Architecture d’une oeuvre romanesque

France Théoret, poète, romancière et essayiste est née à Montréal.

Ce que je veux, dit l’Euguélionne ?
TOUT ! JE VEUX TOUT !

Au début de 2006, je pensais Louky Bersianik injustement oubliée. Ce qu’elle avait écrit de la féminisation de la langue, en particulier, ne lui était jamais attribué. J’ai eu l’idée de commencer des entretiens avec elle. Le premier entretien a porté sur la féminisation[1]. Nous avons poursuivi et avons réalisé six entretiens accessibles aux chercheuses et aux chercheurs, Bibliothèque et Archives Canada ayant acquis les CD.

Mon texte constitue des prolégomènes à des écrits futurs. Il s’agit d’une introduction au cinquième entretien tenu le 5 juin 2006, qui n’est pas encore transcrit. Le questionnement visait à exposer le projet littéraire de Louky Bersianik conçu au cours des années soixante. Des recherches dans les archives de l’auteure seront nécessaires pour préciser le dessein et compléter le plan d’une œuvre élaborée avant la publication de L’Euguélionne.

À partir des documents que je possède, je présente une idée de l’immense projet littéraire, tel qu’il a été pensé. L’idée fondatrice de mon propos est la suivante : le plan esquissé fait intégralement partie de l’œuvre.

Louky Bersianik entendait signer son premier livre du nom Bersianik, comme on dit Voltaire, Diderot. C’est dire la considération portée à la littérature. À la demande d’Hubert Aquin, elle s’est composé le prénom Louky au moment de la parution de L’Euguélionne.

Lectrices et lecteurs de la première édition aux Éditions La Presse en 1976, nous avons connu une idée de l’œuvre à venir. Sur la page de gauche en regard du faux titre à la page de droite, l’auteure annonçait plusieurs titres. Cela se lisait comme suit :

En préparation :

LES CAHIERS D’ANCYL

Dialogue avec l’Euguélionne

LE SQUONK

DU BEURRE DE PLOMB DANS L’AILE

LE NOPAL

dans le cycle d’une mise à mort en

QUATORZE MILLE ET UNE NUITS

Les quatre romans faisaient partie d’un cycle ou d’une série. Déjà en 1976, ces manuscrits étaient achevés ou en voie de parachèvement. Louky Bersianik présentait, en accompagnement de son premier roman, la proposition d’une œuvre romanesque.

Il existe donc dans la genèse de L’Euguélionne plusieurs manuscrits encore inédits. L’écrivaine s’engageait en littérature avec une langue, une pensée, une expression structurées et organisées à partir d’un travail accompli sur plusieurs manuscrits. L’imagination était au pouvoir.

Avec un livre majeur, L’Euguélionne, Louky Bersianik fait une entrée pleine grandeur en littérature québécoise. Nul critique littéraire n’a écrit qu’il s’agit d’un écrivain qui promet, d’une voix qui émerge, d’une œuvre en devenir. Les critiques se sont-ils interrogés sur les origines ou l’historique de ce qu’on peut appeler un « ovni » littéraire ?

L’écrivaine parle ainsi de sa manière littéraire. Elle structure sa pensée bien avant d’écrire, « tout en gardant la possibilité d’ouverture du texte. » Elle a déjà tout « dans la tête » quand elle arrive devant son ordinateur, autrefois devant sa machine à écrire. En cours d’écriture, elle se réfère pour « chacun des mots » au dictionnaire analogique, Le Robert, il s’agit de « remonter à l’origine du mot pour trouver l’acception juste ». Louky Bersianik s’autocensure dans la forme, mais ne s’autocensure jamais, « au grand jamais » dans le contenu.

Elle considère « l’écriture est le moyen le plus raffiné, le plus subtil d’exprimer sa pensée. »

Nous abordons une réflexion subsidiaire sur la science-fiction et le fantastique présents dans ses romans.

Lors de l’un de ses séjours à Paris au cours des années cinquante, elle a été « accro » à la science-fiction, de même, une lectrice collectionneuse de la revue Planète.

Les récits de science-fiction se passent sur une planète étrangère. Ainsi, pour Le Squonk, elle a créé, obsédée par l’idée de planètes habitées par des êtres intelligents, une planète du nom d’Eunorexie, dont le nom provient d’Iron Ore, la grande compagnie minière.

Elle a délaissé la science-fiction, mais elle a conservé le monde fantastique, puisqu’« il y a tout le temps du fantastique ».

« Pour moi, c’est naturel de voler, d’avancer debout dans l’espace. » L’Euguélionne le fait par moments.

L’Euguélionne est le dernier titre d’une fresque qui devait comporter six romans. « Le Squonk » est, à la fois, le nom de la fresque et le nom d’un roman (inédit) dont Sylvanie Penn est le personnage central et dont l’action se passe sur la planète Eunorexie, dans la ville appelée Scramville.

L’écrivaine possède un plan graphique et des cahiers de notes consacrés à l’ensemble de la fresque. L’Euguélionne apparaît à la toute fin du roman Le Squonk[2].

Louky Bersianik l’a dit et redit : l’Euguélionne est un personnage sans importance ou de dixième ordre dans Le Squonk. Son personnage, une pasionaria, se tenait à la porte d’un café et disait aux gens de s’enfuir de la planète Eunorexie. Un jour, l’Euguélionne qui s’adressait à tous a commencé à lui parler. L’auteure affirme avoir écrit sous la dictée de son héroïne qui avait une voix forte, une voix de pasionaria justement. Des scribes autrefois écrivaient sous la dictée. Ne dit-on pas que la Bible a été dictée ?

Si l’Euguélionne parle haut et fort, Louky Bersianik avoue qu’elle-même a « horreur d’être mise en avant », qu’elle « déteste avoir le spotlight sur [elle] », qu’elle a « horreur de [se] mettre en valeur ». Elle dit qu’elle a un « passé de muette. » Elle l’affirme : « Je ne parlais pas ».

Dans un contexte littéraire et biographique semblable, « L’Euguélionne, c’est un flash…viscéral », affirme-t-elle.

L’ensemble romanesque « L’Archéologie du futur » est issu du Pique-nique sur l’Acropole. Il a été conçu comme une épopée lyrique, une fresque et un projet global. Cinq livres doivent suivre le premier qui a pour titre Le pique-nique sur l’Acropole. Le roman a été publié en 1979 (VLB éditeur). Des parties de la fresque générale sont écrites. L’écrivaine en a publié divers morceaux dans des revues, sous les titres suivants : Le portique des noms propres, L’outrage et le ressentiment, ainsi que des fragments sur la statuaire grecque. De fait, elle dit en avoir publié « de nombreux extraits » qui ne sont pas rassemblés.

Le projet global de « L’archéologie du futur » esquisse une histoire. Les femmes du Pique-nique introduisent aux romans suivants dont le second s’intitule : Athènes les Terribles Vivantes[3]. Avec les Cariatides, les personnages du Pique-nique descendent de l’Acropole à travers le vieux cimetière de la ville. Elles rassemblent les femmes dont les noms apparaissent sur les monuments funéraires, ainsi que les femmes de la mythologie, et vont cheminer d’Athènes, à Mycènes, à Olympie, à Delphes où a été fondé le patriarcat afin de refaire le procès d’Oreste. Elles se rendent ensuite à Éleusis pour célébrer les noces de Déméter et renouer avec l’humanité.

Louky Bersianik commente : quand Agamemnon part à la guerre de Troie, il scande la généalogie, « où il n’y a que des noms d’hommes » étant entendu que « la femme est la porteuse de la semence du mâle ». Il s’agit maintenant de rétablir les noms des femmes dans la généalogie.

Elle dit : « Quelqu’un a laissé des traces. » Cette idée est fondamentale dans l’ensemble de l’oeuvre.

Le cheminement romanesque d’un site archéologique à l’autre est identique au parcours que l’écrivaine empruntait lors de ses voyages en Grèce.

Les romans d’enfance, désignés par l’écrivaine sous le titre général « Les Inenfances de Sylvanie Penn », se présentent aussi comme une fresque. La série doit comporter cinq romans, déjà entièrement pensés en 1966, spécifie-t-elle.

« Il y avait l’urgence d’écrire quelque chose de moins personnel. » Ainsi elle avait commencé la fresque du « Squonk », laquelle comporte près de mille pages d’écriture à une seule interligne au moment de la publication de L’Euguélionne.

Elle croyait que « les romans d’enfance seraient moins difficiles à écrire », ce qui n’est pas le cas.

Un seul roman de la série est publié, Permafrost (Leméac, 1997). L’écrivaine raconte ses premières années au couvent en 1937 et 1938. Le permafrost (pergélisol) est une terre qui ne dégèle jamais. Nous faisons allusion dans l’entretien au permafrost du goulag stalinien, à Chalamov. Nous parlons des clôtures Frost, du nom d’une compagnie anglophone, tout comme la référence à l’Iron Ore dont le nom a été transformé en Eunorexie, la planète du Squonk. Elle dit ne pas avoir pensé au nom Frost, bien qu’il soit question d’une clôture aux multiples significations symboliques.

Le second roman porte aussi sur la vie au couvent, entre 1939 et 1945 cette fois. Son titre Eremo, qui signifie « ermite », est le nom du couvent. Ce manuscrit est en cours d’écriture.

Doivent suivre des romans sur la maison de ville, L’Anneau d’Hier et Rêverie-d’Hiver sur la maison de campagne située à Rivière-des-Prairies.

Le dernier a pour titre : Little boy my love en référence au nom de la bombe américaine « little boy » lancée sur Hiroshima. Elle avait « quatorze ans à l’époque d’Hiroshima », précise-t-elle.

J’ai fait allusion, en cours d’entretien, à un titre de roman que je connais depuis longtemps, Le nu à la lucarne. Elle dit que ce roman à écrire appartient à une autre fresque sans plus de précisions.

Ainsi, il y a trois fresques romanesques ou trois séries de récits pour lesquels il existe un titre publié.

Les manuscrits existants et non publiés font partie du « Squonk ». Pour « L’Archéologie du futur », il existe le plan et des fragments inédits. De la fresque des « Inenfances de Sylvanie Penn », Eremo est un manuscrit inachevé en 2006.

L’œuvre entièrement rêvée avant son écriture aurait été gigantesque si Louky Bersianik avait pu la réaliser.

Un projet aussi structuré nécessite une pensée, un langage et la possibilité d’unifier l’écriture. La connaissance des plans et des manuscrits permettra d’avoir une idée plus exacte de l’architecture d’une œuvre romanesque de grande envergure. Le regard global ouvrira la possibilité de modifier et d’affiner ce que l’histoire littéraire appelle une représentation du monde.

Dès les années soixante, l’écrivaine dit qu’elle avait ses romans en tête et qu’elle vivait dans ses romans, selon la très belle expression littéraire. Elle ajoute que dans sa génération d’écrivains (elle est née en 1930), « on a toujours pensé publier, mais on était négligent ». Ce sont les mots de Louky Bersianik (comme tout ce qui apparaît entre guillemets.) Écrire et publier, ce n’est pas le même acte. Dans un entretien précédent, elle raconte comment elle a commencé à écrire dès l’âge de huit ans, ce qu’elle a poursuivi inlassablement.

J’ai appelé Louky Bersianik « Géante de désirs » quand je l’ai connue en 1976. Elle l’est demeurée jusqu’à la fin.

 

 


 

[1] « Les origines de la féminisation », Philosopher au Québec, deuxièmes entretiens, PUL, Québec, 2011 (pages 141 à 166).

[2] Pour des détails supplémentaires sur l’écriture de L’Euguélionne, lire le grand texte : « En marge d’un roman qui n’en est pas un », 10/10, éditions Stanké, 1985 (pages 403 à 408).

[3]Athènes et les Terribles Vivantes, le titre d’un roman qui n’a pas été écrit. Les Terribles Vivantes, le titre du film de Dorothy Todd Hénaut est emprunté à Louky Bersianik.

 

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