Numéro du centenaire

2017janvierfevrier250

L'exceptionnel numéro du centenaire, grand format couleur, retrace l'évolution de la pensée nationale sur tout un siècle.

 

Allocution de Robert Laplante lors du lancement
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Les excommuniés de Saint-Michel

Au début de 1775, la Côte-du-Sud qui, 16 ans plus tôt, avait subi les affres de la conquête (incendies gratuits de près de 1500 bâtiments de Lotbinière à Kamouraska) est courtisée par les insurgés américains qui assiègent Québec, capitale fortifiée. Ils seront très nombreux, parmi les habitants, à vouloir adhérer au message des républicains du sud et, le cas échéant, à possiblement appuyer leurs troupes. On est certes divisé dans les paroisses sur la question, mais on compterait, semble-t-il, plus d’habitants disposés à soutenir les Bostonnais que de volontaires pour défendre les Britanniques. Face à la menace d’un soulèvement citoyen, Mgr Briand, homme autoritaire, lié d’amitié avec le gouverneur Carleton depuis plus de dix ans, apôtre de la collaboration et de la soumission en remerciements pour l’Acte de Québec, est chargé de calmer les esprits. En mai, il exhorte les paroissiens de Saint-Thomas à rester soumis aux maîtres britanniques. Par l’entremise de ses porte-parole, curés ou missionnaires de paroisses, il exige obéissance en publiant le fameux mandement le 22 mai 1775 :

Vos serments, votre religion, vous imposent de défendre de tout votre pouvoir votre patrie et votre Roy […] Portez-vous avec joie à tout à tout ce qui sera commandé de la part d’un Gouverneur bienfaisant, qui n’a d’autres vues que vos intérêts et votre bonheur.

L’historien de l’Église canadienne, l’abbé Auguste Gosselin, raconte comment on procédait pour l’accomplissement de cette obligation : on invitait au presbytère ou à la porte de l’église les gens à former un cercle, à lever la main droite en prononçant son nom. Ensuite, chacun devait répéter :

Je promets et jure devant Dieu solennellement que je serai fidèle à Sa Majesté Britannique, le Roi George second, que je ne porterai point les armes contre lui, et que je ne donnerai aucun avertissement à ses ennemis qui puisse en aucune manière nuire[1].

Alors qu’à l’automne 1775, les « libérateurs » ont réalisé des avancées supplémentaires, une nouvelle offensive est menée en chaire sous l’ordre de Mgr Briand. Le dimanche 1er octobre 1775, profitant de son prône, le père Lefranc, jésuite, est en train de transmettre le message d’obéissance et de soumission, lorsque soudain un paroissien se lève et s’écrie : « C’est assez longtemps prêché pour les Anglais[2] ! » et d’ajouter, selon la tradition orale : « prêchez donc un peu pour le bon Dieu, maintenant ».

Scandale et stupéfaction. Mgr Briand, écrit avec empressement au curé Antoine Lagroix de Saint-Michel, lui demandant d’identifier l’habitant ayant « parlé avec tant d’impertinence, d’impiété et d’irréligion », sous menace de fermer au culte les églises de Saint-Michel, de Beaumont, de Saint-Vallier et Saint-Charles. Il ajoute : « On dit que les prêtres prêchent la guerre. Non ! Je ne la prêche pas, mais l’obéissance et la subordination, la fidélité au serment et à leur Roi qu’ils ont promise[3] ». À la suite de cette menace, aucun office religieux dans la paroisse de Saint-Michel pendant un mois, jusqu’au moment où le coupable, Pierre Cadrin, fut, semble-t-il, dénoncé.

On ne sait avec certitude si c’est Pierre Cadrin qui a interpellé le missionnaire, mais plusieurs indices tendent à lui en confirmer la paternité. Chose certaine, ces citoyens du quatrième rang (aujourd’hui village de La Durantaye) étaient solidaires et partageaient le même sentiment à l’égard du nouveau maître de la colonie et aucun membre du clergé collaborateur n’allait les faire fléchir. Cet incident démontre aussi que Mgr Briand et ses curés, en perpétuelles génuflexions devant Carleton, n’arrivaient pas à casser l’opinion des habitants, qui à défaut d’avoir de profondes convictions prorebelles, voyaient sans doute dans leurs actions, une occasion rêvée de déloger le conquérant britannique.

Excommunications formelles ou rejet délibéré de l’Église ?

Après le retrait forcé des troupes américaines, l’heure est au règlement de comptes. Mgr Briand, par accommodement stratégique, va accepter qu’on redonne les sacrements aux habitants qui se sont commis avec les insurgés républicains, mais il n’est pas du genre à accepter de similis regrets. Il voudra plutôt humilier les coupables avant de leur accorder le pardon. Ce fut fait lors de la cérémonie de célébration[4] de la défense de Québec, du mardi 31 décembre 1776, à la cathédrale de Québec. Selon la description qu’en fait un officier allemand, « un office religieux pendant lequel huit malheureux Canadiens, qui s’étaient rangés du côté des rebelles furent, la corde au cou, obligés de se repentir devant toute l’audience et de solliciter le pardon de Dieu, de l’église et du roi[5] ». Dans d’autres cas, on demandera aux présumés coupables d’infractions d’exprimer leurs regrets ou leur repentir à l’église, devant les autres paroissiens. Puis avec le temps, les curés firent graduellement preuve de souplesse en accueillant ceux qui se présentaient aux sacrements. Le nombre de cas d’excommunications officialisés dans les registres de l’archevêché semble restreint.

Pierre Cadrin et ses acolytes du quatrième rang (Marguerite Racine, Laurent Racine Félicité Doré, Jean-Baptiste Racine dit Noyer) seront plus tard inhumés dans un cimetière improvisé, créé à même un lopin d’environ un arpent carré à proximité d’un ruisseau et du chemin du quatrième rang sur la terre de Pierre Cadrin[6]. Cadrin sera le premier à décéder en 1781 (contrairement à l’information de Louis-Honoré Fréchette qui, dans La Légende d’un peuple, mentionne plutôt 1786). Rectifiée, la date de cette inhumation permet de mieux saisir le rôle et l’influence de cet habitant âgé de plus de 75 ans au moment de l’invasion américaine.

En 1880, à la suite à la suite d’une requête de la famille Pouliot, propriétaire de l’ancienne terre des Cadrin depuis 1830, on rapatrie les corps vers le cimetière de Saint-Michel. C’est plus précisément le 11 octobre 1880 que le curé Napoléon Laliberté, autorisé par l’archevêché de Québec, fait déposer les ossements bien conservés dans un même cercueil dans une partie du cimetière réservée aux enfants non baptisés.

Dans l’acte rédigé lors de cette nouvelle inhumation, le curé écrit : « Ces cadavres, d’après le témoignage de la tradition et des plus anciens citoyens de Saint-Michel, sont ceux de Félicité Doré, femme de Dubord, d’Urbain Cadrain, d’un autre Cadrain, d’une Racine et d’un Tanguay ». Il ajoute dans cet écrit : « il nous a été impossible toutefois d’identifier au juste les noms de ces personnes qui après la conquête du Canada par l’Angleterre ne voulurent jamais se soumettre au nouvel ordre des choses. L’autorité religieuse intervint alors pour calmer les esprits ». Puis, il spécifie que « les cadavres exhumés aujourd’hui sont ceux des personnes mortes sans se réconcilier avec notre Mère la Sainte Église, privées des sacrements et inhumées alors en terre non consacrée et sans même la présence du prêtre[7] ».

Il est certain que, mises au ban de l’église, ces personnes ont souffert d’exclusion sociale pour motif d’opinion. Nos mœurs d’aujourd’hui et la Charte québécoise des droits et des libertés font, bien sûr, mal paraître les comportements du clergé de l’époque. Les familles Cadrin, Racine, Doré habitent toujours la région et sont encore associées d’une certaine façon à ces événements.

Une réhabilitation à l’horizon

Pour plusieurs, le devoir de mémoire commande une réhabilitation de ces « excommuniés de Saint-Michel ». Ces derniers, tout comme La Corriveau, font partie de l’histoire de la plaine côtière de Bellechasse. Représentatifs de cette période intensive de colonisation à Saint-Michel et Saint-Vallier, ils alimenteront l’histoire sociale et ethnologique du XVIIIe siècle dans ce coin du pays. Un ouvrage est en préparation sur le sujet. Il devrait faire découvrir comment Pierre Cadrin et ses voisins ont vécu des événements politiques majeurs : guerre de la conquête en 1759, invasion américaine en 1775-76. Leur résistance à l’esprit de soumission du temps et, pourquoi pas, leur « entêtement » à se tenir debout devraient être source d’inspiration pour tous les Québécois et Québécoises d’aujourd’hui qui croient toujours au pays en devenir. 

 

 

[1] Auguste Gosselin, L’Église du Canada après la conquête, deuxième partie 1775-1789, Québec, Laflamme, 1917, p. 3.

[2] Raoul Roy, Les patriotes indomptables de La Durantaye, Éditions Parti Pris, p. 32.

[3]Ibid, Raoul Roy, p. 33.

[4] Mgr Briand émet un mandement le 29 décembre 1776 « pour faire célébrer l’anniversaire de l’évacuation de Québec par les Américains le 31 décembre 1775 ». À cette occasion, une messe solennelle en actions de grâces, après laquelle sera chanté le Te Deum en habits pontificaux.

[5] Wilhelmy, Jean-Pierre, Les mercenaires allemands au Québec, 1776-1783, Septentrion, 1997, p. 76.

[6]Ibid, Raoul Roy, p. 35.

[7] Registre paroisse de Saint-Michel-de-Bellechasse, 11 octobre 1880.

 

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