1760, ce qu’indique bien le nom même de la loi qui crée le Canada, le British North America Act. Cette absence de liberté enlève toute légitimité au soutien des députés du Bas-Canada en 1865 et aux élections de 1867.

L’idée d’un pacte entre deux peuples fondateurs est une invention des collaborateurs québécois de la nation dominante qui voulaient tirer le meilleur parti d’une situation de captivité (Paquin 1999). On conviendra qu’un captif peut collaborer avec son ravisseur pour sauver sa vie ou améliorer les conditions de sa captivité, mais pas au prix de la perte de son intégrité morale et de l’oubli de son premier devoir envers lui-même : s’évader. Les partisans de la prétendue confédération de 1867 ne pratiquaient pas une collaboration tactique : ils sont entrés dans la voie de la collaboration pour participer pleinement à la construction du « Nouvel Ordre canadien ».

Si, comme nous venons de le montrer, pour certains, ou de le rappeler, pour d’autres, la situation de la nation québécoise n’a pas changé depuis 1760, le responsable de sa captivité, lui, a changé. Le conquérant britannique de 1760 a en effet transféré sa domination sur la nation québécoise à un nouveau sujet collectif, le Canada, en trois étapes : 1) cession du pouvoir de gestion intérieure en 1867 ; 2) cession du pouvoir de signer des traités internationaux en 1931 ; 3) cession du pouvoir de modifier la constitution initiale en 1982. L’État canadien est donc devenu l’État héritier de l’État conquérant. À ce titre, il ne peut pas accepter seulement l’actif cédé par l’État conquérant ; il doit aussi accepter le passif qui y est associé, c’est-à-dire les effets délétères de la conquête britannique sur la nation québécoise, sur la nation acadienne ainsi que sur l’ensemble des nations autochtones.

L’objectif du présent travail est de contribuer à l’élaboration d’une stratégie de non-collaboration et de résistance non violente qui pourrait libérer le Québec de la domination exercée par le Canada, État créé en 1867 pour prendre la succession du conquérant britannique de 1760. Nous commencerons par examiner de façon critique le cadre théorique de Werner Rings, le plus fouillé parmi ceux des spécialistes européens du comportement dans un pays conquis. Ensuite, nous utiliserons le nouveau cadre théorique pour analyser les trois tentatives de libération de la nation québécoise depuis 1760. Enfin, après avoir montré l’émergence d’une stratégie de non-collaboration et de résistance non violente au cours de ces trois tentatives, nous exposerons deux préalables à la libération, le pacte de libération et une stratégie de dissuasion qui tire les leçons du passé.

Première partie

Examen critique du cadre théorique de Werner Rings

Werner Rings (1981) distingue, d’une part, les types de collaboration inconditionnelle, neutre, conditionnelle et tactique et, d’autre part, les types de résistance symbolique, polémique, offensive et défensive. Examinons d’abord les définitions fournies par l’auteur, puis nous verrons comment les éléments de définition peuvent servir à élargir la perspective. Nous ajouterons enfin d’autres éléments pour compléter le nouveau cadre théorique.

Dans la collaboration inconditionnelle, le sujet devient solidaire de la puissance d’occupation et partage ses idéaux et ses principes politiques, tandis que dans la collaboration conditionnelle, le sujet ne souscrit qu’à une partie de ses idéaux et principes politiques (par exemple, il est d’accord avec la suprématie des Allemands en Europe, mais pas au prix de la dissolution de l’entité nationale à laquelle il appartient). Dans la collaboration neutre, le sujet travaille pour l’occupant, mais sans aller jusqu’à accepter ses idéaux et principes politiques (collaboration dans le domaine économique, mais neutre du point de vue politique). Alors que les trois types précédents reposent sur l’étendue du domaine de la collaboration (économique ou politique, avec ou sans réserve), le quatrième, la collaboration tactique, se distingue des autres comportements par l’intention sous-jacente : « Je collabore, mais ce n’est qu’une apparence » (p. 155). Cette citation laisse entendre qu’un tel type de collaborateur est en réalité un résistant qui effectue un troc avec l’occupant et croit céder peu pour gagner beaucoup. Il s’agit d’un comportement à risque élevé pour le partisan de la collaboration tactique, car il s’avère parfois difficile de calculer le bénéfice net de l’opération. Par exemple, la livraison d’un stock d’armes aux Allemands par un groupe de résistants français en échange de la libération de quelques centaines de leurs camarades emprisonnés a créé une scission parmi les groupes de résistants, laquelle s’est soldée par l’exécution des responsables de l’échange.

Sans établir aucune correspondance avec les quatre types de collaboration ci-dessus, Rings distingue quatre types de résistance. Ceux-ci peuvent être réunis par couples. Dans la résistance offensive, le sujet s’engage dans une lutte armée contre l’occupant, tandis que dans la résistance défensive, le sujet protège ceux que pourchasse l’occupant en leur fournissant un abri, des vivres ou des moyens de transport vers l’étranger, tout en ayant recours à l’occasion à des moyens violents. De façon tout à fait étonnante, l’auteur ne compte pas les personnes pourchassées au nombre des résistants (nous en reparlerons plus loin dans l’exemple de la résistance au service du travail obligatoire en France).

Le deuxième couple comprend la résistance symbolique et la résistance polémique. Dans la résistance symbolique, le sujet exprime sa volonté de résistance au moyen de comportements symboliques : fleurir la tombe d’un héros national le jour où les occupants organisent un défilé pour fêter l’anniversaire de Hitler, ne pas circuler en ville le jour anniversaire des accords de Munich, par exemple. Ce type de résistance est compatible avec tous les types de collaboration, notamment dans le domaine économique : par exemple, le lendemain d’un acte de résistance symbolique, le sujet peut tranquillement reprendre le travail dans une usine de fabrication d’armes pour l’occupant. Dans la résistance polémique, le sujet proteste contre les exigences de l’occupant ou tente de convaincre ses concitoyens de le faire. À l’occasion, il a recours à la grève de protestation, mais privilégie la diffusion de messages sous forme de lettres « boule de neige », de tracts, d’articles ou de livres. À la différence du sujet engagé dans une résistance symbolique, il ne se limite pas à exprimer sa propre volonté de résistance ; il veut aussi persuader les autres de résister. Outil de persuasion par excellence, la presse qui se développe au sein de la résistance polémique est l’« âme de la résistance » (p. 200). Rings désigne aussi ce type de comportement comme « résistance non violente » (p. 195). Soulignons toutefois que la résistance polémique n’est pas la seule manifestation de la résistance non violente.

Le tableau suivant présente une vue d’ensemble des huit types de comportements.

Aspects du comportement

Types de comportements selon Rings

Domaine économique et politique

Collaboration inconditionnelle

Domaine économique et politique (avec réserves dans ce dernier cas)

Collaboration conditionnelle

Domaine économique

Collaboration neutre

Moyens violents

Résistance offensive ou défensive

Moyens non violents

Résistance symbolique,
polémique ou défensive

Fin légitime

Tous les types de résistance

Fin illégitime

Tous les types de collaboration,
sauf la collaboration tactique

Dans le tableau ci-dessus, les aspects du comportement se répartissent dans trois catégories : les domaines d’activité, les moyens et les fins. Comme Rings, nous distinguons l’économique et le politique parmi les domaines d’activité. Quant à la catégorie des moyens, elle comprend les moyens violents et les moyens non violents. Par « moyens non violents », il faut entendre tous ceux dont l’utilisation ne met pas en danger la vie, la liberté ou les biens d’une personne ou d’une collectivité. En outre, le tableau met en relief la catégorie des fins, constamment implicite dans les définitions de Rings. En effet, dans la situation analysée, l’Allemagne est dans la position de l’agresseur et les pays occupés, dans la position des victimes. Toute résistance des pays agressés est légitime. Par contre, est illégitime toute collaboration avec l’agresseur, sauf la collaboration tactique.

En ce qui a trait aux fins, nous pouvons aussi imaginer un renversement de perspective. Par exemple, dans un État dont les lois ont pour fin le bien commun (État légitime ou État de droit), la désobéissance aux lois est assimilable à une résistance illégitime et l’obéissance aux lois, à une collaboration légitime. Toutefois, si certaines lois d’un État n’ont pas pour but le bien commun (lois illégitimes), mais le bien d’un groupe particulier, l’obéissance des citoyens à ces lois est illégitime et la désobéissance, légitime. Un État légitime peut recourir à des moyens violents pour faire respecter des lois légitimes ou pour défendre le pays en cas d’agression. Il n’est toutefois pas le seul à pouvoir utiliser des moyens violents de façon légitime. Un citoyen aussi peut le faire lorsque sa vie est directement menacée (homicide en légitime défense).

À la distinction entre les domaines d’activité, les moyens et les fins, il faut ajouter d’autres éléments pour compléter le nouveau cadre théorique. D’abord, les comportements de collaboration et de résistance ne sont pas les seuls possibles. On admet également des comportements « neutres » ou « attentistes » (Paxton 1997 [1973] : 24). Nous en distinguons deux, la non-collaboration et la non-résistance, et les considérons comme des valeurs possibles du comportement d’un sujet pour un autre sujet, au même titre que la collaboration et la résistance. Par « non-collaboration », il faut entendre tout comportement qui manifeste le refus d’un sujet de fournir des moyens utiles à la réalisation des objectifs d’un autre sujet et par « non-résistance », tout comportement qui manifeste le refus d’un sujet de poser des obstacles à la réalisation des objectifs d’un autre sujet.

La non-collaboration est appelée couramment « boycottage » et consiste à mettre en quarantaine un sujet en refusant de lui acheter des produits, de lui en vendre, de lui prêter de l’argent, de travailler dans ses entreprises ou d’avoir quelque autre relation avec lui. Par exemple, en France, entre 1940 et 1942, le gouvernement de Vichy, collaborateur de l’occupant, réussit à recruter un grand nombre de volontaires pour aller travailler en Allemagne. Ceux qui refusent cette offre sont des « non-collaborateurs ». Par contre, l’instauration du service du travail obligatoire en 1943 crée une situation nouvelle. Le citoyen français qui ne tient pas compte de l’ordre d’aller travailler en Allemagne risque l’arrestation et l’emprisonnement ou la déportation. Face à l’arrestation, deux options s’offrent à lui : ou bien il ne résiste pas, ou bien il résiste et réussit à s’enfuir. S’il ne résiste pas, ou ne réussit pas à s’enfuir, et se laisse conduire en Allemagne pour y travailler, il devient un collaborateur forcé, ce qui le distingue du collaborateur volontaire de la période précédente.

Abordons enfin le dernier élément à ajouter au nouveau cadre théorique. Rings a non seulement omis les comportements « attentistes », mais aussi les types de sujets qui peuvent adopter l’un ou l’autre des comportements de collaboration, de résistance, de non-collaboration et de non-résistance. Il est pourtant utile de distinguer les sujets individuels et les sujets collectifs, par exemple. Ainsi, dans ses analyses du régime de Vichy, en France, Stanley Hoffmann introduit la notion de collaboration d’État (Hoffmann 1974 : 44). Malgré son importance, l’État n’est pas le seul sujet collectif à exercer une grande influence sur le destin des sujets humains individuels. Par exemple, mentionnons les organismes religieux, les sociétés commerciales, les associations professionnelles (syndicats ou corporations) et les armées.

Notons que, dans la suite du texte, nous utiliserons les termes « population », « nation » et « État » dans des sens compatibles avec ceux qu’en donne le juriste Jacques Brossard (1995 [1976] : 84-86).

Population : résidents d’un territoire donné.

Nation : descendants d’ancêtres communs qui résident sur un territoire donné et ceux qui s’y sont alliés par mariage, par amitié ou par intérêt ; synonyme de « peuple ».

État : organisation d’une population ou d’une nation reconnue comme indépendante par les membres de l’Organisation des Nations unies.

Une population vivant sur un territoire donné peut être composée d’une ou plusieurs nations. Elle peut être constituée ou non en État. Si elle ne l’est pas, elle crée généralement des formes d’organisation qui lui assurent une certaine unité de pensée et d’action et la constituent en sujet collectif : par exemple, les mouvements et partis politiques.

Deuxième partie

Application du nouveau cadre théorique à la situation du Québec

Cette deuxième partie comprend une analyse des trois tentatives de libération de la nation québécoise depuis 1760 et les leçons à tirer de ces expériences.

Première tentative de libération de la nation québécoise (1834-1838)

En 1834, disposant depuis longtemps de la majorité des sièges à la Chambre d’assemblée de Québec, les députés du parti patriote adoptent d’abord une stratégie de résistance non violente et cherchent à réduire les pouvoirs du gouverneur britannique. Dans ce but, ils adoptent 92 résolutions qu’ils envoient à Londres (Lacoursière 1996 : 285-287). Louis-Joseph Papineau, chef du parti patriote, complète cette démarche par une stratégie de non-collaboration. Dans un discours électoral, le 3 décembre 1834, il demande en effet de boycotter les produits importés de Grande-Bretagne et de rompre tous les liens avec les partisans locaux du gouvernement britannique (Papineau 1998 [1834] : 350-351). Il maintiendra cette ligne de conduite, mais laissera finalement la porte ouverte à une stratégie de résistance violente. Dans un discours du 15 mai 1837, après avoir rappelé sa stratégie de non-collaboration, calquée sur celle des Américains au début de leur lutte contre la métropole britannique, il exprime son espoir que la lutte des patriotes ne débouche pas sur la guerre, comme cela a été le cas aux États-Unis : « Nous pouvons espérer, qu’éclairée par cet exemple, la métropole ne nous réduira pas aux mêmes extrémités ; c’est une espérance, non une certitude » (Papineau 1998 [1837] : 438).

Au sein du propre parti de Papineau, des militants ont déjà commencé à préparer la résistance violente à la Grande-Bretagne. Le conflit des stratégies devient bientôt virulent. À une grande assemblée des patriotes tenue le 23 octobre 1837, la stratégie de non-collaboration et de résistance non violente du chef des patriotes est désavouée publiquement par Wolfred Nelson, l’un des plus ardents partisans de la lutte violente contre la Grande-Bretagne : « Je diffère d’opinion avec M. Papineau. Je dis que le temps est venu. Je vous conseille de mettre de côté vos plats et vos cuillers d’étain, afin de les fondre pour faire des balles » (Lacoursière 1996 : 338).

Une autre force est aussi à l’œuvre à ce moment au sein de la nation québécoise : l’Église catholique. Durant l’été de 1837, en l’honneur de l’accession de la princesse Victoria au trône de Grande-Bretagne et d’Irlande, Joseph Signay, évêque de Québec, et Jean-Jacques Lartigue, évêque de Montréal, demandent qu’on chante un Te Deum d’actions de grâce dans toutes les églises (Thério 1998 : 172-175). Cette volonté de collaboration des dirigeants de l’Église catholique, qui remonte à l’époque de la conquête britannique, se manifeste de nouveau peu avant les combats de Saint-Denis, de Saint-Charles et de Saint-Eustache, qui ont lieu en novembre et en décembre 1837 et qui s’achèvent sur une cuisante défaite. Dans un mandement daté du 24 octobre 1837, Lartigue prêche la collaboration avec les autorités britanniques en se fondant sur un texte de l’apôtre Paul qui, à son avis, justifie la soumission à toute autorité : « Que tout le monde, dit St. Paul aux Romains, soit soumis aux puissances supérieures : car il n’y a point de puissance qui ne vienne de Dieu ; et c’est lui qui a établi toutes celles qui existent » (Thério 1998 : 177). Il est permis de douter que l’apôtre Paul se soit fait le chantre des dictatures ou des nations qui ont établi leur pouvoir sur une agression.

Deuxième tentative de libération de la nation québécoise (1960-1980)

Comme la première, la deuxième tentative de libération est marquée par l’irruption d’un mouvement de résistance violente au sein d’un mouvement de résistance non violente. Selon une recherche approfondie menée sur le Front de libération du Québec (FLQ) et son importance par rapport aux autres mouvements indépendantistes (Fournier 1998), la stratégie de résistance violente à la domination canadienne naît au sein du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), mouvement créé en 1960. Après une série d’attentats à la dynamite, entre avril et juin 1963, les policiers de la Gendarmerie royale du Canada et leurs collaborateurs de la police de Montréal et de la Sûreté du Québec arrêtent 23 jeunes gens, presque tous militants du RIN. Les dirigeants du RIN condamnent immédiatement le recours à la violence comme moyen de faire aboutir le mouvement d’indépendance du Québec. À cette dénonciation de la violence se joint René Lévesque, alors ministre étoile du gouvernement québécois et futur chef du Parti québécois, qui regroupera tous les indépendantistes en 1968.

Le mouvement de résistance violente reprend de plus belle dans les années suivantes pour buter finalement sur une crise en octobre 1970. L’enlèvement de deux personnes et le meurtre de l’une d’elles vont précipiter la fin du FLQ : « Le Parti québécois, qui reste au centre de l’opposition, va sortir renforcé, tout compte fait de la Crise d’octobre : il apparaît comme la seule solution de rechange crédible à la violence du FLQ ; ce que ses dirigeants ne manquent pas de souligner » (Fournier 1998 : 381). Après quelques soubresauts, le FLQ disparaît en 1972. Le Parti québécois prend le pouvoir aux élections de 1976. En 1980, il tient un référendum qui porte à la fois sur la souveraineté du Québec et sur une association économique avec le Canada. Le référendum est perdu, mais on ne pourra pas en rejeter une quelconque responsabilité sur l’Église catholique, qui a été très discrète sur le plan politique durant la période 1960-1980.

Troisième tentative de libération de la nation québécoise (1994-1995)

La dernière tentative de libération s’étale sur à peine 14 mois, entre la victoire du Parti québécois aux élections provinciales du 12 septembre 1994 et le référendum sur la souveraineté du 30 octobre 1995. L’extrême rapidité de cette troisième tentative contraste avec la longue préparation de la deuxième (20 ans). Bien que cette précipitation ne soit certainement pas la cause de l’échec du référendum de 1995, il n’en reste pas moins qu’elle doit être versée au chapitre des facteurs défavorables. Elle a empêché entre autres la discussion sur les programmes d’un Québec indépendant et les études qui les soutiennent : « L’avalanche des études au cours des derniers mois précédant la campagne référendaire projetait une image de désordre dommageable » (Parizeau 2009 : 248). Ainsi, les Québécois n’ont pu se prononcer sur un sujet d’importance, la politique de défense d’un Québec indépendant, car les deux études sur le sujet ont paru trop tard, seulement quelques semaines avant le référendum (Bélanger, David, Roussel, 5 septembre et 27 septembre 1995).

La précipitation n’est pas le seul trait qui caractérise la troisième tentative de libération. D’abord, comme cela a été le cas dans les années 1960-1980, les dirigeants de l’Église catholique du Québec ne collaborent pas avec les autorités canadiennes pour dissuader toute résistance ou prêcher la collaboration. Ensuite, aucun mouvement de résistance violente ne se manifeste. Enfin, et surtout, une nouvelle force commence à montrer toute sa capacité de perturbation du mouvement de la nation québécoise vers l’indépendance : les nations autochtones. Bien sermonnées par le ministre des Affaires indiennes et du Nord du gouvernement canadien, qui les invite à se séparer du Québec [et à rester assujetties au Canada ?] en cas de victoire des indépendantistes québécois, 10 nations autochtones votent NON à plus de 90 % au référendum de 1995, les Mohawks préférant s’abstenir (Philpot 2005 : 101 et 104). Ce n’est pas tout. Considérant en particulier l’efficacité de la nation crie sur la scène internationale dans sa dénonciation du projet hydroélectrique de Grande-Baleine promu par le gouvernement québécois, le principal artisan de la troisième tentative de libération de la nation québécoise conclut ce qui suit : « L’image internationale de la gestion des affaires autochtones sera un des critères dont on se servira pour juger de l’aptitude du Québec à gérer ses propres affaires » (Parizeau 2009 : 60).

Troisième partie

Préalables à la libération de la nation québécoise

Les trois tentatives de libération de la nation québécoise ont été marquées, en premier lieu, par la disparition progressive des mouvements de résistance violente à la nation dominante et le renforcement concomitant de la résistance non violente et, en deuxième lieu, par la non-collaboration des dirigeants de l’Église catholique avec la nation dominante lors de la deuxième et de la troisième tentative. En outre, au cours de la dernière tentative, sont apparus de nouveaux collaborateurs de la nation dominante parmi les nations autochtones du Québec. Or la commune situation de dominés des nations autochtones et de la nation québécoise devrait les amener à s’allier plutôt qu’à se nuire. L’exposé qui va suivre sur les préalables à la libération de la nation québécoise met notamment en valeur cette alliance, qui en entraînera d’autres sur le plan international. Il comprend deux sections, l’une sur le pacte de libération, et l’autre, sur la stratégie de dissuasion.

Le pacte

Idéalement, le pacte de libération devrait inclure les 12 nations qui composent la population québécoise : par ordre alphabétique, les nations abénaquise, algonquine, attikamek, crie, huronne, innue, inuite, malécite, micmaque, mohawk, naskapi et québécoise. Les descendants des Britanniques et leurs alliés qui résident sur le territoire québécois, principalement à Montréal, et qui désirent continuer à faire partie de la nation canadienne s’excluent eux-mêmes du pacte, puisque celui-ci vise justement à mettre fin à la domination canadienne. Ils peuvent toutefois décider de s’intégrer individuellement à la nation québécoise, mais en acceptant une condition préalable : la fin des avantages résultant de la conquête britannique, notamment le réseau d’enseignement en langue anglaise, qui est subventionné par les impôts des Québécois et qui constitue une véritable machine à assimiler les immigrants et les membres de la nation québécoise à la nation dominante.

L’assujettissement des Indiens du Québec et de partout ailleurs au Canada a été codifié par une loi du gouvernement canadien adoptée en 1876. Les conséquences néfastes de cet assujettissement ont été amplement prouvées (Dupuis 2001). Dans le but d’établir les « bases d’une relation renouvelée », une commission du gouvernement canadien a recommandé, entre autres, la création d’un parlement autochtone qui aurait pour fonction de « conseiller » le gouvernement canadien sur les questions concernant les peuples autochtones (Erasmus et Dussault 1996 : 196).

Au lieu de croire en un parlement autochtone consultatif canadien, les nations autochtones du Québec ont plutôt intérêt à rejeter leur assujettissement au Canada et à s’associer à la nation québécoise dans une « Assemblée des nations du Québec » afin de prendre des décisions en vue du bien commun et non de faire des recommandations à des instances supérieures. En outre, un tel organe décisionnel concrétiserait les vœux de l’Assemblée générale des Nations unies qui, le 13 septembre 2007, adoptait la « Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones » (voir à « Organisation des Nations unies » dans la bibliographie). Voici l’article 5 de cette déclaration, le plus susceptible d’appuyer notre propos : « Les peuples autochtones ont le droit de maintenir et de renforcer leurs institutions politiques, juridiques, économiques, sociales et culturelles distinctes, tout en conservant le droit, si tel est leur choix, de participer pleinement à la vie politique, économique, sociale et culturelle de l’État. » Même si les nations autochtones ne sont pas tenues de participer à une « Assemblée des nations du Québec », il n’en demeure pas moins que les exigences du développement harmonieux de toutes les nations résidant sur le territoire québécois devraient les inciter à la concertation.

Le projet de création d’une Assemblée des nations du Québec qui soit souveraine, c’est-à-dire indépendante du Canada, est une extraordinaire occasion à saisir pour toutes les nations assujetties à la domination canadienne sur le territoire québécois. Si les nations autochtones adhèrent au projet et, par voie de conséquence, au pacte de libération, la nation québécoise pourra compter sur des alliés qui militeront pour son indépendance sur la scène internationale le moment venu. Pour susciter cette participation active, elle devra régler la question territoriale, épineuse dans plusieurs cas, et promettre divers avantages. Il est possible que certaines négociations n’aboutissent pas avant le moment décisif, peut-être imprévisible, de la libération de la nation québécoise. L’Assemblée des nations du Québec pourrait même être réduite à deux participants. L’essentiel est qu’il existe une structure d’accueil dont les conditions d’admission sont bien établies.

Voyons maintenant quelles sont les conditions minimales d’admission à l’Assemblée des nations du Québec. Chacune des nations s’engage dans un processus d’élaboration et d’adoption d’une constitution propre, mais compatible avec celle des autres, notamment en ce qui a trait à l’Assemblée des nations du Québec et à l’égalité des droits des hommes et des femmes. Chaque homme et chaque femme doit participer à ce processus, car la constitution de la nation exige l’adhésion de toutes les personnes adultes habitant le territoire national. Toute personne a le droit de refuser d’adhérer à la constitution de la nation, et donc d’adhérer au pacte de libération des 12 nations. Pour que le refus soit valide, il doit être formulé clairement et à titre individuel. Toutefois, ce faisant, les réfractaires se trouvent à revendiquer un statut d’étranger au sein de la nation. En d’autres termes, seuls ceux qui adhèrent à la constitution et au pacte de libération deviennent des citoyens, les autres étant ou bien des touristes ou bien des étrangers détenant un permis de travail. Cela vaut pour chacune des nations autochtones du Québec, comme pour la nation québécoise.

Pour établir la structure politique de la nation québécoise, les futurs citoyens québécois peuvent commencer dès maintenant à discuter d’un projet de constitution en prenant appui sur une proposition existante (Turp 2005 : 89-113) et en y apportant les modifications souhaitables. Outre la question de l’Assemblée des nations du Québec et de la langue française comme langue commune des membres de la nation québécoise, les partenaires du pacte québécois pourraient étudier toute autre proposition déjà formulée, par exemple, celle qui porte sur les pouvoirs des villes et des régions (Parizeau 2009 : 151-166). Ils pourraient aussi se pencher sur d’autres questions, comme les suivantes :

  • Les forces de défense : citoyens-soldats à la suisse ou spécialistes ?
  • Les religions : quelle doit être la place réservée à la religion catholique et aux autres religions dans l’espace public ?
  • Les pouvoirs des dirigeants de l’État en cas d’invasion : les dirigeants peuvent-ils collaborer avec l’agresseur ou inviter les citoyens à cesser toute résistance ?

À la question posée au point 3 ci-dessus, il faudrait répondre par la négative. En effet, certains auteurs estiment que tout citoyen doit être certain du caractère illégitime d’un gouvernement qui collaborerait avec l’ennemi ; cette certitude limiterait chez lui la « propension à obéir » (Mellon, Muller et Semelin 1985 : 132-133). L’interdiction de la collaboration des dirigeants de l’État avec un éventuel agresseur touche déjà au deuxième volet des préalables à la libération de la nation québécoise : la stratégie de dissuasion.

La dissuasion

Comme les trois tentatives de libération de la nation québécoise ont montré l’émergence et la force potentielle d’une stratégie de non-collaboration et de résistance non violente, il serait avantageux d’explorer toutes les ressources d’une telle stratégie. Par exemple, les analystes du comportement en pays conquis déjà cités (Mellon, Muller et Semelin 1985) ont décrit une série de mesures de dissuasion qui s’ajoutent à celle présentée à la fin de la section précédente, c’est-à-dire l’introduction dans la constitution d’une clause qui interdit aux dirigeants de l’État de collaborer avec un agresseur, sous peine de perdre toute légitimité.

L’agresseur éventuel doit savoir que des mesures de dissuasion ont été prises, mais ignorer les détails qui lui permettraient de prendre des contre-mesures et d’écraser la résistance. Ainsi, il doit savoir que les dirigeants passeront à la clandestinité en cas d’agression, mais ne pas connaître les détails de cette opération (p. 43). En outre, s’il parvient à installer un gouvernement collaborateur, l’agresseur doit savoir qu’il ne pourra pas compter sur les fonctionnaires en place, car ceux-ci mettront en œuvre leur plan de résistance civile (p. 143). Enfin, les éventuels collaborateurs locaux de l’agresseur doivent savoir que des mesures d’isolement seront prises contre eux (p. 159). L’agresseur éventuel doit être persuadé non seulement que tout cela se produira, mais aussi que des actions collectives de non-collaboration et de résistance non violente seront planifiées par les dirigeants légitimes entrés dans la clandestinité (p. 35).

Quasi certain d’une résistance et d’une non-collaboration déterminées, d’une usure corrélative de ses forces et d’une dégradation de son image sur la scène internationale, l’agresseur éventuel devrait renoncer à son projet. Au terme de son calcul, il ne doit aboutir qu’à une seule conclusion : la peine l’emportera sur le profit.

Conclusion

Un pacte entre toutes les nations du Québec et une stratégie de dissuasion prônant la non-collaboration et la résistance non violente pourraient libérer la nation québécoise de la domination de la nation canadienne, héritière du conquérant britannique. Les trois tentatives antérieures de libération ont montré, d’une part, l’échec de la stratégie de résistance violente adoptée par certains groupes nationalistes québécois et, d’autre part, la capacité des nations autochtones de faire obstacle à la libération de la nation québécoise en s’appuyant sur la foule des nations bienveillantes à leur égard.

La libération de la nation québécoise exige qu’on satisfasse au moins deux préalables : d’abord, renforcer la volonté de libération des membres de la nation québécoise et des nations autochtones au moyen d’un pacte en bonne et due forme ; ensuite, affaiblir la volonté de domination de la nation canadienne au moyen de mesures de dissuasion. Sans ces deux préalables, toute victoire risquera de demeurer sans lendemain. Les Autochtones constitueront alors une force de freinage ou, au mieux, un élément neutre, alors qu’ils auraient pu être des alliés importants. Quant aux Québécois qui collaborent volontairement avec la nation dominante, ils continueront de répandre le fantasme des deux peuples fondateurs ou d’encourager leurs maîtres canadiens à nier la réalité de la domination.

Ainsi, le présent travail débouche sur une autre entreprise exigeante et nécessaire : faire prendre conscience du passé véritable du Canada. Le fantasme et le déni de la réalité susciteront en effet des comportements irrationnels chez les dirigeants de la nation dominante et leurs collaborateurs locaux. Par exemple, ils pourraient trouver complètement ridicules les mesures de dissuasion élaborées par un parti indépendantiste québécois. Songeons qu’au printemps 2010, des dirigeants canadiens ont bondi à la simple mention du mot « résistance » dans le discours d’un chef nationaliste. Ils y ont vu une allusion aux résistants français de la Deuxième Guerre mondiale et à l’occupation allemande. Il ne faut surtout pas les détromper !

 

 

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