Éditorial - Il faut faire monter la mise

2014dcembre250Le geste mérite d’être salué : le pied de nez aux puissants que vient de faire Gabriel Nadeau-Dubois en remettant son Prix du gouverneur général au regroupement « Coule pas chez nous » est susceptible de mettre le Québec en mouvement. La réponse au premier appel de soutien au financement est encourageante. Il faut faire monter la mise.

Il faut non seulement accroître les moyens de financer l’opposition, il faut élargir les motifs de protestation. Ce qui se joue dans ces projets, ce n’est pas seulement la protection de l’environnement et des bélugas. Ce qui se joue là, c’est l’autodétermination du Québec. C’est notre capacité d’orienter notre développement et de faire servir nos avantages stratégiques à la construction d’une économie durable, propre. L’alliance du grand capital et de l’État canadian vise à nous imposer un fédéralisme pétrolifère, c’est-à-dire une servitude imposée. Notre territoire, notre façon de l’habiter, nos choix énergétiques et environnementaux sont de travers dans le chemin du nation building du pétroÉtat et Ottawa ne négligera rien pour réduire à néant toute volonté de s’y opposer au nom de notre intérêt national.

Les fuites concernant la stratégie de relations publiques de TransCanada avaient déjà au moins servi à éviter que le grand capital ne mette ses grosses pattes sur l’Institut des sciences de la mer. Effet collatéral également, les révélations concernant la présence des élites triées sur le volet a un cocktail de séduction les obligera à plus de retenue dans leurs interventions publiques. Leur crédibilité reste entachée. Quant à la participation des grands gestionnaires de société d’État et d’institutions publiques à toute discussion publique sur les projets de pipeline, elle devrait être tenue pour inacceptable et incompatible avec le devoir de réserve qu’on est en droit d’attendre d’eux. Il faut un mouvement social fort qui puisse prendre l’initiative du débat et en fixer les paramètres.

Il le faut, car dans l’état actuel de la distribution des compétences dévolues au gouvernement provincial, c’est clair, le dossier est joué. En commission parlementaire à l’Assemblée nationale, les fantassins du pétrole sale sont venus le dire avec arrogance : le Québec, sa voix, ses institutions ne comptent pour rien, c’est Ottawa qui décidera. Et les choses vont rondement de ce côté-là avec la mise en scène menée par l’Office national (sic !) de l’énergie. Le changement de ton de l’ineffable ministre Heurtel, loin de modifier le cours des choses, va plutôt servir à dresser des écrans encore plus opaques.

Il ne faut pas se leurrer, les conditions qu’a rendues publiques le gouvernement du Québec n’ont rien à voir avec une quelconque conversion tardive. Il reprend les arguments des provinces canadiennes, se comporte comme une province canadienne comme les autres. L’air de redresser l’échine, il cherche plutôt une manière élégante de rentrer sous la carpette. Il s’agit essentiellement d’une mesure de participation au compromis canadian qui se prépare. La méthode est éculée, on le sait, mais le gouvernement Couillard n’en connaît pas d’autres. Il va tout mettre en œuvre pour placer sa position dans le cadre stratégique des provinces, penser le Québec dans l’espace canadian et trouver dans la rhétorique de l’acceptabilité sociale, et autres précautions oratoires, le matériau requis pour engluer le débat et rendre difficile toute lecture des intérêts propres du Québec.

La vérité, c’est que ce projet de pipeline est en tous points contraire à nos intérêts nationaux. Il déploie des moyens et une logique de développement radicalement opposés aux choix énergétiques et économiques que nous avons faits. L’adhésion au grand projet d’une infrastructure et d’un système intégré (fleuve, route, train) de transport du pétrole sale, c’est l’adhésion au nouveau visage de la National Policy du XXIe siècle. Le Canada, qui s’est construit sur l’axe est-ouest avec le chemin de fer au XIXe siècle, veut désormais renforcer le caractère intégrateur de cet axe en l’ordonnant non plus sur le transport des céréales et la production manufacturière, mais bien plutôt sur l’exportation de pétrole.

On l’a dit et redit, le Québec n’y trouvera que des miettes en plus de prendre tous les risques environnementaux. On ne dit pas suffisamment qu’il y perdra toute possibilité de se donner une orientation économique durable. Souscrire à l’économie du pétrole sale ce n’est pas seulement ruiner nos efforts et nos conditions de participation à la lutte aux changements climatiques, c’est aussi, et surtout, délaisser la position stratégique exceptionnelle que nous détenons.

Près de la moitié de l’énergie consommée au Québec est d’origine renouvelable. Nous sommes une des sociétés les mieux placées au monde pour nous affranchir du pétrole et conduire une politique d’indépendance énergétique reposant sur les énergies renouvelables. Nous pourrions tenir une position de tête à l’échelle mondiale en ces matières et nous y renoncerions pour nous laisser satelliser par Ottawa et Calgary ?

La question du pipeline est un révélateur exceptionnel de notre condition et des choix qui s’offrent à nous. Ceux-là qui n’avaient pas encore vu le lien entre les enjeux environnementaux et la question nationale ont désormais l’occasion de comprendre que lorsque nous ne sommes pas maîtres chez nous la servitude définit notre rapport à l’environnement aussi bien qu’aux puissances qui le saccagent. La bataille de Cacouna sera donc plus que la bataille pour la protection des bélugas. C’est d’ores et déjà une bataille pour la liberté.

Liberté de décider comment nous voulons habiter notre territoire.

Liberté de choisir un autre développement économique.

Liberté de choisir comment nous voulons faire notre part et participer à l’effort international de lutte à l’effet de serre.

Liberté de choisir notre avenir.

Il faut faire monter la mise. Nous voilà devant l’occasion de grands dépassements. Nous en avons la force et les moyens. Il faut s’en donner le courage.

 

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