Quelques défis démographiques pour les indépendantistes

Dans un article paru dans les pages de L’Action nationale en novembre 1995, le démographe Laurent Martel aborde l’avenir du projet de souveraineté sous l’angle de la démographie. De nombreux observateurs de l’époque craignaient alors (ou espéraient !) que le vieillissement démographique se traduise par une montée du conservatisme social et par un affaiblissement concomitant de la flamme indépendantiste. Chiffres à l’appui, Martel avance plutôt que le phénomène du vieillissement n’aurait qu’un impact limité sur les résultats d’un éventuel match revanche. L’effet du papy-boom pourrait même mener à une augmentation de l’appui à l’indépendance. En effet, en supposant la persistance des convictions souverainistes des baby-boomers, la disparition graduelle des générations les plus fédéralistes aurait pour effet de tirer à la hausse l’appui à la souveraineté. Même Bernard Landry, qui avait repris cette analyse à son compte, croyait que l’avènement de la souveraineté était inéluctable et inscrit dans la démographie.

Il y a dans l’article de Martel deux hypothèses qu’il nous est aujourd’hui possible de vérifier empiriquement. La première suppose que les convictions politiques varient peu avec l’âge, et donc que les boomers demeureront souverainistes. La deuxième hypothèse porte sur l’appui des jeunes générations au camp du Oui. À ce chapitre, Martel se révèle fort optimiste : « La jeunesse conservera toujours son enthousiasme pour le changement et donc pour l’option du Parti québécois. » Voyons voir ce qu’il en est.

Portrait de l’appui à la souveraineté dans la population francophone

Le graphique 1 illustre l’appui à la souveraineté au Québec selon un sondage commandé par l’Institut de recherche sur le français en Amérique à la firme Léger–Recherche Stratégie Conseil[1]. Dans cette analyse, nous nous intéresserons principalement aux grandes tendances sans nous attarder outre mesure sur les détails.


Graphique 1

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On constate d’abord que les cohortes de francophones les plus fédéralistes – soit les cohortes les plus âgées – sont sur le point de disparaître complètement de la population. D’ici environ une décennie, ce sont les cohortes du baby-boom qui atteindront les âges de plus forte mortalité. Alors que la dynamique démographique favorisait le Oui depuis 1995, le phénomène est sur le point de se renverser. Les cohortes de boomers seront quant à elles remplacées par des cohortes de jeunes dont l’appui à la souveraineté se situe sous la moyenne québécoise. Contrairement à ce qu’avait prédit Martel, l’appui à la souveraineté chez les jeunes (qui atteignait près de 70 % en 1995) est aujourd’hui relativement faible. En outre, les récents sondages montrent que les jeunes ont largement déserté l’électorat du Parti québécois, la formation politique glissant au troisième ou même au quatrième rang selon les enquêtes et les sondages effectués auprès des individus appartenant à ces groupes d’âge. Il n’est donc pas étonnant que la jeunesse soit moins favorable à l’indépendance au moment même où elle se désintéresse du véhicule ayant historiquement porté ce projet.

Soulignons néanmoins que c’est chez les jeunes que la proportion de « discrets[2] » est la plus élevée. Si l’appui au Oui est similaire chez les 18-29 ans et les 70 ans et plus, la proportion d’indécis est deux fois et demie plus importante chez les premiers comparativement aux seconds. On pourrait dire que, si les jeunes sont aussi peu souverainistes que les plus vieux, ils sont toutefois moins fédéralistes (33 % d’appui au Non chez les jeunes contre 47 % chez les plus vieux).

Martel avait donc partiellement raison : les cohortes les plus fédéralistes sont effectivement en voie de disparaître et les boomers restent parmi les plus souverainistes. Mais une hypothèse essentielle ne s’est pas révélée juste : les jeunes d’aujourd’hui sont beaucoup moins portés par le projet souverainiste qu’auparavant.

Persistance de l’appui à la souveraineté

Comment l’appui à la souveraineté évolue-t-il au cours de la vie ? Les cohortes du baby-boom sont-elles demeurées aussi souverainistes qu’elles l’étaient en 1995 ? Qu’en est-il de ceux qui ont voté Oui alors qu’ils étaient plus jeunes ?

Force est de constater que de nombreux francophones ayant voté Oui en 95 ont aujourd’hui changé leur fusil d’épaule. Comme le montre le graphique 2, entre 20 et 30 % de ceux qui ont voté oui en 1995 sont désormais indécis ou voteraient carrément pour l’option du Non.


Graphique 2

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Fait étonnant, c’est chez les plus jeunes que l’appui à la souveraineté a le plus diminué. Près de 20 % des jeunes qui ont voté Oui en 1995 voteraient Non aujourd’hui, et une proportion similaire se déclare désormais indécise. Les générations plus âgées, dont les boomers (30-49 ans en 1995) sont également moins souverainistes qu’auparavant, mais l’attrition est moins importante que celle observée chez les plus jeunes. Entre 5 et 10 % de ceux qui ont voté Oui en 95 voteraient Non aujourd’hui, et une proportion semblable se déclare indécise.

On observe donc un effet de l’époque, de l’air du temps, sur l’appui à la souveraineté : c’est ce que les démographes appellent un effet de période. On le voit, tous les groupes d’âge sont plus ou moins affectés par un abandon de l’idéal indépendantiste. À cet effet de période semble se superposer un effet d’âge ou de cohorte, mais dans le sens contraire de ce qui avait été anticipé. Ce n’est effectivement pas les plus vieux qui remettent le plus massivement en question leur appui à la souveraineté, mais bien les plus jeunes, soit ceux qui avaient de 18 à 29 ans en 95 et qui en ont aujourd’hui de 36 à 47.

Mais si certains souverainistes d’hier doutent de leurs convictions ou se sont convertis au fédéralisme, on peut raisonnablement supposer que certains fédéralistes aient embrassé la cause indépendantiste depuis 1995. Le graphique 3 montre l’appui à l’indépendance chez les francophones qui ont voté Non en 1995.


Graphique 3

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L’appui au Non apparaît d’emblée plus stable que l’appui au Oui. Peu importe la catégorie d’âge, ce sont seulement entre 5 et 10 % de ceux qui ont voté Non en 1995 qui voteraient Oui aujourd’hui, avec une proportion similaire d’indécis. Fait intéressant, c’est chez ceux qui ont voté dans leur jeunesse que l’appui au Non apparaît le plus stable.

La désaffection des souverainistes de 1995 n’a donc été que partiellement compensée par le recrutement de nouveaux souverainistes. Les taux de « transfert » sont plus bas du Non vers le Oui que du Oui vers le Non. En outre, ceux qui ont voté Oui étant plus nombreux, le flux « net » vers le Non s’en trouve d’autant plus important.

Augmentation de la population non francophone

Dans son article, Martel passe complètement sous silence la question du vote selon la langue maternelle, élément qui constitue pourtant un déterminant majeur de l’appui à la souveraineté. Comme l’illustre le graphique 4 ci-dessous, le fait de ne pas avoir le français comme langue maternelle est un excellent prédicteur de l’appui à l’option du Non. L’appui au Oui est sous la barre des 10 % chez les jeunes comme chez les plus vieux, bien en deçà de l’appui observé chez les francophones. L’appui au Non semble toutefois plus affirmé chez les non-francophones de 30 ans et plus. En effet, la proportion d’indécis apparaît plus forte chez les plus jeunes, ce qui s’explique possiblement par la proportion plus importante de non-francophones nés au Canada. Ceux-ci ayant pour la plupart grandi au Québec, ils sont possiblement plus réceptifs (ou moins hostiles) aux aspirations indépendantistes des francophones.


Graphique 4

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Quelques centaines de milliers de non-francophones se sont installés au Québec depuis 1995, et selon toute vraisemblance, cette tendance se poursuivra dans les prochaines années, voire dans les décennies à venir. Conjugué aux importants volumes d’immigration, le taux de fécondité relativement faible des Québécois – il se situe sous le seuil de remplacement depuis des décennies – entraîne un déclin relatif de la population francophone depuis le référendum de 1995. Selon les projections démolinguistiques, ce déclin est installé durablement et devrait se poursuivre dans les prochaines décennies, tirant l’appui à l’indépendance à la baisse et diminuant les chances du Parti québécois (fortement impopulaire chez les non-francophones) d’accéder au pouvoir.

En fait, comme le montre le graphique 5, la proportion de francophones au Québec est déjà en deçà du niveau le plus bas enregistré depuis l’avènement de la Confédération canadienne (ligne pointillée, atteint en 1931).


Graphique 5
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Conclusion

En somme, entre 1995 et aujourd’hui, les générations les plus fédéralistes ont graduellement disparu et ont été partiellement remplacées par de jeunes générations plus souverainistes qu’elles ne l’étaient elles-mêmes, mais moins souverainistes que ne l’étaient les jeunes de 1995. Durant cette période post-référendaire, le Québec a également accueilli un nombre important de nouveaux arrivants non francophones dont la grande majorité est défavorable au projet souverainiste.

D’ici quelques années, ce sont les générations les plus souverainistes, soit celles du baby-boom, qui atteindront les âges de grande mortalité, alors même que semble s’étioler l’appui à l’indépendance chez les jeunes francophones qui font leur entrée dans l’électorat. Les vagues successives d’immigration continueront quant à elles de faire baisser le poids de la population francophone au Québec et de plomber l’appui à l’indépendance.

Martel avait partiellement raison d’affirmer que « L’effet du vieillissement de l’électorat n’a pas de grandes conséquences sur le résultat d’un référendum sur la souveraineté. » Mais il n’avait pas pu prévoir le désengagement des jeunes souverainistes de 95, ni la faiblesse de l’idéal souverainiste chez les jeunes d’aujourd’hui, sans compter l’augmentation graduelle et constante de la proportion de non francophones dans la population. Prises telles quelles, les tendances démographiques actuelles hypothèquent considérablement l’avenir de l’option souverainiste.

Le mouvement indépendantiste est donc à la croisée des chemins. Il devra relever plusieurs défis majeurs afin d’assurer sa survie.

Il doit premièrement et de toute urgence réintégrer la jeunesse dans le mouvement indépendantiste : c’est l’avenir même de l’option qui en dépend. L’appui au Non étant plus persistant que l’appui au Oui, il faut empêcher les jeunes indécis de cristalliser leur appui au fédéralisme canadien. Pour assurer l’avenir, il est impératif que les jeunes demeurent les plus souverainistes de tous les Québécois.

Il faudra également entreprendre une réflexion sérieuse sur les raisons profondes qui ont éloigné les jeunes de 1995 de l’idéal souverainiste. Pourquoi ont-ils voté Oui ? Pourquoi voteraient-ils Non aujourd’hui ? Qu’est-ce qui a changé entre-temps ? Quels sont les facteurs qui ont fait grimper l’appui au Oui lors de la dernière campagne référendaire ? Ces facteurs sont-ils encore présents aujourd’hui ?

Finalement, les souverainistes doivent continuer de tendre la main aux non-francophones, même si toutes les tentatives de rapprochement ont échoué par le passé. La tâche est difficile, on le sait. Même Gérald Godin, interculturaliste par excellence, avait réussi à gagner la sympathie des communautés culturelles sans toutefois arriver à leur faire partager ses aspirations indépendantistes. Quoi qu’il en soit, même si la cause des non-francophones était perdue, il n’en demeurerait pas moins essentiel de construire des ponts et d’entretenir une diversité de canaux de communication, en évitant toutefois de se compromettre sur l’essentiel (comme la défense du français par exemple) : peu importe le destin constitutionnel du Québec, la question du vivre-ensemble demeurera incontournable.

Les analyses comme celle présentée dans ce court article doivent se multiplier et être régulièrement soumises à l’épreuve des faits. Il faut réaliser de véritables enquêtes de fond et multiplier les sondages pour mieux comprendre les attitudes de l’électorat et l’évolution de la conjoncture politique. Il faut aussi résister aux approches simplistes par sondage d’opinion (sans toutefois les délaisser complètement) et replacer la sociologie et la démographie au cœur de l’analyse politique.

 

 

[1] Réalisé à la fin octobre 2013, le sondage web comprend un échantillon de 3063 répondants et inclut entre autres des questions sur l’âge, les caractéristiques linguistiques, le vote au référendum de 1995 et l’appui à la souveraineté au moment du sondage. La question posée pour déterminer l’appui à la souveraineté en 2013 est la même que celle utilisée au référendum de 1995 afin de permettre les comparaisons.

[2] Principalement des indécis, mais aussi des gens qui refusent de répondre ou qui s’abstiendraient de voter.

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