Yvan Lamonde. Un coin dans la mémoire

Yvan Lamonde
Un coin dans la mémoire, Montréal, Leméac Éditeur, 2017, 118 pages

Dans les premières pages de son essai Un coin dans la mémoire : l’hiver de notre mécontentement, l’historien Yvan Lamonde confesse son « attirance » pour la psychanalyse. Malgré ce penchant, il aura résisté longtemps aux sirènes de l’analyse des phénomènes historiques par la soi-disant « mentalité » d’un groupe donné. « Je suis le premier à détester la fausse explication d’une psychologie collective à cinq sous », nous confie-t-il. Ce n’est que maintenant, après quarante-cinq années passées à étudier l’histoire des idées au Québec, qu’il délaisse la neutralité et l’objectivité propres à sa profession pour convier le sujet québécois à s’allonger sur le divan. En 107 pages bien tassées, Lamonde s’« essaye », comme il le dit lui-même, à comprendre les multiples blocages qui affligent notre société. En chemin, il identifie leur origine : une profonde division au cœur même de la conscience politique du Québec.

Cette division, enfoncée dans l’identité et la mémoire comme un coin dans une bûche, puise ses origines dans la politique instaurée par le conquérant après 1760. Suivant les préceptes du Divide and Rule, le schème du colonisateur se déclina de diverses manières : ménager l’Église catholique en échange de son soutien ; promettre des réformes, même si elles sont systématiquement remises au lendemain ; amadouer les ambitieux, au moyen du patronage, c’est-à-dire la distribution de pensions, de privilèges, et autres nominations. Cette habile stratégie eut pour effet de provoquer à la fois confusion et anesthésie chez les colonisés, neutralisant leurs désirs de résistance. Elle eut aussi une seconde conséquence : le développement, dès les années 1840, de deux visions concurrentes pour l’avenir du Canada français. D’un côté, un nationalisme de nature politique, dit d’« émancipation », incarné par Papineau ; de l’autre, un nationalisme culturel, « de conservation », qui garde l’espoir de voir le régime se réformer, avec Étienne Parent comme principale figure. Le temps a passé, le contexte a évolué, mais les effets fractionnels de l’approche coloniale se font encore sentir aujourd’hui : le « coin » est encore profondément encastré dans le subconscient québécois, et le blocage perdure.

Les diverses formes du blocage

Dans le plus long chapitre de l’ouvrage, Lamonde examine les effets multiformes de cette division, ces « blocages » explorés depuis près d’un siècle par les essayistes « les plus perspicaces et les plus profonds de la littérature québécoise ». Le premier de ces traits de culture, c’est la pauvreté culturelle, d’abord nommée par le poète Hector de Saint-Denis Garneau. Viennent ensuite la fatigue culturelle d’après Hubert Aquin, le dédoublement de la personnalité selon Jean Bouthillette, puis l’ambivalence façon Jocelyn Létourneau, envers qui Lamonde se montre particulièrement critique. L’auteur souscrit davantage à la vision de la fatigue politique d’un Daniel Jacques, pour qui les Québécois demeurent toujours inaptes à penser la politique comme « première », avant la culture. Le tour d’horizon des suites néfastes de la division se poursuit par une courte référence au concept d’inachèvement, avancé par Jonathan Livernois (collaborateur régulier de Lamonde, notamment pour leur Papineau : erreur sur la personne, Boréal, 2012) avant de se conclure avec un dernier regard sur la fatigue et l’ambivalence vues par Jacques Beauchemin. 

Lamonde ne se contente pas d’exposer les conclusions de chacun de ces observateurs de la psyché québécoise ; il prend parti, alternant entre le reproche ou l’encensement, dans une prose hachurée et parfois exaltée, bien éloignée de celle qu’on lui connaît. Le propos principal se trouve toutefois ailleurs : en invoquant ces multiples interprétations, l’auteur cherche à démontrer qu’elles se fondent toutes, à des degrés divers, sur la fameuse division du cerveau politique québécois, cette « bipolarité », selon le mot de Beauchemin. 

L’analyse est convaincante, le diagnostic crédible : il y a bel et bien un « nœud » dans la conscience du Québec. Une fois cet état de fait reconnu, une question s’impose d’elle-même : que faire ? Lamonde propose à ce sujet quelques pistes de réflexion.

Rapailler ou retirer le coin

C’est un de ses mérites, Lamonde ne rechigne pas à se référer aux écrits de romanciers ou de poètes pour mieux saisir les profondeurs de l’âme québécoise. Bien souvent, ce sont les artistes du verbe qui savent le mieux dépeindre l’abstraction qu’est la conscience collective.

Lamonde se tourne ainsi vers Gaston Miron. L’homme avait conscience de la « pauvreté de pensée » de son milieu d’origine, mais a fait le choix de l’assumer et surtout, de « revendiquer à partir d’elle ». À force d’esprit critique et d’un travail de « décolonisation mentale », il a su sortir du cercle de la fatigue et de l’apitoiement. Miron a vu les effets de la division, il a compris que la solution passait par une suture entre le culturel et le politique : en affirmant sa culture, l’homme s’émancipe. Pour échapper à l’aliénation, le Canadien français doit se rapailler et devenir Québécois.

Après ce bref détour du côté de Miron, Lamonde expose de façon plus détaillée comment le Québec pourrait recoudre la déchirure, autre manière de retirer le coin enfoncé dans sa mémoire. Cela passe d’abord par une remise en question de notre rapport au passé, en nous éloignant de cette vision du « paradis perdu » évoquée par notre devise. Nous nous souvenons de quoi exactement ? Qu’il fut une époque où nous n’étions pas divisés ? Sacraliser cette mémoire, à la manière d’un Lionel Groulx, portait le risque de nous faire glisser en dehors de l’histoire, à l’abri de la modernité. L’autre extrême, celui d’un rejet complet de la tradition à la manière d’un refus global, n’est pas souhaitable non plus. Il faut plutôt choisir ce que l’on veut conserver du passé et faire le deuil de ce paradis. Pour Lamonde, nous aurions tout intérêt à consacrer nos énergies à nous émanciper plutôt qu’à nous obstiner dans une conservation tous azimuts du passé. 

Mais ce ne sera pas tâche facile, et l’auteur est conscient de la difficulté, pour le sujet québécois, d’accéder à l’émancipation en cette époque de pluralisme et de pluriethnicité, où les revendications de la majorité sont vues comme suspectes. Pour éviter cet écueil, pense Lamonde, il faudra se présenter avec des principes autant que des valeurs. Être Québécois, rappelle-t-il, c’est avant tout être citoyen ; c’est sur la base de cette référence universelle qu’on pourra faire comprendre la nécessité de la souveraineté aux Québécois comme aux nouveaux arrivants. Pour ce faire, il faudra certes intensifier l’éducation civique et développer l’embryon de culture républicaine qui existe ici. Il faudra aussi décrire dans un « document » les éléments de notre culture publique commune (aussi connus sous le vocable des « règles du vivre-ensemble ») : souveraineté populaire, démocratie, état de droit, égalité homme-femme, laïcité, français langue commune et Charte québécoise des droits et libertés. Lamonde reste volontairement flou sur la forme que prendrait ce « document ». Serait-ce une constitution, une charte, un livre blanc ?

Après l’hiver, le printemps

Il émane de ce petit livre un parfum d’espérance. La saison de notre mécontentement aura été longue, mais le printemps ne succède-t-il pas toujours à l’hiver ? Lamonde connaît bien le sujet québécois et a longuement étudié l’évolution de sa condition ; qu’il puisse entrevoir de manière somme toute optimiste l’avenir de son patient, malgré sa profonde blessure psychique, a de quoi rassurer. 

Cela dit, on ne saurait nier que si la thèse centrale de cet essai reste convaincante, son application à la spécificité des individus et des partis s’avère un exercice plus ardu qu’il n’y paraît. Les deux familles de nationalistes sont-elles si distinctes l’une de l’autre ? Les « culturels » ont-ils si peu en commun avec les « émancipateurs » ? Et peut-on appartenir à la fois à l’un et l’autre groupe ? Dans sa conclusion, Lamonde nous sert quelques exemples qui laissent plutôt perplexe : ainsi, un indépendantiste notoire comme Mathieu Bock-Côté se retrouve associé aux nationalistes culturels. Il n’y a pas à dire, l’ennui avec les explications dichotomiques, c’est qu’elles s’accordent parfois mal avec les nuances de la réalité...

Une seconde critique peut être formulée à propos du constat de l’auteur. Il faudrait « choisir » ce que nous voulons préserver du vieux fond canadien-français, et oublier le reste. Fort bien, mais que choisir, et comment ? Lamonde se contente d’effleurer le sujet, comme s’il n’avait pas osé pousser sa réflexion jusqu’au bout, provoquant du coup un certain sentiment de frustration chez le lecteur.

À tout prendre, l’auteur aura fait œuvre utile en faisant le procès d’un nationalisme culturel qui s’imagine pouvoir se dispenser de la nécessité de se fonder sur une indépendance politique. En ce sens, ce ne sont pas que les Étienne Parent, Louis-Hippolyte Lafontaine et autres Charles Taylor qui nous mènent dans l’impasse ; ce sont aussi ces souverainistes qui s’évertuent à espérer qu’un projet de changement aussi radical que l’indépendance puisse aboutir en utilisant les moyens du réformisme traditionnel. On citera en exemple l’approche du « bon gouvernement » qui aggrave notre confusion collective en faisant comme si nous pouvions nous accommoder de n’être toujours qu’une province.

Abandonner ces réflexes, c’est aussi une manière de nous délester de certains éléments de notre passé. C’est ce travail de deuil, conclut Lamonde, qui peut mener à un acte souverain, « capable de créer un événement qui ouvre sur une nouvelle histoire ».

Mathieu Thomas

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Automne 2018 - Sommaire

Fragilités et résistances des nations   Le numéro Automne 2018 explore la notion de nation à travers les ouvrages récents sur les Innus, les Achinabés et les Canadiens français en questions. Ce numéro traite également de l'État québécois et des problématiques sociales actuelles, de même que de divers thèmes environnementaux. Éditorial - Un livre à la foisRobert Laplante

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Automne 2018 - Un livre à la fois

La chicane d’intendant derrière nous, il faut donc reprendre là où les partis politiques n’ont pas voulu aller. Ils sont nombreux les observateurs à avoir déploré que la campagne électorale n’ait pas fait la place qu’elle mérite à la culture. Tout le monde s’est rangé derrière le fait qu’a été bien accueillie la politique culturelle déposée in extremis par le gouvernement Couillard, pour faire du surf sur de généreuses généralités. L’essentiel, pourtant, n’a pas été sérieusement abordé ni débattu. Il faudra entreprendre de se donner un cadre global de réflexion. La culture est au fondement de notre identité et le marqueur le plus puissant de l’expression de notre langue et de notre façon de vivre. Poussière sur le continent, notre peuple n’en porte pas moins une vision du monde, un projet de civilisation qui peut apporter au concert des nations.

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