L'histoire politique nationale, un champ d'étude qui doit reprendre sa place

Réponse à la critique du rapport « L’histoire nationale négligée » par Jean-Marie Fecteau parue dans L'Action nationale (Novembre-Décembre 2011, vol. CI, nos 9-10) sous le titre « Histoire politique et histoire nationale au Québec »
N.B. : L’historien Jean-Marie Fecteau a été emporté par la maladie cet automne à l’âge de 63 ans. Son apport à l’historiographie en matière d’histoire sociale, notamment de la pauvreté et du crime, est reconnu au Québec et à l’étranger. Tout en saluant les contributions d’un historien émérite disparu trop tôt[1], nous croyons qu’il demeure impératif d’exposer les raisons de notre désaccord avec les arguments développés par lui dans la livraison de novembre-décembre 2011 de L’Action nationale, dans « Histoire politique et nationale au Québec » en réponse au rapport de recherche L’histoire nationale négligée. Enseignement et recherche universitaires au Québec rédigé par Éric Bédard, avec l’assistance de Myriam D’Arcy[2]. Le débat sur la place de l’histoire politique et nationale du Québec, que nous estimons essentiel, continue de faire rage. Pour les défenseurs de l’histoire politique et nationale, il demeure important de prendre en compte les critiques présentées par J.-M. Fecteau et d’y répondre, car ils sont représentatifs d’un courant de pensée. C’est ce que nous entendons faire dans ce texte, en cherchant à éviter le débat personnel pour nous en tenir à un débat d’idées.
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Professeur d’histoire à l’UQAM, spécialiste d’histoire sociale du Québec au XIXe siècle, feu mon collègue Jean-Marie Fecteau a donc publié une réponse (une « dénonciation » écrit-il) extrêmement virulente du rapport Bédard, qui mérite, estimons-nous, rectification. Signalons d’emblée que nous sommes membre de la Coalition pour l’histoire et membre du comité consultatif des historiens de la Fondation Lionel-Groulx qui ont commandé L’histoire nationale négligée.

On a reproché au nouveau programme d’histoire du Québec et du Canada au secondaire d’être dénationalisé (et nous avons participé à cette critique[3]), ce que revendiquent plusieurs de ses promoteurs (comme Jocelyn Létourneau[4]) mais que d’autres de ses défenseurs nient. Les mêmes critiques ont reproché à l’ensemble des programmes d’histoire scolaire voire au renouveau pédagogique dans son ensemble de négliger une bonne partie du contenu classique de l’enseignement, les « connaissances », au profit des « compétences[5] ». Après la place de l’histoire à l’école qui a motivé sa création, la Coalition pour l’histoire a voulu analyser la situation aux niveaux d’éducation supérieurs, avec l’appui de la Fondation Lionel-Groulx.

La place de l’histoire du Québec dans l’enseignement postsecondaire

De là sont nées deux études : Je ne me souviens plus. L’état désastreux de l’enseignement de l’histoire national dans le réseau collégial public du Québec, par Gilles Laporte et Myriam D’Arcy, publiée en novembre 2010 puis L’histoire nationale négligée. Enseignement et recherche universitaires au Québec, publiée en septembre 2011. Chacune est appuyée sur une analyse rigoureuse des données et assortie de recommandations. On savait qu’en sciences sociales, les cours sur le Québec ont moins la cote que les thématiques internationales et, de même, que l’histoire politique du Québec obtient moins de place dans les universités québécoises que l’histoire sociale. Mais ces questions n’avaient pas été analysées avec rigueur et précision.

Ces deux études ont révélé de façon documentée la faible présence de l’histoire nationale dans l’enseignement postsecondaire. Je ne me souviens plus comptabilise le nombre de cours d’histoire du Québec offerts dans les cégeps et l’évolution de la place occupée par cette discipline dans la formation générale depuis 15 ans pour constater leur rareté extrême. L’étude analyse l’évolution des inscriptions d’après les données des registrariats des cégeps publics de 1995 à 2010 et les réponses de 140 professeurs à un questionnaire. Le seul cours d’histoire obligatoire, et encore uniquement dans certains programmes (les programmes de sciences humaines, touchant moins de 25 % des cégépiens) est le cours Histoire de la civilisation occidentale. Bon nombre de cégeps n’offrent plus aucun cours en histoire du Québec, diminution aggravée depuis 2005[6], si bien que « moins de 5 % de l’ensemble des cégépiens ont suivi un cours d’histoire nationale au terme de leurs études collégiales[7] ». Ainsi, en 2008-2009, si 58 000 étudiants étaient inscrits en Philosophie et rationalité, 16 000 en Histoire de la civilisation occidentale, seulement 2424 l’étaient en « histoire du Québec[8] ». Bref, le constat de l’effacement de l’histoire du Québec au cégep est bien documenté.

La situation à l’université : L’histoire nationale négligée

L’histoire nationale négligée, pilotée par Éric Bédard, analyse la place de l’histoire nationale à l’université dans quatre domaines : 1. La formation des maîtres : l’offre de cours en histoire offerte à la formation des maîtres du primaire comme du secondaire dans les bacs en pédagogie (voie unique pour accéder à la profession depuis 1994). 2. L’offre de cours en histoire du Québec dans les départements d’histoire des universités québécoises en général. 3. Les axes de recherche et la recherche subventionnée : les thèmes de recherche affichés par les professeurs, ainsi que la répartition des chaires de recherche du Canada en histoire au Québec comme façon de mesurer les tendances privilégiées par les subventions de recherche. 4. Les thèmes des mémoires de maîtrise et des thèses de doctorat déposés en histoire du Québec.

Dans l’ensemble des différents programmes de bac en enseignement, le nombre de crédits accordés au contenu disciplinaire « a chuté sous la barre des 50 %[9] », pour faire encore plus de place aux cours de pédagogie et aux stages. Or, comme le rappelle Bédard[10], le rapport Parent avait proposé d’éliminer les écoles normales et d’intégrer la formation des maîtres à l’université afin de renforcer la formation disciplinaire des futurs enseignants. Ajoutons à cela que ce contenu disciplinaire qui compte pour moins de la moitié des crédits est de surcroît dilué par le renouveau pédagogique, qui implique que plusieurs disciplines sont regroupées dans un profil multidisciplinaire : ainsi l’histoire fait-elle maintenant partie du « profil univers social ». Le futur enseignant sera donc formé dans un bac en enseignement secondaire, profil univers social, avec, pour le contenu disciplinaire, des cours d’histoire et de géographie et, selon les universités, de science politique et de méthodologie des sciences sociales. Le bac en enseignement primaire comporte encore moins de contenu disciplinaire, le nombre habituel de cours d’histoire oscillant autour de trois au grand total[11].

Le constat du rapport Bédard est clair : les futurs enseignants en histoire reçoivent dans les bacs en pédagogie très peu de formation en histoire, encore moins histoire du Québec. De surcroît, très peu de cours axés sur l’histoire nationale et politique plutôt que l’histoire sociale ou culturelle leurs sont offerts. À l’UQAM par exemple, dans le programme de bac en enseignement secondaire, profil univers social, on complètera au total 4 cours d’histoire du Québec, 2 cours d’introduction et 2 cours à option. Sur 16 options en histoire du Québec, 3 portent spécifiquement sur de grands événements de l’histoire nationale comme la Révolution tranquille.

Le postulat du rapport est que l’histoire nationale est étroitement liée à l’histoire politique. Avec une telle offre de cours, l’histoire nationale a donc peu de chances d’être bien maîtrisée par les futurs enseignants. En outre, ces cours, peu nombreux, sur l’histoire politique nationale sont généralement dévolus à des chargés de cours. On n’embauche presque jamais de spécialistes en ces domaines depuis 30 ans ; les départs à la retraite n’ont pas été remplacés. L’enseignement et la recherche dans ces domaines trouvent une place congrue dans les principaux départements d’histoire du Québec, surtout en langue française. Un exemple souvent retenu est le fait que les spécialistes des Patriotes sont extérieurs aux départements francophones (Bishop, et maintenant McGill[12]). Les spécialités des nouveaux professeurs en histoire du Québec sont nettement à dominante sociale et culturelle. Aucune des chaires de recherche du Canada en histoire du Québec, sises dans des universités québécoises (et en passant, la majorité se trouvent à McGill et Concordia), ne porte sur un thème d’histoire nationale qu’on pourrait qualifier de politique – tels que la Conquête, les Rébellions, la Confédération, la Révolution tranquille, etc. Ces thématiques conservent pourtant leur pertinence pour nos contemporains et pour l’histoire du Québec comme discipline.

Certes, les mémoires et thèses sur des sujets d’histoire nationale et politique du Québec continuent d’être produits en grand nombre (en proportion, environ le tiers[13]), mais cela ne se reflète pas dans les axes de recherche des chercheurs des départements d’histoire, à de rares exceptions près. Bref, ces étudiants sont dirigés par des chercheurs dont la spécialité n’est pas du tout l’histoire politique ou nationale du Québec, mais habituellement l’histoire sociale ou culturelle. Le problème n’est pas que cela se produise à l’occasion, ni que des travaux soient au croisement de plusieurs spécialités, mais l’absence de l’histoire politique du Québec dans les départements de langue française.

Une réaction virulente

Ce constat a été mal reçu par beaucoup d’historiens universitaires. Leur réprobation, dont Fecteau donne un aperçu plus étoffé, s’est largement fait entendre. Fecteau prétend que les historiens des départements concernés ont répondu de façon « discrète et limitée » (p. 211), mais ajoute en note : « À des degrés divers de virulence, seuls, à ma connaissance, mes collègues historiens universitaires Létourneau, Petitclerc, Bienvenue, Hubert, Baillargeon et Fyson sont intervenus ». Pourtant, on aurait du mal à identifier la dernière occasion qui avait suscité autant d’historiens d’autant de départements différents à se prononcer dans un débat, notamment dans les pages d’opinion des quotidiens. Au contraire, la réaction des historiens universitaires a été forte, publique et à sens unique. Voilà qui illustre combien le diagnostic du rapport Bédard dérange plusieurs historiens du Québec dans les départements concernés.

Jocelyn Létourneau, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire du Québec contemporain (U. Laval), incita le public à ne pas prendre en compte les données du rapport sous prétexte que la plupart des membres de la Fondation et de la Coalition sont des nationalistes notoires : il ne faudrait pas séparer « le message des messagers » et bien se rendre compte qu’ils tendent un « piège » politique[14]. Ces nationalistes voudraient nous faire croire que « les gens d'histoire, dans les ministères, les écoles ou les universités, sont naïfs, inconscients ou de l'autre bord. Gênant tout cela. » Létourneau est pourtant bien connu pour ses positions postnationalistes notamment en ce qui concerne l’enseignement de l’histoire ; c’est donc un comble qu’il accuse ceux qu’il définit lui-même politiquement de faire ce qu’il leur reproche.

Quand Bédard déplore qu’aucun spécialiste des Rébellions n’ait de poste dans un département d’histoire d’une université de langue française du Québec, Létourneau voit de l’intolérance : « le rapport alimente une série de poncifs sur le statut de l'histoire au Québec. Des exemples ? […] en pratique, l'histoire politique du Québec devrait être le fait de Québécois francophones ». Difficulté de compréhension ? Déformation malveillante ? Laissons le lecteur en juger. Le rapport Bédard, loin d’exiger l’exclusivité des francophones, déplore plus simplement que les départements de langue française n’accueillent pas aussi de spécialistes de ces moments charnières de l’histoire politique : pour l’enseignement, la recherche, la formation des maîtres dans ces universités.

Denyse Baillargeon (UdeM, spécialiste d’histoire sociale et des femmes) prétend que la faille du rapport, malgré ses apparences objectives, est que les frontières entre les sous-disciplines de l’histoire sociale, culturelle ou politique (associées au national) seraient devenues trop brouillées pour pouvoir en faire des catégories d’analyse : « En réalité, l’histoire sociale, l’histoire nationale et l’histoire politique se sont très nettement rapprochées au cours des dernières décennies, au point où il est maintenant devenu très difficile de classifier, avec la belle assurance dont fait preuve ce rapport, la recherche qui se fait et s’écrit uniquement à partir d’un titre[15]. » Esquivant les questions soulevées par le rapport dans trois autres domaines, Baillargeon, comme plusieurs autres, s’attarde uniquement à la question de la classification des mémoires et thèses d’après leurs titres, y voyant un critère de classement invalide. S’il est vrai que recenser les titres n’équivaut pas à une étude exhaustive, un titre est bien censé permettre de savoir de quoi traite un mémoire ou une thèse : c’est son but. Baillargeon ajoute : « L’histoire sociale et culturelle […] contribue à élargir le champ de l’histoire politique et nationale en les ouvrant à d’autres préoccupations ». C’est vrai, bien sûr, à condition de reconnaître qu’une place revient toujours à l’histoire politique et nationale, ce qui n’est pas la même chose que de considérer qu’elles sont de toute façon « couvertes » par certaines études d’histoire sociale et culturelle, sous prétexte que les frontières entre ces champs sont poreuses. A condition aussi de ne pas occulter le portrait d’ensemble dressé et documenté par le rapport Bédard. Or Baillargeon avance plutôt que la défense de l’histoire nationale n’est qu’une manoeuvre souverainiste et que l’histoire sociale dérange car elle ouvre la voie aux identités minoritaires ou encore à « des phénomènes [...] qui donnent moins de raisons de se réjouir et de poser le passé en exemple » comme si tel était l’objet de l’histoire nationale comme domaine de recherche.

La charge de Jean-Marie Fecteau

Les arguments invoqués par Fecteau sont semblables à ceux mis de l’avant par D. Baillargeon et J. Létourneau, mais il choisit L’Action nationale comme tribune parce qu’il entend se dissocier de la mouvance d’antinationalisme partisan, à laquelle on associe Létourneau et plusieurs de ceux qui s’en prennent régulièrement aux travaux de la Coalition pour l’histoire[16]. Fecteau précise donc qu’il a « à cœur [...] l’indépendance du Québec », (p. 212).

La réponse de Jean-Marie Fecteau se fait toutefois méprisante à l’occasion. Il préfère en effet qualifier L’histoire nationale négligée de « document » (p. 213, passim) plutôt que parler d’étude ou de rapport pour lui refuser tout caractère de rigueur. Le ton et le vocabulaire employés par Fecteau peuvent surprendre : il affirme que « le document d’Éric Bédard atteint des sommets de bêtise » (p. 226[17]), qu’il préconise « une intolérable régression des problématiques de recherche » (p. 213), parle même de caractère « odieux » (p. 229) et de « troglodytes » (p. 233) d’une « ignorance assez stupéfiante[18] » (p. 224). Bref, on peut regretter ce ton de la critique. Le rapport Bédard a certainement piqué cet illustre artisan de l’histoire sociale, qui s’est aussi fait le défenseur d’une certaine histoire socio-politique, en s’intéressant aux liens entre évolution sociale, évolution des mentalités, et idéologie globale de la société.

Nous l’avons mentionné, le rapport Bédard s’inscrit dans la démarche plus large de la Coalition pour l’histoire, mise sur pied en réaction à la situation de l’enseignement scolaire de l’histoire en particulier. Pour Fecteau, cette préoccupation pour l’enseignement de l’histoire nationale à l’école et la critique des programmes scolaires de la réforme pédagogique est un « combat de troglodytes […] obsédés par la bataille des Plaines et la “transmission des connaissances” » qui ont faussé le débat par « l’ampleur de leur ignorance » (p. 233). La défense de l’histoire nationale serait « une pulsion » autour de laquelle ces « obsédés » ont cherché à « construire […] une rationalisation » que leur offrit Jacques Beauchemin[19] (p. 233).

Pourquoi une réaction aussi forte, aussi colérique et méprisante dans son cas ? Il nous apparaît important de noter que Fecteau s’est investi dans le Bulletin d’histoire politique, où il a pris la défense d’une forme d’histoire politique. Plus exactement, contre les défenseurs de l’histoire sociale les plus radicaux qui, dans une optique postmoderne, remettaient en question l’importance du politique, Fecteau s’est fait le défenseur de sa prise en compte par une histoire sociale renouvelée. Dit autrement, Fecteau a défendu l’histoire politique dans une acception bien délimitée : il a défendu l’idée que l’histoire sociale devait aussi se préoccuper des questions politiques, car il accepte l’idée foucaldienne voulant que le politique est partout. En outre, Fecteau cherche à se porter à la défense des choix de son département, qui « n’a de leçon à recevoir de personne, surtout en matière de planification de la recherche et d’engagement professoral » (p. 229). Il est vrai que le département d’histoire de l’UQAM a fait plus de place à l’histoire politique depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui que ceux de Montréal et Laval. L’histoire nationale négligée le reconnaît d’ailleurs (même s’il ne mentionne pas le nouveau poste en histoire politique post-1945 qui vient tout juste d’y être créé).

Mais pour comprendre son émotion, il faut sans doute noter que la réception de la critique de l’état de l’histoire du Québec dans les départements universitaires brossée dans L’histoire nationale négligée s’est aussi jouée sur le plan personnel. En effet, la Chaire Hector-Fabre (2004-2009) se consacrait spécifiquement à l’histoire politique québécoise ; et Fecteau y a succédé de façon intérimaire à son fondateur, Robert Comeau. Or le rapport Bédard avance qu’elle a cessé ses activités en 2009 « faute de ressources professorales en histoire politique du XXe siècle québécois ». À quoi Fecteau rétorque (note 36, p. 229) :

La vérité est tout autre et jette une lumière crue sur l’étroitesse de vue et le caractère parfois odieux dont font preuve les protagonistes de ce débat. Le document de Bédard omet de mentionner que j’ai assumé la direction de cette chaire pendant trois ans (en remplacement de Robert Comeau) et que si, en effet, le financement de cette chaire n’a pas été renouvelé, c’est malgré l’appui ferme du département, de la Faculté et de la Fondation de l’UQAM […] malgré une proposition de renouvellement formellement présentée aux organismes subventionnaires […] Toutes ces tentatives pour la faire survivre ont échoué devant le refus têtu du fondateur de la chaire d’appuyer ce renouvellement sous prétexte que celui-ci ne correspondait pas à la vision qu’il avait de l’histoire politique, vision reprise passivement dans le rapport et dont on constate maintenant les contradictions et les faiblesses.

En somme, Fecteau s’insurge contre une définition de l’histoire politique et de l’histoire nationale respectivement, qui en l’occurrence lui ont valu de ne pas obtenir le renouvellement de la Chaire Hector-Fabre étant donné qu’il divergeait de vues avec son titulaire-fondateur sur ce point : le département appuyait Fecteau, mais les donataires et fondateurs de la Chaire recherchaient une définition plus classique du politique, absorbé par Fecteau dans le social, comme nous le verrons. L’histoire politique est définie de la même manière, disons classique, dans le rapport Bédard. Or, bien au-delà d’un enjeu personnel, on touche ici au cœur du problème scruté et révélé par le rapport Bédard. Quelle place est faite à l’histoire politique, au sens « classique », du Québec dans nos départements d’histoire ? Relevons au passage que la Chaire Hector-Fabre n’était pas financée par les organismes habituels de financement (CRSH, FQRSC) mais par des intérêts privés, symptôme du problème en cause.

L’histoire politique du Québec absorbée par l’histoire sociale ?

Entendons-nous d’abord sur des définitions. L’histoire nationale s’intéresse au destin de la nation dans son ensemble à travers les âges, une collectivité ethnique à l’origine, culturelle et politique à l’époque moderne. L’histoire politique, à côté des autres champs spécialisés (économique, sociale, culturelle, etc.), tire sa spécificité du fait qu’elle s’intéresse au pouvoir proprement politique (relatif au gouvernement, à l’État) dans la cité. La polis, État d’une communauté politique souveraine ou autonome, est forcément au centre des préoccupations de l’histoire politique. D’autres rapports de pouvoir, dans d’autres sphères de l’activité humaine, peuvent intéresser l’historien du social ou de l’économique plus particulièrement.

L’histoire sociale, dont la place est plus que légitime, nécessaire, domine cependant dans les départements d’histoire du Québec d’une façon déséquilibrée. L’exclusion radicale de l’histoire politique du Québec soulève des questions et paraît à la fois injustifiée et inhabituelle, puisque pareille situation ne se retrouve pas ailleurs. C’est le constat que fait et documente L’histoire nationale négligée.

Fecteau prétend que Bédard et D’Arcy négligent le fait que l’histoire sociale peut aussi s’intéresser au national. Il est vrai en principe que l’histoire sociale peut le faire. Il est encore plus vrai que tous les champs (social, économique, culturel, politique, etc.) contribuent à alimenter la connaissance de l’histoire d’une nation. Une synthèse d’histoire nationale tirera profit des progrès dans ces divers champs. Mais ce n’est pas le problème central sur lequel L’histoire nationale négligée met le doigt : c’est que l’histoire politique du Québec, nécessaire pour développer un point de vue d’ensemble sur la nation, n’a presque plus de place institutionnelle, alors qu’une place devrait lui revenir.

Imagine-t-on, en France, ne pas avoir de spécialistes de la Révolution française, ou aux États-Unis, de la Révolution américaine, de la guerre civile ? Le triomphe de l’histoire sociale en France, un de ses foyers principaux, n’a jamais entraîné la disparition de l’intérêt des chercheurs pour de tels thèmes classiques, pas plus que leur disparition dans l’enseignement universitaire (postes de professeurs et chercheurs) non plus que scolaire, contrairement au Québec. Ces champs ont en France plutôt été renouvelés par les innovations des champs plus jeunes. Ces trois éléments se tiennent, comme le note L’histoire nationale négligée qui se penche sur les cours d’histoire offerts aux enseignants qui enseigneront l’histoire à l’école. Au constat déjà établi de la négligence des événements politiques généralement reconnus comme majeurs dans les nouveaux programmes scolaires, le rapport Bédard ajoute une dimension, les lacunes dans la formation des maîtres.

Bref, la question n’est pas de savoir si l’histoire sociale peut contribuer à l’histoire nationale. Si Fecteau et d’autres n’ont pas tort d’avancer que l’histoire sociale peut apporter d’énormes contributions, et même être la base d’une synthèse d’histoire nationale depuis cette perspective, il n’empêche que le problème du refus du droit de cité pour l’histoire politique du Québec au Québec demeure criant. Voilà la question. C’est une originalité de notre paysage académique. C’est ce qui explique les curiosités notées dans le rapport Bédard : l’absence de spécialistes de l’histoire de la Conquête, des Patriotes, de l’histoire constitutionnelle, voire de la Nouvelle-France d’un point de vue autre qu’Amérindien, dans nos départements de langue française. L’équivalent est inimaginable en France, en Italie, en Allemagne, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis.

Au nom de quoi pourrait-on justifier un refus aussi obstiné de la place de ces grands événements (Conquête, Rébellions, Confédération, Révolution tranquille, etc.) parmi les spécialités de nos départements au Québec ? Comment justifier une large valorisation de la démocratie dans notre société, un intérêt répandu pour la question nationale (d’un côté ou de l’autre), mais l’exclusion du champ d’histoire qui a pour mission particulière d’étudier ces questions, en histoire du Québec au Québec ? Ce n’est pas le fait que des questions politiques recoupent aussi des questions abordées par des spécialistes du social, du culturel ou de l’économique qui peut pallier à ce manque aberrant.

Or Fecteau, un des défenseurs de l’intérêt pour le politique dans un des plus gros départements de langue française et de québécistes, est lui-même révélateur de cette fermeture. Même s’il a participé à la fondation du Bulletin d’histoire politique dont le but, dès sa création, a toujours été de relancer l’intérêt pour le politique et d’encourager les recherches en ce domaine au Québec, pour pallier à un manque institutionnel, Fecteau estime qu’il n’y a pas vraiment de problème en histoire politique du Québec ni en histoire nationale du Québec, ni à l’école, ni à l’université (il ne s’attarde pas au cas du collégial). À ses yeux, l’histoire sociale dominante, même si elle a mérité quelques critiques sur ses angles morts, a corrigé la situation et y répond en traitant ces questions : les travaux en histoire sociale abordent et l’histoire nationale et l’histoire politique.

Davantage, selon Fecteau l’histoire politique n’est pas un champ en soi : « je considère que l’histoire politique ne constitue pas un « champ » de recherche[20] », affirme-t-il. Aussi l’histoire politique est-elle très bien représentée à son avis dans une foule d’études d’histoire sociale qui, par exemple, se penchent sur le développement du réseau d’égouts à Montréal et abordent par conséquent la politique municipale. L’histoire nationale l’est aussi dans une foule d’études d’histoire sociale qui abordent, par exemple, le discours nationaliste qui a pu se tenir sur un thème social, tel le rôle des femmes dans la société à l’époque d’Henri Bourassa.

Le rapport Bédard critiquerait à tort l’enseignement et la recherche universitaire : l’histoire politique du Québec y trouverait déjà toute la place voulue. Évidemment, puisque le champ de l’histoire politique n’existe pas selon Fecteau, son absence ne peut pas poser problème. Fecteau critique le classement des mémoires et thèses entre histoire sociale et histoire politico-nationale effectuée dans le rapport Bédard :

[…] par exemple, comment savoir si un mémoire sur l’enfermement des ivrognes au Québec touche le politique (la réponse est oui, car il traite des législations sur l’alcoolisme) ou sur la nation ? Que penser du discours sur le destin de la nation menacé par l’alcool dont traite le mémoire ? Voilà de la bonne histoire nationale, dont je suis fier d’avoir dirigé la recherche (moi, humble historien du social) (p. 227).

Mais une étude, aussi pertinente soit-elle, d’histoire sociale comme celle-ci sur l’enfermement des ivrognes, peut-elle être la preuve que les postes et les cours en histoire sociale peuvent tenir lieu et place de postes et cours en histoire politique (et sa perspective sur l’histoire nationale) ? Comment ne pas reconnaître qu’aborder les lois sur l’alcoolisme et le discours sur les effets de l’ivrognerie sur la nation dans une étude d’histoire sociale comme un mémoire sur l’enfermement des ivrognes ne peut se substituer à des études en histoire de la nation et du politique en tant que tels ?

L’argument pourrait être symétriquement inversé : pourquoi créer des postes en histoire sociale du Québec quand des professeurs-chercheurs en histoire politique du Québec pourraient mener et diriger des recherches en histoire politique qui toucheraient, immanquablement, à certaines questions sociales ? Un tel argument serait tout aussi fallacieux. Le champ politique existe et est un intérêt de recherche nullement rétrograde et béotien, mais parfaitement légitime et pertinent. D’ailleurs, partout ailleurs en Occident, il est bien sûr florissant.

Les situations contrastées de la France et du Québec

Néanmoins Fecteau concorde avec beaucoup de ses collègues, faut-il croire, puisqu’il n’y a presque plus postes spécialisés en histoire politique du Québec créés ou remplacés depuis 25 ans. Son point de vue est révélateur puisqu’il se trouve même parmi la frange la plus ouverte aux recherches sur des questions politiques. Nous l’avons dit, Fecteau estime que l’histoire sociale s’est corrigée (p. 220) : « il est un autre phénomène que l’auteur du document sous analyse passe complètement sous silence : le mépris, voire la caricature dans laquelle les ténors de l’histoire sociale moderne […] ont tenu le « politique » a provoqué de fait une fulgurante renaissance des problématiques politiques en histoire. » Fecteau cite deux exemples (p. 220-221). Le premier, curieusement, ne concerne pas le Québec : « Au sein même de l’école des Annales » et il renvoie, en note, les auteurs du rapport au « livre-programme » de René Rémond, Pour une histoire politique « important, pour l’historiographie française ». Fecteau utilise cet exemple pour montrer l’ouverture de l’histoire sociale. Certes, le rapport Bédard ne mentionne pas ce renouvellement, mais il ne s’est pas produit au Québec. Le second exemple est la fondation d’une revue québécoise, le Bulletin d’histoire politique.

En réalité, le rapport Bédard cite ces exemples[21]. Il réfère à l’Institut du temps présent de Sciences Po (où œuvrait René Rémond) : L’histoire nationale négligée prend même en exemple le renouveau de l’historiographie française dans ses recommandations. Cependant Fecteau devrait distinguer l’école illustrée par Rémond de celle des Annales. En effet, Sciences Po estime plutôt avoir perpétué une tradition d’histoire politique aux heures du triomphe des Annales et avoir ensuite renouvelé l’histoire politique à la lumière des contributions de cette nouvelle histoire (sociale, économique, des mentalités et de longue durée) au cours de la seconde moitié du XXe siècle.

En outre, la référence positive à Rémond sous la plume de Fecteau a de quoi étonner puisqu’il a surtout exprimé, auparavant, son mépris pour cette histoire et l’idée que le champ politique n’en était pas réellement un en histoire, mais à reléguer à la science politique. Par ses travaux, René Rémond a montré que ce champ que Fecteau résume à « une définition historiquement dépassée et ridiculement étroite de l’histoire politique » (p. 229) n’est aucunement dépassé mais, au contraire, appelé à se renouveler. C’est sans doute pourquoi, lors du tout dernier colloque de la chaire Hector-Fabre, auquel nous avions assisté, Fecteau avait expliqué à l’auditoire qu’il n’aimait pas le type d’histoire politique honoré ce jour-là, effectué par des historiens de l’Assemblée nationale, soit Québec : quatre siècles d’une capitale[22] et qu’il détestait les travaux de René Rémond précisément parce que ce dernier avait su renouveler l’histoire politique classique…

Les deux exemples invoqués par Fecteau en France et au Québec n’ont donc rien de comparable : l’histoire politique a conservé des spécialistes dans les établissements universitaires français, ce dont l’activité d’une revue, comme le Bulletin d’histoire politique, n’est en aucun cas un équivalent. Contrairement au monde académique français, des châteaux-forts de l’histoire politique n’ont pas subsisté dans nos établissements de langue française. En France, l’histoire politique a survécu institutionnellement au triomphe de l’histoire sociale, avant de renaître également dans le temple de celle-ci, l’École des hautes études en sciences sociales. Au Québec, tout a été balayé par l’histoire sociale (parfois socio-économique) et culturelle dans les années 1980 à 2000.

Les exemples dans l’historiographie française sont en effet légion : outre l’histoire politique classique, renouvelée par des travaux comme ceux de René Rémond[23], il faut parler de l’évolution de la nouvelle histoire (rejeton des Annales) qui a formé puis accordé des postes aux spécialistes du politique, comme François Furet sur la Révolution française et vu des ténors d’histoire sociale se tourner vers le politique après une longue carrière, tel le célèbre médiéviste Jacques Le Goff avec sa biographie du roi Saint-Louis (1996, Gallimard). L’histoire sociale des Annales avait aussi renouvelé l’étude du national et du politique par des travaux marquants en histoire sociale tels que Louis XIV et vingt millions de Français, de Pierre Goubert (1966) ou L’identité de la France de Fernand Braudel lui-même (1986).

Ces grands historiens français du social n’ont pas rejeté le point de vue englobant sur la communauté nationale française dans son ensemble, y compris depuis l’angle politique et des dirigeants. L’histoire sociale au Québec se tient souvent éloignée de la longue durée et de l’identité nationale sur la longue durée, comme du point de vue politique.

On pourrait donc dire, en somme, que L’histoire nationale négligée déplore qu’une évolution semblable au cas français, redonnant ses lettres de noblesse à l’histoire politique et nationale, ne se soit pas opérée ici. Les départements d’histoire au Québec sont demeurés extraordinairement réfractaires aux thèmes politiques classiques, qui ont été ostracisés.

Le mépris du politique et du national

Pourquoi ne reconnaît-on pas la place qui revient à l’histoire politique du Québec dans nos départements ? Fecteau nous donne une bonne indication de la perspective qui y domine. Fecteau définit l’histoire politique de façon si restrictive qu’elle n’existe plus de manière propre, elle est tout entière absorbée par l’histoire sociale, celle dont la démarche est radicale, selon l’adage foucaldien bien connu, « tout est politique ». Son approche est symptomatique d’un courant puissant dans les humanités à travers l’Occident, bien sûr. Mais l’originalité au Québec est qu’il se trouve en position véritablement hégémonique dans nos départements d’histoire, de même que nos programmes scolaires.

Fecteau méprise l’histoire politique au sens propre (lié au gouvernement, à l’État) et l’histoire politique de la nation. Ramener à l’avant-scène des grands événements comme la Conquête, les Rébellions, la Révolution tranquille ? On continue de le faire partout ailleurs en Occident. Fecteau prétend pourtant que ce serait « une intolérable régression de la recherche » (p. 213) ; « cette conception du politique est apparue comme obsolète et incompatible avec une histoire se voulant scientifique » (p. 217). Il y voit des « pressions démagogiques de ceux qui prétendent déjà, du haut de leur conscience nationale, savoir ce qui est important, et se permettent de distribuer les sujets à traiter en priorité » (p. 236). Le rapport Bédard réfère donc à « une définition historiquement dépassée et ridiculement étroite de l’histoire politique » (p. 229). Ce sont des « sujets jugés importants et « nationaux » » par des dinosaures, si on extrapole à partir des contre-exemples canadiens qu’il énumère plus explicitement : « la bataille de Vimy ou la biographie de Mackenzie King » (p. 214). Fecteau ridiculise l’intérêt d’une biographie de premier ministre.

En outre, un récit national n’est pas vraiment possible selon lui. Fecteau rejette toute perspective qui n’aborderait pas le phénomène national avant tout comme une construction : « L’histoire déconstruit ces mécanismes d’unité pour en saisir la logique de fractionnement ; elle s’attache aux mille divisions qui apparaissent au sein de la communauté, non pas seulement pour en comprendre la fusion (temporaire) dans le grand tout national, mais aussi pour illustrer leur capacité de rupture. L’histoire, par devoir de sens, démonte la trame pour mieux analyser le fil » (p. 235). Fecteau réfère ici à la trame nationale à qui les défenseurs de l’histoire nationale voudraient redonner droit de cité, dans l’histoire à l’école comme la recherche universitaire. L’histoire devrait faire un travail inverse, selon Fecteau, elle « impose de mettre entre parenthèses le postulat du « national », d’en faire non pas le point de départ de nos questionnements, mais […] un des points d’arrivée » (p. 235-236).

Fecteau rechigne même à parler de nation – il semble préférer employer l’euphémisme « notre entité communautaire » (p. 234) – et affirme que ses adversaires ne font que répondre à une « pulsion » (p. 233), et non défendre une idée. En conséquence, un Jacques Beauchemin, qui réclame qu’on fasse de nouveau une place à cette « trame » nationale, « mène un bien mauvais combat en accréditant de brutales opérations de tordage de bras intellectuel au mépris des besoins et des exigences de la science d’aujourd’hui » (p. 236), ajoutant : « L’histoire est à quoi on s’arrache. » Bref, la nation non plus n’existe pas et quand bien même une identité nationale existerait il vaudrait mieux lutter contre pour faire triompher l’individu. C’est la conception défendue par l’histoire politique qui est « désuète », la « conception de la société […] comme simple résultat de la volonté et de l’action des citoyens » – alors qu’en fait il faudrait voir dans la nation « moins une entité à historiser qu’un construit à comprendre » (p. 215).

Dans sa présentation au dossier consacré à Québec : quatre siècles d’une capitale Fecteau explique sa participation à la fondation du Bulletin d’histoire politique ainsi : « le désir de développer l’histoire politique n’avait rien à voir, ou si peu, avec la « question nationale » » tout simplement parce que « tous les historiens sérieux du politique » vont reconnaître que la nation n’est « qu’une des multiples formes historiques de cristallisation du politique, dont la validité heuristique ne peut prétendre couvrir les périodes précédent l’histoire contemporaine. La téléologie est ici, comme toujours, bien mauvaise conseillère, comme le montre éloquemment Desbarats dans son texte[24] ».

L’historienne Catherine Desbarats (McGill, spécialiste de la Nouvelle-France) dans ce dossier, lance un appel pour « décoloniser » l’histoire de la Nouvelle-France, qui est bien autre chose que l’ancêtre du Québec, avant tout un espace « fort cosmopolite[25] », à dissocier de la continuité nationale : « la Nouvelle-France constituait une formation impériale. Les enjeux politiques à dimension transculturelle, ou impliquant des identités sociales complexes sont loin d’être des anomalies[26]. » Desbarats critique ainsi la perspective adoptée dans Québec : quatre siècles d’une capitale sur la capitale de la Nouvelle-France, trop intimement associée à sa descendance, la capitale du Québec moderne. Cet espace en était d’abord un de diversité. Si le point de vue national est imbu de préjugés, le plaidoyer pour lire ce passé d’abord et avant tout à la lumière de la diversité, au détriment de la filiation, ne l’est-il pas autant ?

C’est donc une hérésie aux yeux de Fecteau de produire une histoire de la nation québécoise sur la longue durée, au-delà de la période très récente. Voilà qui contraste radicalement, encore une fois, avec ce que l’une des plus grandes figures de l’histoire sociale au XXe siècle, Fernand Braudel lui-même, a fait pourtant dans L’identité de la France. Les synthèses de l’histoire sociale du Québec évitent autant que possible semblable réflexion sur l’identité nationale ou celles des régions. Mieux en accord avec les vues de Fecteau, le grand œuvre de l’histoire sociale moderniste au Québec, l’Histoire du Québec contemporain, commence en 1867 et, dans son introduction, ne remonte pas plus haut que 1760[27]. L’identité et les mentalités y sont peu traitées. Même l’Histoire sociale des idées d’Yvan Lamonde débute en 1760. Même si Fecteau s’est intéressé aux idéologies ou aux représentations, l’analyse de la continuité nationale sur la longue durée, à la manière de Braudel, le rebute.

Pourquoi ? Fecteau le dit crûment. Il considère que l’histoire politique et nationale ne participe pas à la science historique moderne – même s’il cite René Rémond et consorts en exemple de leur renouvellement… Dans cette optique postmoderne, les questions politiques classiques, reliées aux pouvoirs « régaliens », seraient des questions ringardes, des soucis rétrogrades pour des postures d’élites oppressives. Il faudrait au contraire, à la suite de Michel Foucault et des déconstructionnistes des années 1970, intégrer que les questions de pouvoir se retrouvent partout, à tout les niveaux dans la société, y compris les domaines de la sphère privée, bien au-delà des enjeux étatiques, constitutionnels ou de politique partisane, qu’il vaut mieux délaisser parce que dépassés ou confier aux politologues.

On conviendra que ces affirmations sont fortement idéologiques. Elles sont autant un parti pris que celui que Fecteau reproche à Beauchemin. Fecteau présente les défenseurs de l’histoire nationale comme les tenants d’une idéologie partisane, à laquelle les chercheurs seraient en devoir de résister pour mieux l’analyser (p. 236), comme si sa propre position n’était pas au moins aussi idéologique. N’est-ce pas d’abord et avant tout une position extrêmement marquée que défend Fecteau ? Derechef, notons que l’isolement des départements d’histoire du Québec sur ce point, comparés aux universités d’ailleurs en Occident leur impose le fardeau de la preuve plutôt que l’inverse. Cela tend à indiquer que le biais idéologique loge dans leur fermeture catégorique plus que chez ceux qui plaident pour qu’on fasse aussi une place à ces spécialités...

Sur le fond, la réaction virulente de Fecteau est révélatrice de l’étendue du problème que diagnostique L’histoire nationale négligée. Sa critique, version plus étendue de celles que beaucoup de spécialistes d’histoire sociale du Québec titulaires ont émises, montre en passant que l’enjeu, savant, dépasse les découpages partisans[28]. Plus encore, c’est le fait qu’un des historiens, spécialiste du social mais défenseur auto-proclamé du politique et du national comme objets d’histoire dans nos départements, leur refuse droit de cité en termes de postes et de recherche qui en dit long. Pour lui, ce n’est pas un champ de recherche. Réplique très révélatrice quand on constate, comme le montre L’histoire nationale négligée, qu’il n’y a presque plus de postes en histoire politique du Québec depuis un quart de siècle.

Le problème n’est certainement pas le type d’histoire que Fecteau veut défendre, ni non plus l’histoire sociale en général, parfaitement légitime et même nécessaire, mais plutôt l’absence de toute volonté de reconnaître qu’une place dans les départements d’histoire du Québec revient aussi à l’histoire proprement politique du Québec de même qu’aux questions nationales.

 

 

 

 


 

[1] Nous invitons les lecteurs à consulter l’hommage que lui a rendu son collègue et ami Martin Petitclerc, « La liberté de Jean-Marie », sur le site du Centre d’histoire des régulations sociales de l’UQAM que dirigeait J.-M. Fecteau :http://chrs.uqam.ca/sites/default/files/Texte_JMF_MP_2013-04-05_MD.pdf

[2] Éric Bédard est historien et professeur à la TELUQ ; Myriam D’Arcy est candidate à la maîtrise en histoire de l’UQAM. L’étude, publiée en septembre 2011 avec l’appui de la Coalition pour l’histoire et de la Fondation Lionel-Groulx, est disponible sur le site de la Fondation : http ://www.fondationlionelgroulx.org/IMG/pdf/l-histoire-nationale-negligee.pdf

[3] C.-P. Courtois, Le nouveau cours d’histoire du Québec et du Canada : l’école québécoise au service du multiculturalisme canadien ?, Montréal, Cahier de l’Institut de recherche sur le Québec, mars 2009.

[4] Je me permets de renvoyer sur ce point à mon texte « Examen d’un programme d’histoire postnationaliste », L’Action nationale, novembre-décembre 2007.

[5] Voir notamment Robert Comeau et Josiane Lavallée (dir.), Contre la réforme pédagogique, Montréal, VLB, 2008 ; Normand Baillargeon, Contre la réforme. La dérive idéologique du système d'éducation québécois, Presses de l'université de Montréal, 2009 ;Marc Chevrier (dir.), Par-delà l’école-machine, Québec, Multimondes, 2010.

[6] Elle est passée de 12 % des cours d’histoire offerts, entre 2000 et 2004, à 8 %, de 2005 à 2009, soit une chute du tiers : Je ne me souviens plus, op. cit., p. 22.

[7] Gilles Laporte et Myriam D’Arcy, Je ne me souviens plus. L’état désastreux de l’enseignement de l’histoire national dans le réseau collégial public du Québec, novembre 2010, p. 19. Disponible sur le site de la Fondation : www.fondationlionelgroulx.org

[8]Je ne me souviens plus, op. cit., p. 13.

[9] Éric Bédard et Myriam D’Arcy, L’histoire nationale négligée. Enseignemetn et recherche universitaires au Québec, septembre 2011, p. 12. Disponible sur le site de la Fondation : www.fondationlionelgroulx.org

[10]L’histoire nationale négligée, op. cit., p. 11.

[11]L’histoire nationale négligée, op. cit., p. 14.

[12]Allan Greer, qui a fait l’essentiel de sa carrière à l’Université de Toronto.

[13]L’histoire nationale négligée, op. cit., p. 5.

[14] « Un rapport gênant », Le Devoir, jeudi 20 octobre 2011.

[15] « Le soi-disant déclin de l’histoire nationale », Le Devoir, vendredi 14 octobre 2011.

[16] Voir Michèle Dagenais et Christian Laville, « Le naufrage du projet de programme d’histoire « nationale » : retour sur une occasion manquée accompagné de considérations sur l’éducation historique », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 60, n° 4, 2007, p. 517-550 et, des mêmes, « La vraie nature d’un mouvement d’opposition… », Le Devoir, 5 mars 2012.

[17] Les références de pagination entre parenthèses renvoient à l’article de J.-M. Fecteau, « Histoire politique et histoire nationale au Québec. Réflexion à partir du document intitulé L’histoire nationale négligée », L’Action nationale, nov.-déc. 2011, p. 210-239.

[18] Ce serait un plaidoyer pour l’histoire nationale et politique qui « manifeste une ignorance assez stupéfiante des enjeux et de la teneur de l’histoire sociale » (p. 224).

[19] Manière de référer à Jacques Beauchemin, L’histoire en trop, Montréal, VLB, 2002 et La société des identités, Montréal, Athéna, 2004.

[20] Jean-Marie Fecteau, Présentation du dossier « La nécessaire histoire du politique », Bulletin d’histoire politique, vol. 18 no 3, printemps 2010, p. 114.

[21]L’histoire nationale négligée, op. cit., relève le travail du Bulletin d’histoire politique, p. 24. ; et parle du renouvellement de l’historiographie française, y compris des Annales et de René Rémond, p. 8-9.

[22] Par Christian Blais, Gilles Gallichan, Frédéric Lemieux et Jocelyn Saint-Pierre, Québec, Les publications du Québec, 2008, 712 p.

[23] Voir notamment Les droites en France, Paris, Aubier, 1954 avec une 4e édition renouvelée en 1982.

[24] Jean-Marie Fecteau, Présentation du dossier « La nécessaire histoire du politique », loc. cit., p. 114-115.

[25] Catherine Desbarats, « Deux pas vers une histoire du politique décolonisée : les problèmes de la souveraineté et de l’esclavage amérindien en Nouvelle-France », Bulletin d’histoire politique, vol. 18 no 3, printemps 2010, p. 121

[26] Catherine Desbarats, loc. cit., p. 123.

[27] Linteau, Durocher, Robert, et al., Montréal, Boréal, 1989, 2 t.

[28] Il n’y a pas lieu de s’étonner qu’on retrouve des historiens souverainistes mais anti-nationalistes comme dans d’autres milieux intellectuels.

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