Numéro du centenaire

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L'exceptionnel numéro du centenaire, grand format couleur, retrace l'évolution de la pensée nationale sur tout un siècle.

 

Allocution de Robert Laplante lors du lancement
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Que faire de Wolfe ?

Le débat sur le projet de loi 60 sur la laïcité a été centré sur la présence des symboles religieux dans la fonction publique et a, par ricochet, mis en relief la problématique de la représentation symbolique de l’histoire dans l’espace public. La présence du crucifix à l’Assemblée nationale illustrait l’incohérence d’un État qui se prétend neutre et laïc, mais qui se met sous la protection de Dieu pour prendre ses décisions. Ce paradoxe vient de haut pour ainsi dire puisque la Charte canadienne des droits est elle-même régie par la volonté divine comme l’atteste son préambule: «Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit.» On retrouve aussi au Salon rouge l’évocation de Dieu inscrite sur le trône: «Honni soit qui mal y pense, Dieu et mon droit».

S’il faut changer la représentation symbolique en enlevant les symboles religieux pour tenir compte des transformations de la réalité socioculturelle, qu’allons-nous faire de la symbolique politique lorsque le Québec deviendra indépendant? Comment le changement de statut politique affectera-t-il notre rapport à l’histoire? Que ferons-nous des symboles de la colonisation britannique qui est elle aussi inscrite dans l’espace public et sur les murs de l’Assemblée nationale? Certains me diront que cette question n’est pas d’actualité, mais elle n’en demeure pas moins intéressante puisqu’elle nous incite à réfléchir sur le rôle du patrimoine politique dans la construction de la conscience collective.

J’ai amorcé un début de réponse à ce questionnement dans le cadre de la présentation du mémoire de la Ligue d’Action nationale le 15 janvier 2014 devant la commission parlementaire. Une députée libérale m’avait alors demandé si on devait supprimer les références au passé britannique que l’on retrouve à l’Assemblée nationale comme l’acronyme VR désignant la reine Victoria ou encore le fauteuil du président de l’Assemblée nationale qui est surmonté d’une couronne représentant la monarchie britannique. Dans le cadre contraignant des échanges en commission parlementaire où il faut autant que possible aller à l’essentiel, j’ai répondu que tout ce qui n’était pas mobile devait rester là.

Ma position ne portait pas seulement sur la décoration intérieure de l’Assemblée nationale, je pensais, en disant que les symboles religieux inscrits dans le bâtiment devaient rester là, aux murs extérieurs du Parlement qui représentent dans la pierre et le bronze de la statuaire les grandes étapes de notre histoire. Ce récit national est illustré par les statues de missionnaires, de découvreurs, d’évêques, mais aussi de Britanniques comme le général Wolfe, les gouverneurs Carleton, Elgin, etc. Un gouvernement indépendantiste devra-t-il faire du passé table rase et supprimer ces statues érigées au Parlement et ailleurs et qui témoignent de notre sujétion nationale?

Dans l’état de ma réflexion, je suis plutôt porté à penser qu’il faut préserver pour l’essentiel ces traces mémorielles. Mais un gouvernement indépendantiste devra aussi mettre en valeur d’autres héros, événements et combats de notre histoire qui ont été occultés par les gouvernements fédéralistes afin de rendre justice aux luttes de résistance à l’oppression coloniale. L’accession à l’indépendance entraînera une réorganisation mémorielle avec l’apparition d’une nouvelle symbolique identitaire qui s’inscrira dans le patrimoine matériel avec le temps.

Ainsi, les vestiges du passé ne seront pas nécessairement appelés à disparaître, mais bien plutôt à trouver une place qui établira symboliquement leur état de vestige, un vestige placé dans l’ombre de symboles vivants, plus forts, placés hiérarchiquement au plus haut du registre symbolique affirmant le triomphe de l’indépendance.

En ce qui a trait à l’intérieur du parlement, on ne peut pas effacer tous les symboles de notre passé colonial et religieux sauf dans le lieu où siège l’Assemblée nationale lorsque ces symboles sont amovibles.

Le Salon rouge pourrait être réaménagé de manière à rendre évident son caractère périmé. Le trône, par exemple, pourrait bien y demeurer, mais non plus placé au-dessus de l’espace délibératif, mais plutôt à l’arrière ou sur les côtés de la salle qui, elle, pourrait être dominée par les armoiries du Québec indépendant ou quel qu’autre dispositif héraldique traduisant l’affirmation de l’autorité du peuple dans notre enceinte nationale.

On ne doit pas chercher à réécrire l’histoire ou à l’effacer comme cela s’est produit trop souvent dans l’histoire de l’humanité ce qui a souvent été l’apanage de régimes autoritaires. Ma position reflète deux expériences personnelles qui m’ont marqué. Lors d’un séjour en Pologne, j’ai visité la Silésie qui était un territoire allemand avant la Deuxième Guerre mondiale. Le régime communiste qui a pris le contrôle de ce territoire a effacé toutes les traces de la présence allemande en allant jusqu’à détruire les tombes dans les cimetières. Lors d’une visite en Égypte, j’ai remarqué que dans certains temples les murs avaient été martelés. Le guide nous a expliqué que les Coptes avaient voulu ainsi effacer les traces des divinités égyptiennes privant ainsi l’humanité de ces richesses artistiques. Plus récemment, les talibans ont détruit les traces du bouddhisme en Afghanistan. À l’inverse, la France qui est pourtant un modèle de républicanisme n’a pas détruit son patrimoine religieux et monarchique qu’elle s’évertue au contraire à protéger et à mettre en valeur. Versailles et le Louvre, lieux de résidences monarchiques, ne sont-ils pas devenus des joyaux du patrimoine culturel français?

La conservation du patrimoine doit toutefois s’accompagner d’une pédagogie qui démystifie les héros du passé et qui les situe dans les rapports de forces de l’époque en montrant les effets négatifs du colonialisme britannique. Tout ce qui vient du passé ne mérite pas nécessairement d’être célébré. Ainsi, un élagage dans la toponymie sera de mise, car pourquoi célébrer un tyran comme le général Amherst qui a pratiqué la guerre bactériologique contre Pontiac ou encore Wolfe qui a appliqué une politique sanguinaire de terre brulée le long du Saint-Laurent. Pourquoi continuer à honorer des gens qui seraient aujourd’hui jugés comme criminels de guerre?

Il faudra aussi instaurer une politique de commémoration qui célèbrera les personnages qui ont agi dans l’intérêt national et développer une nouvelle symbolique nationale illustrant la longue marche de notre indépendance. À cet égard, on pourrait sans doute un jour envisager la construction d’un autre parlement qui représentera plus fidèlement ce que nous serons devenus et conserver l’actuel parlement pour en faire un musée de la libération nationale; les symboles coloniaux jouant alors leur rôle de vestiges du passé.

Comme le disait Lionel Groulx, on ne peut pas comprendre le présent et maîtriser l’avenir si on ne connaît pas le passé. Je pense qu’il serait dangereux pour la conscience collective de céder à la mode du présentisme et de détruire les traces qui témoignent de notre histoire, de nos luttes, de nos échecs et de nos succès. Effacer ces repères nous empêchera collectivement de comprendre les raisons de nos combats. Oui, nous avons été un peuple soumis au pouvoir du colonisateur britannique et du clergé, mais nous avons lutté pour survivre et nous luttons encore pour vivre pleinement en toute liberté. Je pense que connaître le passé permet d’éviter d’en reproduire les erreurs.

Comment les générations futures pourront-elles comprendre les luttes d’aujourd’hui si on fait disparaître les références symboliques de notre passé colonial?

 

Collections numériques (1917-2013)

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