Éditorial - Sans l’audace il n’arrivera jamais rien

2017juinseptembre250La politique va mal. Elle va mal partout et c’est parce que la démocratie va mal. Des mutations sociales et économiques profondes la travaillent. Des repères culturels basculent et rien de ce qui, hier, pouvait être tenu, sinon pour certain du moins pour une base commune, ne résiste plus au nihilisme marchand ou à la fureur sectaire. Partout les classes politiques vacillent, leur crédibilité fléchit au même rythme que leurs renoncements. Le décrochage civique mine la vie publique et pave la voie aux dérives sectaires. Le monde traverse une passe extrêmement dangereuse. Et notre statut de nation oblitérée fait l’effet d’un amplificateur de ces tendances de fond, accroissant cynisme et désabusement à l’endroit de la chose publique et de sa construction.

Pusillanime, la politique de la province de Québec ne tient plus que de la grimace grotesque dans les circonstances. Coincée dans la petite vie, incapable de se situer dans le monde et, du coup, de se définir par et pour elle-même, la politique de notre demi-État ne cesse de tourner à la caricature. Tantôt, c’est Philippe Couillard qui se promène en Israël sans drapeau du Québec et en anglais pour faire sérieux et qui affirme sans rire pouvoir jouer un rôle dans la résolution des problèmes du Moyen-Orient. Tantôt, c’est un quelconque ministre de son gouvernement qui a des états d’âme sur Donald Trump et qui pérore sur la renégociation de l’ALENA que le Canada va faire à notre place. C’est la crise du bois d’œuvre et l’on cherche toujours à savoir ce qu’en pense le ministre des Forêts. Et que dire des déclarations convenues de notre ministre de la Culture sur l’exception culturelle ? Rien.

Rien que des lamentations sur l’insignifiance qui nous gagne. Des lamentations sur la couleur du Pont de Québec que Régis Labeaume ne peut faire repeindre, car les concierges provinciaux n’ont pas la cote ni au CN ni à Ottawa. Des lamentations sur l’état des urgences, toujours et encore et jusqu’à la fin dernière du dernier des papys boomers. Des lamentations pour donner un écho spectral aux manigances de Québec solidaire et à ses simulacres de combat national. Du lirage sur Bombardier, sur la Banque de l’infrastructure, sur la légalisation de la marijuana. Du lirage pour mieux promettre de remettre à plus tard ce qu’on n’ose entreprendre maintenant.

Des lamentations et le contentement de se faire dire que le Manoir Richelieu va recevoir le G7 et qu’il y aura des retombées touristiques. La joie hystérique de se savoir relégué à un élément de décor alors que le Canada se prétendra chez lui, à parler à notre place. Une annonce de G7 et pas le moindre retour critique sur ce que le Québec a l’air dans une telle opération. De la pensée de domestique. Pour des politiciens domestiqués, pour un peuple réduit au statut de figurant dans sa propre maison.

La politique provinciale va très bien.

L’impuissance s’avoue de plus en plus ouvertement. Le consentement à s’y résigner tient désormais lieu d’évidence pour toute la classe politique. Programme des « vraies affaires » d’un côté, remake de revendications autonomistes par avance tournées en ridicule à Ottawa, désarroi velléitaire chez les souverainistes. Les choses se défont. L’horizon baisse et les tâcherons jouent les visionnaires. Et le scepticisme se répand, la perte de confiance dans les institutions s’accentue sous les manœuvres d’un gouvernement libéral qui ne renonce à rien pour souiller tout ce qu’elles pourraient inspirer de noblesse et de hauteur de vue.

Si au moins il y avait la colère. Pour le moment, c’est le cynisme qui l’emporte. Et un mépris de plus en plus ouvert pour la politique et, très souvent, pour les politiciens. Il faut s’en désoler certes, mais on aurait tort de s’imaginer que cela passera. Des attitudes pareilles ne sont pas d’abord affaire de perceptions et d’atmosphère. Ce qui se recompose dans ce qui se défait c’est la politique des vaincus, la politique des démissionnaires. Une politique dure à combattre parce qu’elle est le plus souvent conduite au nom du réalisme et du pragmatisme et qu’elle avance en confortant la résignation devant un ordre des choses dont il faudrait s’accommoder. C’est ainsi une politique qui cherche par tous les moyens à désamorcer ce qui pourrait soulever la colère si manquante.

La politique provinciale pave la voie de notre régression minoritaire avec une violence sourde et une efficacité redoutable. Les partis d’opposition qui s’y sont laissés enfermer ne sont plus capables ni de la nommer ni de la défaire. L’ordre canadian, le piétinement du partage des compétences, l’acceptation du cadre financier imposé par Ottawa, tout cela présenté comme la réalité immuable ne peut conduire qu’à la neutralisation de notre demi-État et à la dissolution de toute notion d’intérêt national.

En refusant de faire du nécessaire dépassement la base de l’interpellation des citoyens, les souverainistes se sont eux-mêmes déportés dans la rhétorique. Ils continuent certes de faire de temps à autre des appels à la réalisation de notre plein potentiel. Mais ils ne le font qu’en invoquant l’avenir et l’hypothétique pays. C’est pourtant de projets l’incarnant ici et maintenant dont le Québec a besoin. Des projets qui répondent aux urgences du présent et qui donnent une forme concrète à l’intérêt national. Des projets pour lesquels il faudrait se battre sans se perdre dans les fumeuses précautions constitutionnelles. Des projets qu’il faut défendre à leur mérite et non pas selon leur degré d’admissibilité à un ordre qui décidera de leur sort en fonction de critères que définit un État qui nous nie.

Il faut rompre avec la politique provinciale et accepter de faire des propositions sans s’enfarger dans les limites du régime. Longtemps après la Révolution tranquille on ne s’imaginerait pas avoir à citer Maurice Duplessis forçant le jeu pour créer l’impôt provincial ou encore Jean Lesage défiant Pearson pour créer la Régie des Rentes. Et pourtant, aucun des partis aspirant au pouvoir n’affiche le début du commencement de pareille détermination. C’est par des propositions mettant de l’avant de véritables projets faisant voir et valoir l’intérêt national qu’on donnera le goût de l’indépendance. Elles remettront le Québec en mouvement. Les programmes des partis provinciaux ne peuvent conduire ailleurs que dans le marécage provincial où nous nous enlisons. Sans l’audace il n’arrivera jamais rien.

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