Lectures d'été du centenaire!

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L'été 2017 du centenaire permet de mesurer l'extraordinaire vitalité de L'Action nationale! Un numéro double qui comprend les actes du colloque commémoratif «Vive le Québec libre» et le numéro Été 2017 des Cahiers de lecture.

Le projet d'une génération?

Jacques Parizeau

(photo Jacques Nadeau, Le Devoir)

Conférence donnée par Jacques Parizeau lors du souper du 90e anniversaire de L’Action nationale le 26 octobre 2007 au Lion d’or à Montréal.

Monsieur le président, Mesdames, Messieurs,

Est-ce que la souveraineté du Québec est le projet d’une génération ? Est-ce que ce projet va disparaître avec cette génération ? On le dit souvent ! Je ne le crois pas. Je pense, par ailleurs, qu’une génération a joué un rôle absolument essentiel, immense, pour développer l’idée et l’objectif de la souveraineté chez les Québécois. Cette génération est en train de passer, de disparaître. Une nouvelle façon de voir la souveraineté apparaît maintenant dans un contexte complètement différent, dans un cadre politique qui n’a plus beaucoup de rapport avec celui que nous avons connu à nos commencements. Des figures nouvelles apparaissent pour poursuivre le cheminement vers cet objectif. Je voudrais réfléchir avec vous et revenir un peu sur cette période avant de me pencher sur un présent très pressant.

En 1962, on fait au Québec un recensement, pas un sondage, un recensement de la scolarité des francophones. On arrive aux résultats suivants : 54 % des adultes de plus de 25 ans n’ont pas dépassé la sixième année et cela, au moment où on parle d’automatisation dans les entreprises, de développement de laboratoires, etc. Il va y avoir à Québec une sorte de grand frisson de panique qui explique bien des choses, entre autres la vitesse avec laquelle on a procédé pour le développement de l’éducation. On fait forcément des erreurs quand on procède à une telle vitesse et quand on est pris d’une telle panique. Par exemple, on n’aurait jamais dû supprimer les Écoles normales – on ne serait peut-être pas pris avec les réformes que nous connaissons !

À cette époque-là, on est très conscient que les Québécois sont présents dans à peu près tous les domaines de l’activité et qu’ils y réussissent, sauf dans les affaires. Les centres de décisions économiques sont ailleurs ! Ils sont à Toronto, ils sont en Grande-Bretagne, ils sont à New York, ils sont partout où on voudra, mais pas ici ! Cela a des conséquences économiques bien sûr, mais cela a aussi des conséquences psychologiques majeures ! On finit par croire un peu partout au Québec que pour avoir une usine dans le village, il faut compter sur les étrangers. On ne peut pas faire cela nous-mêmes ! Il y a toute une génération de Québécois qui sera absolument persuadée de cela, et cela aussi, va expliquer bien des choses par la suite dans les voies qui seront prises, dans les décisions qui seront envisagées. Avec la commission Laurendeau-Dunton on constate que si on classe les résidents du Québec par origine ethnique, le Québécois francophone est avant-dernier pour le niveau de vie et des revenus. Avant-dernier, devant les Autochtones. Cela aussi va créer un choc extraordinaire ! De telles constatations sont les points de départ de la Révolution tranquille.

En même temps, bien sûr, il y a partout à travers le Québec un appétit de changement extraordinaire, et extraordinairement bien rendu, d’ailleurs, par les poètes et par les chansonniers. J’ai dit souvent en blague, puis de moins en moins en blague, que la Révolution tranquille a été l’œuvre de quatre ministres, d’une vingtaine de fonctionnaires et d’une vingtaine de chansonniers et de poètes. C’est vrai au fond, c’est un peu comme cela que cela s’est passé. Pas du tout dans un cadre souverainiste. À cette époque-là, on n’est pas souverainiste ! Il y a quelques indépendantistes qui commencent à apparaître, mais qui ne jouent aucun rôle dans la Révolution tranquille qui va se mettre en branle. Nous sommes tous fédéralistes ou bien fonctionnaires, neutres sur le plan politique ou bien libéral. L’Union nationale va apparaître quelques années plus tard ou plutôt va réapparaître.

On va s’équiper ! Le slogan de Lesage « Maîtres chez nous » rend tellement bien la situation. C’est cela qu’on veut être « Maîtres chez nous ». C’est curieux qu’à ce moment-là, tout fédéralistes que nous ayons été nous ne nous faisions pas de problème avec le mot « nous » ! On va s’organiser : un appétit de modernisme étonnant va se manifester. Tout le monde connaît maintenant plusieurs de ces institutions : la nationalisation des compagnies d’électricité, la Caisse de dépôt, la SGF, etc. Je n’en dresserai pas toute la liste, je veux simplement signaler ce souci de création qui s’empare de tous les secteurs. Par exemple, on crée une société d’État pour relancer l’exploration minière au Québec parce qu’il ne s’en fait plus. Les compagnies minières ont cessé de faire de la prospection au Québec. On annonce que l’on va embaucher les Québécois qui veulent venir travailler à la Société québécoise d’exploration minière. Depuis 1944, il y avait une école de génie géologique à Laval mais ses diplômés ne trouvaient pas à s’employer ici. Ils étaient considérés comme incompétents ! J’ai bien connu cela moi aussi, j’ai cessé d’être incompétent le jour où je suis arrivé d’Angleterre avec mon doctorat ! Pour revenir aux géologues, ils étaient un peu partout dans le monde ces gens-là ! Le grand retour s’amorça. Des gens qui avaient passé des années dans des mines un peu partout à travers le monde et qui revenaient chez eux, c’était un spectacle étonnant, extraordinaire !

L’idée de souveraineté, dans ce cadre-là, il était inévitable qu’elle apparaisse ! D’abord parce qu’il y avait pas mal de gens en furie qui se rendaient bien compte que le Québec avait été retardé dans ce cadre anglophone américano-canadien-britannique. Pendant des années, ce carcan avait entravé le développement du Québec. Il y avait dans le public une rancœur qui va marquer le Parti québécois et les souverainistes d’une façon générale. Un sentiment qui s’exprimait dans un climat du genre : ça suffit comme ça, on est capables d’organiser nos affaires nous-mêmes ! Et d’autre part, au fur et à mesure que la Révolution tranquille se développait, on commençait à se dire : on est capable de faire des grandes affaires, on est capable de développer des choses, on n’est pas des incompétents ! Dans un climat comme celui-là, c’était évident que l’idée de souveraineté devait s’étendre, car, quand on y pense, l’idée de souveraineté, ce n’est rien d’autre qu’être responsable de soi-même. Cette idée, il était inévitable qu’elle s’impose. C’est-à-dire que les « nous » signifiaient: nous voulons nous occuper de nos affaires !

Cela va vraiment démarrer avec un livre, l'opuscule de René Lévesque, Option Québec. C’est le premier document souverainiste très populaire : il va être vendu à cent mille exemplaires. Contrairement à certains promoteurs du mouvement indépendantiste qui commence à apparaître, Lévesque met beaucoup l’accent sur l’association avec le reste du Canada. Il a un certain mérite à faire cela parce que pas mal de gens pensent que le Canada, on l’a assez vu ! Pourquoi insiste-t-il ? Jamais il ne lâchera cette idée d’association ! Il y a dans cela une intuition géniale. Lévesque est convaincu que si on devient indépendant sans rapport avec le Canada, on va se faire démolir. C’est une époque où il y a encore des droits de douane très importants à travers le monde. Ils sont élevés aux États-Unis, où des taux de douane de 20 % à 35 % sont courants, ce qui ne rend pas la tâche facile à l’industrie manufacturière pour pénétrer ce marché. Les droits canadiens sont aussi élevés. S’il avait fallu que le Canada nous applique les droits de douane qu’il imposait aux pays étrangers, ce que les Américains auraient fait aussi, cela va sans dire, nous aurions été coincés entre deux murs. Nous allions au désastre. Et c’est pour cela que, toute sa vie durant, René Lévesque va insister sur l’association sous une forme ou sous une autre, car il ne fallait pas que nous soyions coincés entre ces deux murs. Il avait la prospérité du Québec en tête. Il est remarquable de constater que René Lévesque, qui n’a jamais été très attaché aux choses économiques, – habituellement, il disait « c’est de la sorcellerie ! voyez Parizeau, » – a vu juste sur cette question tout à fait fondamentale.

Lévesque a constitué une équipe extraordinaire ; encore aujourd’hui, on se demande comment il a réussi à réunir une équipe de cette qualité-là. C’est inimaginable ce qui va se passer en quelques années, le nombre et la qualité des lois qui seront adoptées. La Révolution tranquille nous avait laissé des instruments, les souverainistes vont apprendre à s’en servir. En fait, le Parti québécois qu’on considérait comme un parti de gauche, a créé bien moins de sociétés d’État que le Parti libéral et que l’Union nationale de Daniel Johnson père. Mais puisqu’elles étaient déjà en place, il fallait s’en servir ! C’est ce qui va marquer les premières années du Parti québécois au pouvoir. De la langue à l’immigration, de l’assurance automobile à la santé sécurité au travail, aux lois antiscab et du zonage agricole, c’est étonnant. Le Québec se gère et s’occupe de ses affaires. Mais il y en a beaucoup pour qui les choses vont trop vite. En 1980, on voit que la peur joue encore, une peur viscérale, car il y a toute une génération qui a passé à travers la crise des années 1930 et qui est encore convaincue que le Québec est incapable d’y aller tout seul. On a beau gérer et bien gérer le Québec, il n’y a pas encore cette assurance qui nous permettrait de marcher tout seul. Dans les quelques années qui vont suivre ce référendum perdu, on va sans doute continuer de bien gérer les choses, mais on va par la suite perdre le pouvoir, et puis on va réfléchir.

Le monde continuait de changer. En particulier le traité de libre-échange avec les États-Unis change la donne. On va mettre un certain temps à comprendre exactement ce qu’est ce traité de libre-échange, mais pour le Québec c’est un changement radical. Dans une zone de libre-échange, il y a des règles. Au Canada anglais, on ne peut plus dire: « Puisqu’ils ont voté pour la souveraineté, on ne leur achètera plus leurs textiles, on n’achètera plus leurs vêtements, on achètera plus ce qu’ils nous vendent habituellement, ils vont aller au diable ! » Comme disaient les gens de l’Alberta : « On ne leur vendra plus notre bœuf ! » En somme, le chantage habituel. Et tout à coup, on se voit offrir par le président des États-Unis un traité de libre-échange. Il y a toutes espèces de raisons à cela. Le Congrès américain était devenu terriblement protectionniste, si on le laissait aller, il allait y avoir des guerres commerciales non seulement avec le Canada mais un peu partout à travers le monde. La présidence des États-Unis décide de calmer le jeu et offre un traité de libre-échange au Canada. Pour nous, cela change tout, c’est la fin du chantage !

Dans cette zone de libre-échange, on va pouvoir développer nos affaires d’abord et avant tout du côté de cet énorme client qui ouvre ses frontières, en laissant la mauvaise humeur du Canada suivre son cours. À partir de ce moment-là, on comprend que lorsqu’on nous menacera de toutes espèces de façons, comme on l’a fait en 1980 et qu’on continue de le faire à certains moments, on s’appuiera sur les Américains. Pour faire respecter les règles. Les Américains devenaient, en effet, les gardiens de la règle et les protecteurs des Québécois à l’égard du Canada anglais, c’était inespéré ! Tous ceux qui ont connu la première période ont soufflé ! Des ambassadeurs américains furent envoyés ici pour nous dire que notre appartenance comme pays indépendant au traité de libre-échange ou à l’ALENA ne serait pas automatique, mais on était, au même moment, en face d’un Clinton annonçant une zone de libre-échange à travers les trois Amériques. Du Pôle Nord à la Terre de Feu, il n’excluait pas le Québec ! En fait, on retirait l’association des nécessités de notre avenir. Pendant quelques années on avait tellement bien vendu l’association, qu’en 1980, quand des provinces anglaises ou le gouvernement fédéral avaient annoncé qu’ils refusaient l’association, bien des gens en avaient conclu que pas d’association, pas de souveraineté. À partir du moment où le traité de libre-échange apparaît, la question se règle. L’association n’était plus nécessaire, utile oui, si on veut, on l’a vu en 1995 avec la proposition de partenariat, mais ce n’est plus une condition vitale pour le développement des choses.

L’Ontario était absolument opposé au traité de libre-échange avec les États-Unis. Le premier ministre, M. Peterson, avait même menacé d’amener M. Mulroney devant les tribunaux pour l’empêcher de signer l’accord. Au Québec, on va faire de l’adhésion au libre-échange une question non partisane : le Parti québécois et le Parti libéral vont faire le combat du traité de libre-échange la main dans la main. Cela ne s’est pas vu souvent dans l’histoire du Québec ! Les libéraux l’ont fait parce que les hommes d’affaires aimaient ça, les péquistes l’ont fait parce que les hommes d’affaires aimaient ça et parce que cela facilitait la réalisation de la souveraineté.

En même temps éclate une crise constitutionnelle et politique très grave autour de l’accord Meech. Meech c’est très symbolique. Comme le disait monsieur Bourassa, jamais le Québec n’a demandé aussi peu, et ce si peu s’est avéré néanmoins trop. On va essayer à nouveau une entente, cette fois-ci pour tout le Canada, c’est-à-dire pour toutes les provinces canadiennes et toutes les premières nations. Québec va voter contre l’accord de Charlottetown, les provinces anglaises vont voter contre, les Autochtones vont voter contre, en somme, les trois collèges électoraux vont voter contre. On commence à comprendre au Québec qu’on est dans un cul-de-sac. La commission Bélanger-Campeau va recommander au gouvernement qu’un référendum sur la souveraineté soit tenu avant la fin de 1992. Il va par la suite refuser, après avoir accepté les conclusions du rapport de la commission. Il ne faut donc pas s’étonner qu’en revenant au pouvoir en 1994, le Parti québécois tienne ce référendum.

L’atmosphère n’est plus celle de 1980. On a plus d’assurance. Les milieux d’affaires francophones ont pris leur place, une grande place. Le secteur public a appris à gérer les affaires publiques. La peur de l’avenir, la crainte d’être incapables de se débrouiller se sont beaucoup atténuées. Chez les jeunes, elles n’existent pas.

On était prêt. Il s’en est fallu de peu. La mobilisation de l’émotion, la confiance en soi, les moyens de ses ambitions, il y avait là tout ce qu’il fallait. L’échec a marqué la fin, en quelque sort, du rêve d’une génération. Après 1995, il a fallu un certain temps pour retomber sur nos pieds et commencer à comprendre à quel point le monde qui nous entourait changeait rapidement : la mondialisation remettait en cause l’État que nous avions cherché à construire. Pendant longtemps, nous avions été très influencés par tous ces pays de la décolonisation qui devenaient indépendants les uns après les autres. Dans le cadre de la mondialisation, c’est tout à fait autre chose, car c’est pour d’autres motifs qu’on va voir apparaître la nécessité de l’État souverain. Personne n’était prêt à cela, on aura mis un certain temps à le comprendre, mais maintenant c’est saisi, ça y est.

Quelques constatations s’imposent d’abord. La première, et, pour moi, peut-être la plus importante, c’est que, désormais, il n’y a pas de pays trop petit pour être riche, prospère, et se développer. À la condition, toutefois, de satisfaire à une condition fondamentale : appartenir à un grand marché. L’économie a cessé de définir les frontières d’un pays. Le Canada c’était une création économique, un chemin de fer transcontinental, puis un droit de douane qui a été instauré le long du chemin de fer pour faire circuler les produits d’est en ouest alors que l’axe naturel du commerce va plutôt du nord au sud. Cela a défini pendant longtemps les rapports du Québec et du Canada, mais avec le libre-échange cette relation change radicalement. Dans la mondialisation des échanges, l’économie ne définit plus les pays, ce qui les définit et détermine leur succès, c’est leur capacité à s’y inscrire et à en tirer avantage.

Il y a des tas d’exemples de très petits pays qui sont très riches et se développent très bien. Pas n’importe comment cependant, il est évident que dans ces conditions-là, pour être riche il faut surveiller deux choses : sa productivité et puis l’innovation, l’invention. Si on surveille la productivité de ses entreprises et qu’on est un peu inventif et qu’on est dans un grand marché, on peut faire ce qu’on veut ! Il n’y a aucun empêchement technique pour que Sept-Îles devienne la république de Sept-Îles. Cela va dépendre essentiellement des coûts du minerai de fer et de quelques autres matières premières et de la poursuite d’initiatives dans des niches, la machinerie, par exemple. Sept-Îles, donc, peut devenir, s’il le veut, la république libre de Sept-Îles. Cela, c’est la grande leçon de notre époque !

Alors pourquoi Sept-Îles n’est-il pas une république libre ? Parce que ses habitants se sentent plutôt québécois, ils veulent appartenir au Québec. Le sentiment d’appartenance définit ce que c’est. Puisque l’économie ne définit plus le pays aujourd’hui, qu’est-ce qui définit un pays ? Les pays se définissent par leur culture dans le sens large du terme. La culture cela veut dire, bien sûr, la langue, mais la culture ça veut dire aussi le système d’éducation, les institutions politiques, la culture au sens strict, la vie intellectuelle, etc. C’est tout cela qui définit un pays.

Cela change la donne ! S’il n’y a plus aucune espèce d’inconvénient technique à ce qu’un peuple, le peuple québécois, une nation, la nation québécoise, affirme sa volonté d’être indépendant, les perspectives sont larges ! Pour l’avenir, pour la réalisation de notre indépendance, on l’a dit, deux choses sont à surveiller : la productivité et l’innovation. Dans le premier cas, il faut s’en inquiéter : la productivité de beaucoup de nos entreprises est trop basse; quant à l’innovation, il faut l’aider, la susciter, l’encourager de toutes les façons. Quand on parle d’innovation, il ne s’agit pas seulement de techniques. Réinventer le cirque puis aboutir à faire circuler quatorze troupes à travers le monde, ça aussi c’est de l’innovation !

Si on reconnaît que le facteur-clé, c’est la culture, si on réalise que l’économie n’est plus un obstacle, on comprend mieux ce qui se passe à travers le monde. Il n’y a pas de moins en moins de pays indépendants, il y en a de plus en plus. On approche deux cents et le nombre continue à augmenter. Chaque peuple, même petit, tente sa chance ! Dans ce sens- là, la souveraineté du Québec n’est pas à contresens de l’histoire, comme on nous le répète, elle est tout à fait dans le sens de l’histoire. Chaque peuple veut son pays parce qu’il peut enfin être certain que s’il le gère correctement, il pourra se développer, être riche et organiser ses affaires comme il l’entend. Sur le plan des mentalités, c’est une révolution ! Tous les Québécois n’en sont pas là, mais on finira par le réaliser, ici comme un peu partout dans le monde. Il y a des endroits où cela se comprend mieux par la force des choses. En Europe, on ne dit rien d’original quand on dit ce que je viens de dire. Chez nous, on commence à y venir.

Il faut en tirer cependant un certain nombre de conséquences et de conclusions. Je suis convaincu, par exemple, qu’il faut réorganiser l’éducation et la recherche. Je reviens à ce que je disais sur l’innovation et la productivité. Il faut bien se rendre à l’évidence qu’à l’heure actuelle dans les régions du Québec, sauf celles où les richesses naturelles vont bien, le principal moteur de développement économique ce sont leurs universités, car c’est par elles que se développent et se structurent les innovations. On voit s’installer autour de ces universités des petites entreprises qui prennent de l’importance ou de la taille. Le Sherbrooke d’aujourd’hui, ce n’est plus le Sherbrooke du textile ou du vêtement, c’est le Sherbrooke de l’Université de Sherbrooke, de ses centres d’excellence, de ses chercheurs de pointe.

À partir du moment où on est convaincu de cela, il en découle toute une série de conséquences sur le plan de l’organisation des budgets. Si l’enseignement et la recherche sont à ce point importants, est-ce qu’on ne devrait pas mettre bien davantage de ressources, dans la mesure où elles sont rares, du côté des sciences et peut-être en mettre moins ou, en tout cas, ne pas en ajouter aux sciences humaines. Avant de protester, repensons-y.

Les formations scientifiques, mathématiques, en génie, en médecine et dans les nouvelles technologies sont à la base même de la productivité et de l’innovation. L’économie du savoir n’est pas une abstraction et la prospérité va être de plus en plus conditionnée par la culture scientifique, même dans les pays à bas salaire, et donc, à plus forte raison, chez ceux où les revenus sont élevés.

Il est évident que la culture scientifique commence au niveau de l’enseignement primaire et secondaire. Traditionnellement, dans les comparaisons internationales le Québec n’est pas trop mal placé. Mais la réforme scolaire qui est en cours fait peur. Le danger est sérieux. Il faut comprendre qu’aujourd’hui on a placé une bonne partie de la prospérité de demain dans les mains des pédagogues.

Tous les enfants n’iront pas à l’université et tous ne seront pas des scientifiques. L’aptitude à développer la productivité et à diffuser l’innovation va s’appuyer sur les techniciens et les spécialistes. L’entraînement, la spécialisation et la technicité de la main-d’œuvre forment une condition nécessaire de la prospérité. C’est au niveau secondaire et collégial que ce genre de formation s’acquiert ou devrait s’acquérir. Le décrochage commence en secondaire 3 et s’accentue jusqu’à la fin du secondaire. Selon les années, de 15 à 20 pour cent des élèves quittent le système d’enseignement sans diplôme aucun. Avant vingt ans, c’est presque 30 pour cent qui quittent le système sans un diplôme qui assure l’exercice d’un métier ou la poursuite d’études.

Les garçons décrochent beaucoup plus que les filles et cela se poursuit au cégep. Au bout du compte, à l’Université de Montréal, toutes facultés et écoles confondues, il y a deux femmes pour un homme. Ailleurs au Québec, la situation n’est pas loin d’être la même. Le décrochage plus important des garçons que des filles se comprend. Dans bien des pays, on l’a constaté. On a donc cherché à combiner apprentissage et scolarité, aboutissant à une diplomation régulière. L’Allemagne a tracé la voie et a été imitée un peu partout.

Nous ne pouvons pas tolérer un gaspillage de talent et de formation comme celui que l’on accepte au Québec. Ce gaspillage, il n’est dû ni au fédéral, ni à la mondialisation, ni au capitalisme sauvage, ni au syndicalisme rigide. Il est dû à notre incapacité de comprendre que dans le monde d’aujourd’hui, la seule richesse naturelle vraiment payante est celle que l’on a entre les deux oreilles.

Sur le plan purement économique, sur le simple plan de la croissance du Québec, il faut procéder à un réexamen aussi profond de l’éducation que celui auquel on a procédé dans les années 1960. Il faut y aller avec la même force qu’à l’époque de la Révolution tranquille. Cela veut dire des gros changements. D’ailleurs, quand les Québécois disent qu’ils veulent faire les choses graduellement, cela veut dire généralement qu’ils ne veulent pas les faire. Regardez l’étapisme ! Dans les années 1960, on a triplé le nombre des élèves au secondaire. Il faut retrouver le goût de faire, et cesser de se plaindre et d’accuser Pierre, Jean, Jacques. Le système d’enseignement professionnel et technique au Québec, il faut le refaire de fond en comble. Et ne pas prendre dix ans pour organiser des colloques. Obtenir la collaboration des entreprises, utiliser les compétences d’ouvriers et d’employés qui, au fur et à mesure qu’ils prennent de l’expérience produisent de moins en moins et enseignent de plus en plus. Trop d’expériences ont été faites à travers le monde pour qu’on cherche à inventer la roue.

Dans certains cas, il va falloir y aller un peu à tâtons parce qu’on est dans du nouveau, dans le flambant neuf. Il est clair, par exemple, que la mondialisation nous a entraînés dans des considérations sur l’environnement qu’on n’avait jamais connu avant. Je n’ai jamais vu dans ma vie professionnelle une préoccupation se propager aussi vite dans le public. C’est extraordinaire de voir partout dans le monde, comme chez nous, à quel point le sort de la planète, le sort du monde est devenu quelque chose de concret. C’est très beau ! Sauf qu’au-delà des sentiments, c’est compliqué ! Il faut, pour tout ce qui concerne l’environnement, avoir, d’une part, des préoccupations d’un niveau mondial et puis, d’autre part, avoir le sens du chez soi, de l’aménagement du territoire, du territoire qui nous entoure. Il faut combiner des considérations très générales, mais importantes, où chacun peut apporter sa pierre à l’édifice mondial et, d’autre part, déterminer ce que l’on va faire autour de soi. C’est, par exemple, singulièrement important à l’égard du sol. Si on laisse aller l’agriculture, si cette activité régresse, une bonne partie du territoire québécois tombe en friche. Le producteur agricole est quelqu’un qui maintient le territoire habité, vivable et beau. Actuellement, on s’en va à l’aveuglette dans ce secteur, on tient fort peu compte de ce genre de considération.

Vous me direz, avec un peu de bonne volonté, c’est simple. Non, ce n’est pas simple. Prenons, par exemple, la gestion de l’offre. Cela fait longtemps qu’elle existe au Québec, elle permet d’ajuster l’offre de lait par exemple, à la demande de lait, de façon à éviter des fluctuations de prix trop fortes et cela établit les niveaux de prix, bien sûr. La gestion de l’offre s’applique, chez nous, aux produits laitiers, à la volaille et aux œufs. Cinquante pour cent des revenus agricoles dépendent de la gestion de l’offre. L’Organisation mondiale du commerce nous a donné avis qu’elle veut faire sauter la formule. On nous dit qu’on n’est pas capable de discuter de cela nous-mêmes, de se chercher des alliés, de participer aux négociations, c’est le Canada qui s’occupe de cela pour nous ! Et le Canada a reçu avis qu’il y a une autre chose que l’Organisation mondiale du commerce n’accepte pas : l’Office national du blé qui a un monopole sur les exportations. Alors qu’est-ce que le fédéral va faire, est-ce qu’il va sacrifier l’un des deux ? Est-ce qu’il va se priver des deux ? Est-ce qu’il va se battre pour maintenir les deux ? Nous, on n’en sait rien, on n’est pas là ! Ça concerne simplement 50 % des revenus agricoles et l’occupation d’une bonne partie du territoire…

Ces choses sont compliquées, et d’autant plus compliquées qu’on n’a pas de pays ni de gouvernement. Le Québec est condamné à se comporter sur ces questions-là comme un lobby ! Vous me direz : « mais les choses s’améliorent, on vous a donné un siège à l’Unesco ! » C’est vrai, mais notre délégué, il est là avec une secrétaire dans les bureaux de la délégation canadienne à l’Unesco ; il n’est pas capable de s’installer dans les bureaux de la délégation du Québec à Paris où tous les services techniques nécessaires seraient disponibles. Il paraît que c’est trop loin ! Trois kilomètres ! Il est tout seul avec sa secrétaire dans la délégation canadienne et comme vous le savez, s’il y a un désaccord quelconque entre Québec et Ottawa, c’est Ottawa qui décide. Québec n’a qu’à la fermer ! Cela n’annonce rien de bon, surtout dans un monde où des choses comme celles-là, il va en avoir de plus en plus. Pas seulement en ce qui concerne les échanges de produits ! On commence à discuter d’éducation. Est-ce que l’éducation va être considérée comme un bien commercialisable ? Les conséquences pour notre système d’éducation risquent d’être sérieuses. Et c’est Ottawa qui parlera pour le Québec ?

L’Organisation mondiale du commerce avait voulu libéraliser les échanges pour les biens culturels. Heureusement, dans ce cas, le Québec a su innover et tirer son épingle du jeu même si, en bout de course, il s’est fait damer le pion « à la canadienne ». C’est une belle histoire que celle de la diversité culturelle. L’OMC est basée sur le principe de la non-discrimination. Chaque pays qui y entre, s’interdit d’augmenter ses barrières commerciales. Il ne peut que les réduire, et va éventuellement traiter l’étranger comme le national. Or toute politique culturelle est basée sur la discrimination, cela veut dire qu’un pays favorisera ses propres créateurs par rapport aux créateurs étrangers. Cela va de soi ! Il fallait donc sortir la culture de l’Organisation mondiale du commerce.

L’instrument pour y arriver a été inventé à l’Université Laval, les négociations avec le gouvernement français afin d’obtenir l’appui des pays francophones, ont été menées par la ministre québécoise des Relations internationales, Louise Beaudoin. Les Américains ont fait tout ce qu’ils ont pu pour bloquer le projet, y compris revenir à l’Unesco qu’ils avaient abandonné depuis 22 ans. Puis la ministre fédérale canadienne est venue imposer son droit : « c’est moi qui dispose de ce droit à la spécificité culturelle et aux discriminations culturelles parce que je suis l’État qui signe ! » Si bien que sur le plan international, le gardien de la langue française au Québec, c’est le Canada !

Ces exemples montrent bien que le monde est très différent de celui dans lequel s’est déroulée la première phase qui s’est terminée en 1995 ! Il faut maintenant compter sur une nouvelle génération et cesser de compter sur des septuagénaires malcommodes ! Il est clair que de nouveaux problèmes apparaissent, des problèmes très sérieux qui laissent l’opinion publique inquiète La mondialisation fait peur, il y a des dangers graves qui menacent. Il y a aussi des occasions merveilleuses qui se présentent mais on ne voit pas clairement de quel bord les choses vont tomber. Même si tout le monde n’articule pas les choses comme je viens de le faire, il y a beaucoup de gens qui sont inquiets, qui cherchent à comprendre et à s’équiper pour agir. On l’a vu d’une façon remarquable au moment du Sommet des Amériques, à Québec, il y a quelques années. Je ne pense pas ici à ceux qui lançaient des pierres et qui recevaient des gaz lacrymogènes, je pense aux trente-cinq mille personnes qui, dans la Basse ville, en poussant des carosses de bébé et en tenant des pancartes, venaient demander à leur gouvernement de les protéger.

C’est une image pathétique que je garderai jusqu’à la fin de mes jours, ces gens, qui défilaient avec des drapeaux du Québec, sentaient que quelque chose se passait dans la Haute-Ville, que c’était peut-être dangereux et qui disaient à leur gouvernement : « Faites quelque chose ! » Leur gouvernement, lui, n’était pas admis dans la salle et se manifestait par un panneau lumineux à l’extérieur pour souhaiter la bienvenue aux délégués ! Il ne faut plus que ça se reproduise ! Il est évident que dans un cadre de mondialisation, les gens vont à la fois s’ouvrir au monde et se serrer les coudes derrière leur État. Leur État, c’est leur moyen de se protéger contre les dérives de la mondialisation, contre les excès de la mondialisation. La seule défense des gens, c’est un gouvernement ! Un gouvernement qui siège là où on discute et où on règle les choses.

C’est dans ce sens là, qu’on peut affirmer que jamais dans notre histoire, l’indépendance du Québec n’a été aussi nécessaire qu’aujourd’hui !

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