Christian Saint-Germain. Le mal du Québec

Christian Saint-Germain
Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance, Montréal, Éditions Liber, 2016, 144 pages

Le mal du Québec. À la lecture de ce titre, un verdict semble être tombé sur l’avenir de La Belle Province. L’auteur indépendantiste, philosophe et essayiste-provocateur Christian Saint-Germain ne nous a pas habitué à des essais politiques très convenus et « bon enfant ». Son essai précédent, un brillantissime pamphlet intitulé L’avenir du bluff québécois : la chute d’un peuple hors de l’histoire, tirait littéralement sur tout ce qui bougeait alors au sein de l’incarnation politique du mouvement indépendantiste. C’est donc avec une certaine hâte, dans le contexte d’une course au leadership pour le moins décevante, que j’ai empoigné Le mal du Québec : désir de disparaître et passion de l’ignorance.

Disons-le d’emblée : lire et apprécier un essai de Christian Saint-Germain n’est pas donné à tout le monde. Il faut d’abord être en mesure de partager sa colère jubilatoire et d’embrasser une critique d’une radicalité comme il s’en fait peu au sujet de ceux qui, depuis 1968, portent l’étendard du projet indépendantiste. Il faut surtout être indépendantiste avant d’être partisan, et c’est peut-être là la plus fondamentale leçon qu’a à nous apprendre sa plume acérée. C’était le cas dans son essai précédent et c’est encore le cas ici. Son plus récent ouvrage se divise en deux parties distinctes qui, tour à tour, attaquent les deux fers de lance principaux qui font vivre la pensée indépendantiste dans l’esprit collectif depuis maintenant plus de 40 ans. La première, « En finir avec le PQ », dresse impitoyablement le bûcher du Parti Québécois, et la seconde, « Le désir de disparaître », analyse en quoi les institutions de la société québécoise post Révolution Tranquille portent en elles-mêmes notre échec à naître. Le verdict est-il sans appel ? Oui, sans aucun doute. Notre cas est-il pour autant désespéré ? Non, mais seulement à condition de cesser d’entretenir toute illusion quant à l’efficacité de nos façons de faire et à la capacité du Parti Québécois à mener à bien le projet qu’il prétend porter.

En finir avec le PQ

En première partie du livre, le philosophe nous explique en quoi le Parti Québécois est, pour reprendre les termes du chroniqueur politique Claude Villeneuve, une « machine à perdre ». Comment procède-t-il pour nous expliquer son point de vue ? Très simplement : c’est la boucherie. Tout le monde y passe. Pas un acteur politique n’échappe à la moulinette déchaînée de Saint-Germain. De « l’ambitieuse comme un zona » Catherine Fournier à Nicolas Pee-Wee Herman Marceau le « lumineux uqàmien », en passant par Parizeau le déserteur colonisé, le lecteur qui réussit à envisager l’hypothèse que le Parti Québécois est possiblement le premier responsable de l’échec national dégustera la méchanceté savoureuse que nous donne à boire l’auteur de cet essai politique comme un élixir extrêmement revigorant. Les autres seront au mieux terrifiés, au pire dégoûtés.

Comprenons-nous bien. L’exercice n’a rien d’une étude objective et modérée du mouvement indépendantiste. Il est, de toute manière, totalement inutile et stérile de l’aborder ainsi. C’est l’art du pamphlet à son meilleur que nous donne à voir Saint-Germain, un art de plus en plus rare en ces temps où l’opinion est sans cesse aseptisée à grand coup de données et d’objectivité scientifique. À travers son écriture, c’est l’aspect persuasif de la méchanceté qui s’exprime. On ne sort pas indemne de la première moitié du Mal du Québec. Après s’être fait montrer en quoi, malgré les bonnes intentions, le Parti Québécois agit en parfait colonisé, auto-emberlificoté qu’il est dans le projet qui devrait le porter et qu’il devrait porter, après avoir ne serait-ce qu’entrebâillé la porte de notre esprit et admis que, malgré la grosseur de son propos, Saint-Germain a peut-être en main une part de vérité, notre vision politique partisane ne sera plus jamais la même. En ce sens, la première moitié du Mal du Québec est franchement réussie.

Le désir de disparaître

La seconde partie de l’ouvrage s’attaque à un autre grand symbole de l’émancipation québécoise. L’auteur nous y explique en quoi les institutions et politiques issues du Québec moderne sont symptomatiques de notre complète impuissance politique. Dressons une liste.

  • Le culte du « chez nous c’est comme chez vous » (p. 69) et l’obsession anti-identitaire témoigne de notre incompréhension fondamentale de ce que les cultures nationales ont d’important pour la civilisation et de l’importance de protéger ces dernières.
  • Le modèle québécois a servi à consacrer un État bourgeois incrusté du « syndicalisme d’habitude » (p. 77) des médecins. Cet État tolère maintenant que ces derniers deviennent impunément juges et partis quant à leurs conditions de travail.
  • La réduction de l’idée que l’on se fait de notre survivance culturelle à des questions de langue d’affichage engendre une tendance à « disparaître par ignorance » (p. 83).
  • On ne se préoccupe d’éducation que quand des « écoles de quartier depuis longtemps moisies tombent en ruine » (p. 95), et notre engagement envers-elles se limitent à faire des rondes citoyennes de type « feu feu joli feu » (p. 95) autour d’elles, main dans la main avec des « intervenants du milieu » qui s’outrent, susurrant aux médias des propos dépités en jargon subventionnaire pendant que, sur d’autres chaînes, des orthopédagogues mentionnent que nous sommes bien plus éduqués qu’à l’époque des écoles de rang et que donc, tout va très bien. Autrement dit, l’éducation est devenue une « problématique gestionnaire ». Cette mutation en dit long sur la formation des générations montantes et leur capacité future à s’incarner vigoureusement politiquement.

Les trois dernières sous-sections de l’essai de Saint-Germain sont sans aucun doute les plus poignantes et érigent le système de santé québécois en grande métaphore de la situation politique nationale. Le système de santé est dépeint comme se transformant en centre de gestion des « soins de mort » où le patient souhaite désormais « appartenir à une onde actuarielle et mourir comme tout le monde au moment exact où décèdent ceux qui se le sont vu annoncer par un sociopathe sélectionné pour sa cote R. » Nous consentons, à travers ce système, à être pris en charge et même à rêver d’une « fin normée – dernière station du réseau – organisée au centre du dispositif de distribution des médicaments » (p. 119), d’une « cérémonie d’adieux […] en institution, dans l’ambiance glauque du décès par overdose de phénobarbital ou de midazolam » (p. 119). C’est l’ultime métaphore politique qu’écrit-là Saint-Germain, celle qui montre un peuple agonisant à travers ce gigantesque éléphant législatif pan-canadien que sont les « soins de fin de vie. C’est l’image parfaite d’une nation rêvant de « la proverbiale injection de morphine » (p. 107) pour en finir avec elle-même « dans la dignité ».

Sommes-nous foutus ?

Après la jubilation qu’aura procuré cet essai fracassant au lecteur ayant su s’y ouvrir convenablement, une seule critique me vient en tête. Que propose Saint-Germain pour le Québec, outre démolir systématiquement tout ce que les nationalistes chérissent de lui depuis plus de 40 ans ? Il faut faire un certain effort pour le saisir, car l’auteur ne propose rien positivement pour alimenter quelqu’espoir que ce soit de nous sortir un jour du marasme purulent de cette médiocrité qu’il dépeint avec moult effets de manches tout au long de son essai. On ne peut, à ce stade, que supposer de la nature de ses positions plus positives en abordant son texte comme on regarderait un négatif de pellicule photo. On sait, à la lecture de ses positions vigoureuses et de son écriture plus que généreuse, que l’ombre d’un espoir l’habite, sans quoi, en homme raisonnable qu’on l’imagine, il ferait silence. On espère toutefois un troisième essai de sa part qui traiterait des conditions auxquelles nous pourrions, ensemble, espérer nous sortir de l’impasse. Sa contribution à la nation en serait alors décuplée.

David Leroux

 

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Un numéro du centenaire aux nouveaux abonnés

Accès libéré - Juin-Septembre 2017

Éditorial - Sans l’audace il n’arrivera jamais rien

2017juinseptembre250La politique va mal. Elle va mal partout et c’est parce que la démocratie va mal. Des mutations sociales et économiques profondes la travaillent. Des repères culturels basculent et rien de ce qui, hier, pouvait être tenu, sinon pour certain du moins pour une base commune, ne résiste plus au nihilisme marchand ou à la fureur sectaire. Partout les classes politiques vacillent, leur crédibilité fléchit au même rythme que leurs renoncements. Le décrochage civique mine la vie publique et pave la voie aux dérives sectaires. Le monde traverse une passe extrêmement dangereuse. Et notre statut de nation oblitérée fait l’effet d’un amplificateur de ces tendances de fond, accroissant cynisme et désabusement à l’endroit de la chose publique et de sa construction.

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Charte des valeurs : ne touchez pas à l’islam !

Au Québec, la charte des valeurs marque un point tournant dans l’histoire de la laïcité dont on n’a jamais véritablement pris la mesure, empêtrés que nous sommes dans la honte et la culpabilité. Encore aujourd’hui, bien que l’on ignore toujours tout des motivations réelles d’Alexandre Bissonnette concernant l’attentat à la mosquée de Québec, cet évènement tragique a ramené la charte dans l’actualité, alors qu’on continue bêtement de répéter que ce projet de loi stigmatisait les musulmans, particulièrement les femmes voilées, qu’il était raciste, xénophobe et islamophobe. 

Mais au-delà de ce bouquet d’insultes habituelles que l’on rencontre partout en Occident à chaque fois qu’un pays veut légiférer en matière de laïcité face à un islam militant, pro-voile et farouchement anti-laïque, le temps est venu de délaisser les invectives pour la réflexion et de préférer l’analyse à l’auto-flagellation.

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Québec solidaire et l’indépendance du Québec

De nombreux indépendantistes s’interrogent sur la position constitutionnelle de Québec solidaire. Ce questionnement est d’autant plus pertinent que ce parti après avoir entretenu une certaine ambiguïté a pris récemment une position favorable à l’indépendance, qu’il attire de plus en plus d’électeurs et qu’il envisage de former une alliance avec le Parti québécois et Option nationale. Il est donc nécessaire de faire un examen attentif de son programme pour évaluer les particularités de son positionnement. Pour faire cette évaluation, il faut principalement se référer aux documents adoptés par les membres de ce parti et ne pas se fier aux déclarations de ses porte-parole qui peuvent être dictées par la conjoncture. Dans cette analyse, j’examinerai trois aspects de la question : le rapport de QS au Canada, le processus d’accession à l’indépendance et enfin les raisons de faire l’indépendance.

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Forum Gaspésie 2017. Sortir des approches défensives

Conférence d’ouverture du Forum Gaspésie 2017 prononcée à Bonaventure le 18 mai 2017.

Je vous remercie de l’occasion que vous me donnez de partager avec vous quelques-unes des perspectives qui s’imposent à tous ceux et celles qui ont à cœur le sort de la Gaspésie. Et, croyez-moi, ce ne sont pas seulement des Gaspésiens et des Gaspésiennes, loin de là : je ne conçois pas l’avenir du Québec sans une Gaspésie prospère.

À cet égard, disons-le d’entrée de jeu : s’il reste beaucoup à faire, la région peut compter sur un très fort potentiel. Et je pèse mes mots. Les travaux que nous avons menés dans la région avec mes collaborateurs de l’Institut de recherche en économie contemporaine, les échanges que nous avons eus avec des passionnés, des entrepreneurs en tous genres, justifient cette conviction. Les difficultés ne doivent pas faire écran aux nombreux possibles qui restent ouverts. Des possibles qui peuvent se réaliser si l’on est en mesure de réunir les conditions de succès qui en feront non seulement des réalisations, mais aussi des sources d’inspiration. Il faut le redire, rien n’est plus utile à la construction du pays qu’une culture du succès.

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Hochelaga fantasmé ou historique ?

Le 150e anniversaire de la Confédération canadienne et le 375e anniversaire de la fondation de Ville-Marie sont une occasion de se remémorer des faits, lieux et personnes qui ont façonné notre histoire. Les plaques et monuments sont une façon de le marquer de façon officielle dans l’espace public : ils suscitent l’intérêt des passants et des touristes. Mais ces plaques commémoratives disent-elles toujours la vérité ? On peut en douter quand on connaît l’existence de deux plaques commémoratives du voyage de Jacques Cartier à Hochelaga en 1535 : l’une se trouve au centre-ville sur le terrain de l’université McGill et l’autre sur la façade de l’église de la Visitation dans l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville. 

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Le démantèlement de la nation (chronique 15)

La période couverte s’étend du 21 février au 22 mai 2017.

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Un tribunal qui légifère et qui se mêle de politique

L’origine et la nature des compétences judiciaires de la Cour suprême – notre tribunal de dernière instance depuis 1949 – ont toujours été au Québec un sujet de questionnement, une source d’inquiétude, une cause d’irritation et de mécontentement.

Les révélations, faites par l’historien Frédéric Bastien, d’ingérence politique en haut lieu par deux de ses membres, lors du coup de force de 1982, nous ont forcés à nous pencher une fois encore sur la « légalité », la « légitimité », la « loyauté », et la « bonne foi » de cette institution dont la fonction officielle est pourtant de « sauvegarder » l’ordre constitutionnel, et non de le « renverser » par des manœuvres clandestines et illégales.

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Collections numériques (1917-2013)

action couv 1933Bibliothèque et Archives nationales du Québec a numérisé tous les numéros de L'Action française et de L'Action nationale depuis 1917.

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