Les effets dévastateurs du Plan B

Après le référendum de 1995 et le résultat que l’on connait, le Canada a mis en branle son plan B : il s’agissait pour le gouvernement fédéral non pas de répondre aux demandes du Québec ou de l’amadouer en répondant à ses demandes traditionnelles, mais de lui mettre des bâtons dans les roues supplémentaires dans sa quête d’indépendance politique. « Clarity Bill », achat des consciences, invasion des champs de compétence du Québec, etc. Les fédéralistes ont sorti les bulldozers. « Nous étions en guerre » comme l’a si bien dit Chuck Guité à la commission Gomery. Cette dernière s’est fixée sur certains éléments ponctuels et sensationnels du plan B tels les détournements de fonds fédéraux vers la caisse du Parti libéral. On s’imagine trop souvent dans le camp souverainiste que le plan B s’est terminé avec la commission Gomery et que tout est rentré dans l’ordre. C’est mal comprendre l’ampleur de la stratégie qu’Ottawa a déployée après 1995 et la logique d’État qui opère depuis. Il y a un avant et un après 1995. Nous sommes toujours dans l’après.

Il est important de bien établir la distinction entre les volets conjoncturel et structurant du plan B. Le volet conjoncturel du plan B ciblait surtout l’augmentation de la visibilité du gouvernement fédéral (« il faut que les gens sachent d’où viennent les chèques » dixit Jean Chrétien) par l’achat de publicités et le « rebranding » du gouvernement fédéral. Ce fut à cette occasion, par exemple, que de savants experts en marketing ont été payés pour refondre le « mot-symbole Canada » et pour imposer des tailles de caractères minimales sur tous les supports graphiques du gouvernement fédéral. Ce mot-symbole fut également affiché sur tous les édifices fédéraux en lettres géantes. Bien sûr, quelques militants libéraux en ont profité pour se graisser la patte à même les fonds publics en retournant une partie de l’argent dans la caisse secrète du parti libéral : une pratique qui semble assez courante chez les tenants du NON. Quant au volet structurant du plan B, il est le fruit d’une stratégie de haut niveau mûrement pensée et mise en œuvre à l’aide de moyens considérables. Il s’agit d’une réorientation en profondeur du gouvernement fédéral qui avait jusqu’alors surtout misé sur les effets à long terme du multiculturalisme pour déconstruire le Québec français issu de la Révolution tranquille. Or, l’imposition du multiculturalisme dépend des jugements des tribunaux, jugements qui étaient trop longs à venir alors qu’Ottawa constatait qu’un autre référendum serait gagnant (le OUI a monté à 55 % après 1995). C’est un volet qui a survécu à l’élection de Stephen Harper en 2006, malgré les promesses de « fédéralisme ouvert ».

Deux éléments structurants du plan B me paraissent capitaux : la restructuration de la recherche universitaire par le biais de la création ou de la réorientation des programmes fédéraux (Chaires de recherche du Canada, « Canadian Foundation for Innovation », etc.) et l’augmentation continue des volumes d’immigration dès le début des années 2000 et particulièrement après la prise de pouvoir par le parti libéral du Québec en 2003.

Le volet « restructuration de la recherche » du plan B avait pour but de réorienter la recherche selon les axes définis par le Canada et d’évacuer les problématiques strictement québécoises des universités au profit de thématiques « nationales ». Les groupes de recherche devenaient pancanadiens et il s’avèrait difficile, voire impossible, d’obtenir des subventions importantes sans inclure des membres des universités hors Québec dans la demande. La sélection des thèmes de recherche par des comités siégeant à Ottawa signifiait aussi que le multiculturalisme, le pluralisme, les droits des minorités, sans oublier les énergies fossiles, allaient occuper le haut du pavé et former intellectuellement la nouvelle génération. Bien sûr, la langue véhiculaire de ces groupes de recherche serait l’anglais. Ceci préparait aussi, par ricochet, le terrain à la mise en place de programmes en anglais dans les universités « francophones ».

Bizarrement, les programmes de subvention du Québec ont rapidement calqué les programmes fédéraux. On a même poussé la servilité jusqu’à accorder automatiquement une subvention « provinciale » du même montant à ceux qui réussissaient à décrocher une subvention fédérale dans certains domaines. La capacité du Québec à orienter ses programmes de recherche vers ses intérêts propres, sa capacité à pouvoir définir une politique scientifique et une politique industrielle digne de ce nom s’en est trouvée anéantie. Il est révélateur que le programme des Chaires de recherche du Canada, par exemple, relève directement du ministre de l’Industrie canadien. Le « Canada Foundation for Innovation » quant à lui, est un organisme paragouvernemental qui relève du Gouverneur général du Canada, soit indirectement de la Reine d’Angleterre ! Afin d’exercer un contrôle total sur ces organismes, le gouvernement fédéral ne s’est pas gêné pour les soustraire au contrôle effectif du parlement.

La réflexion que le Québec porte sur lui-même a été excentrée à Ottawa. Cela n’est pas sans conséquence à long terme. Curieusement, les souverainistes ne semblent pas réaliser ce qui se passe ou se comportent comme si cela était sans importance.

On a pu constater les effets pernicieux de cette réingénierie intellectuelle à grande échelle lors du débat sur la laïcité : nous avons assisté à un défilement constant de professeurs d’université et d’experts anti-laïcité à Radio-Canada et sur les tribunes de Gesca. Je n’ai souvenir d’aucun professeur d’université qui soit venu risquer une réponse négative à sa prochaine subvention fédérale en défendant la laïcité. On a pu également constater les dommages chaque fois qu’il a été question de langue dans les grands médias : presque aucun expert universitaire n’est venu dire que le français était en perte de vitesse au Québec, que l’anglais dominait comme langue de travail chez les allophones et que cela était un signe certain de graves difficultés pour l’avenir de la nation québécoise, etc., mais il s’en trouvait toujours un pour venir finasser, nuancer, couper les cheveux en quatre et nous affirmer qu’il ne fallait pas voir le verre à moitié plein, que la situation s’améliorait et autres billevesées. Les sommes énormes qu’Ottawa a consacrées à ce volet du plan B ont été bien investies et lui rapportent maintenant de précieux dividendes. Fini le temps où l’élite intellectuelle québécoise flirtait avec le mouvement souverainiste. Celui qui ose encore le faire met sa carrière en péril.

Ainsi, pendant qu’un volet du plan B s’occupait de la restructuration intellectuelle des universités québécoises pour installer la vision multiculturaliste et bilingue du gouvernement fédéral, l’autre volet s’occupait d’augmenter la marge de sécurité du « NON » advenant un hypothétique match revanche des souverainistes après un référendum marqué par de nombreuses irrégularités venant du camp du NON. Le principal outil pour peser sur le vote – outre la peur – est bien sûr de modifier la composition linguistique de la population québécoise, la langue parlée à la maison constituant le principal déterminant du vote au Québec. Sondage après sondage et élection après élection, les anglophones votent PLQ à hauteur de 90-100 % alors que les non-francophones votent PLQ à la hauteur de 75-90 %. En 1995, l’écart entre le NON et le OUI a été de 54 288 voix seulement. L’équivalent d’une seule cohorte d’immigrants en 2012.

Le solde migratoire total est passé de 11 963 personnes en 2000 à plus de 40 712 en 2012[1], soit une multiplication par presque quatre. De même, on assiste à une diminution quasi continue de la migration interprovinciale depuis le début des années soixante-dix, ce qui signifie que le tamisage migratoire, mécanisme qui a aidé à maintenir relativement stable le poids démographique des francophones pendant des décennies, est en train de s’enrayer. Résultat ? Le poids démographique des francophones au Québec est maintenant en régression. Nous en sommes rendus à seulement 78,1 % de la population ayant le français comme langue maternelle et cela constitue le plus bas pourcentage au Québec depuis plus d’une centaine d’années. Tous les souverainistes devraient avoir l’œil fixé sur ce chiffre, car il constitue le pouls de notre projet. Ce seul chiffre est le déterminant de notre avenir comme peuple. A cet égard, les dernières élections constituent un très sérieux avertissement sur les effets de la dynamique démographique maintenant en place. Les quelque 47 comtés qui sont maintenant « sûrs » pour le parti libéral, c’est-à-dire où la marge au profit des libéraux est de plus de 5000 voix, constituent une formidable base électorale. Base qui s’élargira chaque année et qui deviendra bientôt inattaquable. Les études manquent gravement à ce sujet. Il est inadmissible que ni le Bloc ni le PQ n’aient songé à se pencher sérieusement sur la chose et c’est là une illustration dramatique de l’absence de direction au plus haut niveau dont le mouvement souverainiste souffre depuis bientôt vingt ans. Notons, par exemple, que le PQ a voté pour l’augmentation des seuils d’immigration à 55 000 immigrants par année en 2008 et a même accusé le chef de l’ADQ de nourrir les préjugés envers les immigrants en associant le recul du français à Montréal à l’immigration. Ce qui est pourtant une évidence mathématique qui crève les yeux.

Les deux volets structurants du plan B énoncés plus haut s’appuient mutuellement et se complètent :

  • faire baisser progressivement le poids démographique des francophones au Québec et ainsi faciliter une victoire du « NON » advenant un hypothétique référendum sur la souveraineté du Québec. Faciliter par ricochet l’élection du parti libéral du Québec à chaque élection ;
  • prévenir toute opposition à l’augmentation des volumes d’immigration en recadrant le discours dominant dans le sens d’une acceptation sans condition du multiculturalisme et de la « diversité ».

Ces deux éléments ne sont qu’un exemple parmi d’autres de la stratégie fédérale mise en place après 1995. Il y en a d’autres. La première leçon à tirer de la défaite du Bloc en 2011 et de celle du PQ en 2014 est qu’elle est le fruit d’un travail de longue haleine d’Ottawa, travail effectué avec des moyens considérables et une vision claire des objectifs à atteindre. À cet égard, l’effondrement des intentions de vote pour le PQ chez les moins de 18 ans (13 % !) n’est-il pas le signe, par exemple, qu’Ottawa commence à récolter les fruits de l’introduction du cours « Éthique et culture religieuse » dans le cursus scolaire québécois, de la réorientation des cours d’histoire ainsi que de l’augmentation massive des cours d’anglais au primaire (anglais en première, deuxième, troisième année et anglais intensif en sixième) ? Ces questions devraient au moins faire l’objet d’une profonde réflexion. Il est inacceptable, par exemple, que la chef du mouvement souverainiste propose « de donner les cours d’histoire en anglais » comme l’a fait Pauline Marois en 2008. Cela témoigne, sur le mode pathétique, de l’absence totale de réflexion stratégique qui gangrène le mouvement depuis presque vingt ans. Les souverainistes n’ont jamais tiré de conclusions de ce qui s’était passé en 1995 et se complaisent à rejouer en boucle dans le film de « l’affirmation nationale ». Leur réponse au plan B a été d’une médiocrité affligeante. On peut même se demander si les leaders souverainistes ont conscience de ce qui se passe.

La première étape dans la reprise en main consiste à sortir de l’angélisme. Notre ennemi a des moyens considérables et n’hésite pas à s’en servir. Pour le programme des Chaires de recherche du Canada à lui seul, on parle de 300 millions de dollars par année d’argent PUBLIC qui servent à renforcer le Canada. Du côté des souverainistes, on se plaît plutôt à affirmer, la main sur le cœur, qu’aucuns fonds publics n’iront à la promotion de la souveraineté, jetant du coup le doute sur la légitimité de cette option.

Il faut prendre conscience aux plus hauts échelons du mouvement souverainiste que le plan B est encore à l’œuvre. Ce plan B est en fait la « guerre par d’autres moyens » et est le prolongement et l’accélération de 1982. Ottawa est en guerre contre nous. Une guerre non armée qui ne dit pas son nom, mais qui ne se terminera qu’à notre disparition comme force politique. Il est certain qu’une fois les Québécois anéantis comme peuple capable de prendre en main son destin politique, Ottawa va commencer à nous trouver un certain charme et à nous utiliser comme jouet pour amateurs de « diversité ». Voulons-nous finir comme des hochets pour marchands de multiculturalisme ? That is the question.

Les souverainistes doivent rompre avec le messianisme canadien-français, les fantasmes du « grand soir » et l’idée que le mouvement vers l’indépendance est « irréversible ». Plusieurs semblent s’imaginer que notre nation est éternelle et que son indépendance peut attendre. Des décennies s’il le faut[2]. Or, les nations ne sont pas éternelles. Leur destin n’est pas écrit d’avance. Ottawa a choisi le nôtre et travaille à notre disparition. Cela devrait constituer la base de discussion des souverainistes dans les années à venir. Il y a urgence.

 

 

 

[2] Catherine Dorion, « Les jeunes d’Option nationale et le PQ », Le Devoir, 18 avril 2014

 

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