Mai 2018 - L'Action nationale

  • Mai 2018
    • Éditorial - L'exil intérieur Robert Laplante

      Quel affligeant spectacle ! Plus rien ne tient de l’intelligence ni de la décence devant ce qu’on nous donne à voir et à entendre dès lors qu’il est question de la passoire Roxham. Violence sourde de l’État canadian qui ne peut résister à la tentation du mépris à l’égard du Québec qui regimbe à peine, pourtant. Violence doctrinaire de tous les inquisiteurs qui refusent jusqu’à la moindre...

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    • L’économie sociale au Québec : une perspective politique (extrait primeur) Gabriel Arsenault

      Chapitre 1. Introduction Au milieu des années 1990, la gauche québécoise pouvait être optimiste : le Québec allait bientôt être un pays et le pays en serait un progressiste. On publiait La Charte d’un Québec populaire : le Québec qu’on veut bâtir !(1994) et Une société de projets (1995), pendant que la Marche du pain et des roses semait, de Montréal à Rivière-du-Loup, l’espoir d’un pays sans...

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    • La démission des cégeps francophones Nicolas Bourdon

      Professeur de français, collège Bois-de-Boulogne Nous savons tous que, comparativement aux niveaux primaire et secondaire, le réseau collégial jouit d’une grande indépendance: les programmes, les cours et les exigences varient d’un cégep à l’autre. Si cette autonomie peut parfois être bénéfique, notamment pour qu’un cégep s’adapte à des réalités régionales, elle génère malheureusement une...

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    • La péréquation ? Un marché de dupes René Ricard

      Quelle est dans toute l’histoire de la « Confédération » canadienne la seule province à avoir fait défaut sur le paiement de sa dette, c’est-à-dire à s’être retrouvée dans l’impossibilité de faire face à ses obligations financières ? Je vous le donne en mille : l’Alberta. C’était en 1935 et la Grande Dépression frappait tout particulièrement les provinces des Prairies ; affectées de surcroît par de...

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    • Pour décoloniser notre coin du cyberespace Mathieu Gauthier-Pilote

      * Président de FACIL, pour l’appropriation collective de l’informatique libre Un petit groupe de multinationales, dont les principales sont américaines, s’approprie les moyens d’exploiter les ressources numériques des peuples de la Terre, qui tardent à affirmer leur souveraineté dans le cyberespace. Individuellement et collectivement, nous les Québécois sommes riches d’un très grand nombre...

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  • Loi 99. L'être et le droit
    • La cour supérieure rejette la vision de Stéphane Dion André Binette

      * Constitutionnaliste En 1997-98, la Cour suprême a chargé un amicus curiae (« ami de la Cour ») d’exprimer le point de vue indépendantiste dans le Renvoi sur la sécession du Québec en l’absence du Procureur général du Québec. Je faisais partie de l’équipe d’avocats réunie par l’amicus curiae, Me Joli-Cœur, pour cette affaire. En 1997, le gouvernement fédéral, sous la direction de Jean Chrétien,...

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    • Loi 99. L’être et le droit Maxime Laporte

      Avocat et président de la SSJB de Montréal C’est en l’an 2000 que le parlement du Québec, sous l’impulsion des ministres Joseph Facal et Lucien Bouchard, décréta la Loi sur l’exercice des droits fondamentaux et des prérogatives du peuple québécois et de l’État du Québec (RLRQ, c. E-20.1). Véritable « charte » des droits politiques de la nation québécoise, cette nouvelle pièce maîtresse de notre...

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  • Comptes rendus de Mai 2018
    • Éric Bédard. Survivance Guillaume Rousseau

      Éric Bédard.Survivance. Histoire et mémoire du XIXe siècle canadien-français, Boréal, 2017, 238 pages Huit ans après Les Réformistes, l’historien Éric Bédard nous sert un excellent livre intitulé Survivance, qui en constitue en quelque sorte la suite, sous forme de réflexions sur l’après 1837-1838, l’historiographie concernant cette période en général et certains de ses personnages en...

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    • Jean Lamarre. Le mouvement étudiant québécois des années 1960 et ses relations avec le mouvement international Camille Thériault-Marois

      Jean LamarreLe mouvement étudiant québécois des années 1960 et ses relations avec le mouvement international, Québec, Septentrion, 2017, 175 pages Jean Lamarre1, professeur titulaire au département d’histoire du Collège militaire royal du Canada, renouvelle sa collaboration avec la maison d’édition spécialisée en histoire, Septentrion, pour la parution d’un ouvrage s’intéressant aux relations bilatérales...

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    • Notre maître, Lionel Groulx ! Martin Lemay

      Enfin, une biographie de Lionel Groulx ! L’historien Charles-Philippe Courtois lui a consacré cinq ans de sa vie. Il a donc eu tout le temps voulu pour méditer, pour confirmer ou infirmer telle ou telle hypothèse, pour choisir tel angle plutôt que tel autre, enfin, plus important encore, ces cinq années lui ont permis de polir son style. Ainsi, c’est beaucoup plus qu’une biographie. C’est une...

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    • Simon Jolin-Barette Jenny Langevin

      Simon Jolin-BaretteJ’ai confiance. Réflexions sans cynisme d’un jeune politicien, Montréal, Québec Amérique, 2018, 122 pages Nommé parlementaire de l’année par l’Assemblée nationale du Québec en 2016, le député caquiste et avocat Simon Jolin-Barrette se positionne, dans l’esprit de plusieurs, comme un politicien exemplaire. Il semble avoir tout pour lui. Jeune dans un univers obsédé par la...

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    • Un cas de psittacisme anglophile Guy Bouthillier

      Ce fut un très grand jour au Québec, l’un des plus grands de notre histoire, écrira François-Albert Angers dans les colonnes de L’Action nationale ! Inversement, il en fut tout autrement au Canada anglais. Dans ce pays, qui naquit au XVIIIe siècle de l’idée d’exclure la France des rois du continent nord-américain, puis qui grandit dans celle de tenir le plus loin possible de nos rives la France...

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    • Vouloir déboulonner les faits David Leroux

      On a tous eu, dans notre enfance, un ami éreintant qui prétendait en savoir plus que nous sur tous les sujets. Il avait tout vu, tout entendu malgré ses 6 ans. On ne pouvait rien lui apprendre. Pire encore : on avait, face à lui, toujours tort. On l’acceptait dans notre cercle, on le tolérait, grand de cœur que nous étions. On s’était habitué à ses remarques. On s’était même construit une...

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France-Québec : la langue, un signe de souveraineté

Puisqu’on me propose de vous parler de la langue comme signe de souveraineté, je pense qu’il nous faut d’abord s’interroger sur cette idée de souveraineté appliquée à l’appartenance à une langue, à l’enracinement linguistique, donc culturel. La langue est une patrie, disait Camus. Elle est à la fois l’ultime patrie des pauvres, l’ultime patrie de ceux qui n’en ont plus aucune autre, le lien naturel de l’homme avec les autres hommes qu’elle constitue en peuple, en nation, en libre souveraineté juridique parfois ; sauf que la langue est aussi praticable comme instrument de domination par les puissants et les riches, puisqu’en fin de compte ils n’ont jamais de triomphe parfait que lorsqu’ils ont imposé leur langage, c’est-à-dire leur façon de penser, puis leur langue, aux hommes et aux peuples qu’ils ont su rendre tributaires. La langue devient alors, non plus un vecteur de liberté, mais un vecteur de formatage des esprits et des comportements au service d’une organisation exclusive du monde.

Ce monde dans lequel nous vivons est en proie à toutes sortes de dominations – dépendances achevées pour les unes, encore réversibles pour d’autres. On connaît les dominations militaires : elles asservissent les corps, les États, mais plus difficilement les âmes, et l’on voit presque toujours les peuples ainsi soumis résister étonnamment en préservant, en approfondissant même parfois, leurs personnalités culturelles.

Les dominations économiques sont plus subtiles. Car au lieu d’asservir d’une manière immédiatement douloureuse à quoi l’on puisse réagir, elles corrompent, elles savent se faire des complices, conscients ou inconscients, de ceux-là mêmes – hommes et peuples – qu’elles dépossèdent en secret. Or, avec le temps, et après avoir habilement marginalisé les résistances intellectuelles, les dominations économiques changent en profondeur les structures de comportement, puis de pensée, puis d’expression des peuples qu’elles dépossèdent d’abord, qu’elles désintègrent ensuite.

Elles ont tort, d’ailleurs, mais d’ordinaire ces dominations économiques sont myopes, uniquement éprises du court terme, du profit immédiat. En effet, à trop rêver d’un marché unique où des consommateurs se ressemblant tous se verraient proposer des produits également identiques et interchangeables, elles rendent tôt ou tard tout échange, donc toute création, donc en fin de compte le marché même dont elles se nourrissent, impossibles. Permettez-moi de citer ici les analyses si perspicaces du professeur Henri Gobard, au demeurant angliciste distingué, auteur de deux ouvrages – L’aliénation linguistique (1976) et La guerre culturelle (1979) – qui a magistralement renversé les apparentes fatalités à prétention scientifique dont le conformisme contemporain nous accable : « La politique au service de l’économie, a-t-il montré, c’est la destruction de la culture, et par là même, la subordination du politique à l’argent… L’analyse exclusivement économique aboutit à la suppression de toutes les cultures. » Et voilà ensuite, telle qu’il la décrit, la logique du désastre :

On s’aperçoit alors que l’économie est antinomique du culturel : plus l’économie se développe, plus la culture se décompose [j’ajouterai : ou se folklorise, car il y a encore là quelques petits bénéfices à faire]. Mais quand la culture est détruite, l’économique est bloqué, car c’est comme une machine thermique qui ne peut fonctionner qu’à partir d’une source de chaleur.

Alors, la pseudo-civilisation unidimensionnelle, née de l’illusion du progrès indéfini d’une économie ne se nourrissant que d’elle-même, est vouée à la mort, victime de la prolifération d’une cellule unique ; et, à cet égard, le laxisme passionnel de notre société d’aujourd’hui n’est que l’envers de son puritanisme d’hier, au même titre que la théorie de Marx a été l’inséparable envers de celle de Ricardo, au dix-neuvième siècle.

Et c’est sans doute par là qu’en premier lieu notre civilisation est en crise : crise d’identité, car crise d’universalité – l’erreur fondamentale de notre Occident étant de croire que ce qu’il est convenu d’appeler le mondialisme a quelque chose à voir avec l’universel, qu’il en soit une figure véritable ou approchante, alors qu’il en est la contrefaçon, et bientôt la mort ; alors qu’il est aussi factice et impérieux que l’internationalisme idéologique, dont nous savons qu’il abolit la liberté de l’homme au nom d’une idée scientifique de son bonheur. C’est pourquoi j’ai à vous dire que les droits des peuples sont aussi essentiels, dans le monde antagoniste où nous vivons, que les droits de l’homme ; et que le premier des droits de l’homme, c’est d’appartenir à un peuple, ou de se constituer en nation.

En nous ramenant à l’idée de culture, dont la langue est la donnée primordiale, Henri Gobard réintroduit dans notre réflexion les éléments fondamentaux évoqués par Jean-Paul II lors de son célèbre discours du 2 juin 1980 à l’UNESCO où il avait si parfaitement défini la souveraineté de l’homme telle qu’elle s’exprime et s’impose par la culture.

L’homme, y a-t-il dit, vit toujours selon une culture qui lui est propre, et qui, à son tour, crée entre les hommes un lien qui lui est propre lui aussi, en déterminant le caractère interhumain et social de l’existence humaine. Dans l’unité de la culture comme mode propre de l’existence humaine, s’enracine en même temps la pluralité des cultures au seuil de laquelle l’homme vit. Dans cette pluralité, l’homme se développe sans perdre cependant le contact essentiel avec l’unité de la culture en tant que dimension fondamentale et essentielle de son existence et de son être.

Mais allant au fond des choses et étayant ainsi notre propos, le Souverain Pontife développait cette idée que la culture est la manifestation fondamentale de la souveraineté de toute société humaine :

La nation, dit en effet Jean-Paul II, est la grande communauté des hommes qui sont unis par des liens divers, mais surtout, précisément par la culture. La nation existe par la culture et pour la culture, et elle est donc la grande éducatrice des hommes pour qu’ils puissent être davantage dans la communauté. Elle est cette communauté qui possède une histoire dépassant l’histoire de l’individu et de la famille […] Je suis fils d’une nation qui a vécu les plus grandes expériences de l’histoire, que ses voisins ont condamnée à mort à plusieurs reprises, mais qui a survécu et qui est restée elle-même. Elle a conservé son identité, et elle a conservé, malgré les partitions et les occupations étrangères, sa souveraineté nationale, non en s’appuyant sur les ressources de la force physique, mais uniquement en s’appuyant sur sa culture […]. Ce que je dis là concernant le droit de la nation au fondement de sa culture et de son avenir n’est donc l’écho d’aucun nationalisme, mais il s’agit toujours d’un élément stable de l’expérience humaine et des perspectives humanistes du développement de l’homme. Il existe une souveraineté fondamentale de la société qui se manifeste dans la culture de la nation. Il s’agit de la souveraineté par laquelle, en même temps, l’homme est suprêmement souverain […] Cette souveraineté qui existe et qui tire son origine de la culture propre de la nation et de la société […] doit rester le critère fondamental dans la manière de traiter ce problème important pour l’humanité d’aujourd’hui qu’est le problème des moyens de communication sociale (de l’information qui leur est liée, et aussi de ce qu’on appelle la culture de masse). Vu que ces moyens sont les moyens sociaux de la communication, ils ne peuvent être des moyens de domination sur les autres, de la part des agents du pouvoir politique comme de celle des puissances financières qui imposent leur programme et leur modèle. Ils doivent devenir le moyen d’expression de cette société qui se sert d’eux, et qui en assure aussi l’existence. Ils doivent tenir compte des vrais besoins de cette société. Ils doivent tenir compte de la culture, de la nation, de son histoire.

Aux yeux du général de Gaulle, le rôle international du français était une chose qui allait de soi et le destin des communautés de langue maternelle française, souvent minoritaires et abandonnées à elles-mêmes dans leurs pays respectifs, en était une autre, qui lui paraissait alors plus menacée. Le général n’avait certainement pas une conception ethnique de la francité, mais il était sensible aux appartenances historiques, et plus encore à la dette de la France à l’égard de ceux qui, en Nouvelle-France et en Acadie notamment, avaient été laissés à leur sort à l’issue de combats et de traités malheureux.

C’est dans l’affaire du Québec que sa démarche fut la plus retentissante. Il n’est que de renvoyer à sa conférence de presse du 27 novembre 1967, où il décrit en termes lyriques et historiques sa remontée du « Chemin du Roy » pour comprendre que, bien que porté par l’enthousiasme de la population, rien dans cette affaire ne fut improvisé. Le sort de la Nouvelle-France le hantait de longue date.

Philippe de Gaulle, dans ses Mémoires1, en témoigne :

Comme beaucoup de Français de sa génération, il avait lu Maria Chapdelaine, le roman fétiche de Louis Hémon paru en 1921, qui raconte l’histoire malheureuse de ce peuple poussé à l’exil après avoir été abandonné par la France. Un livre qu’il m’avait mis entre les mains dans mon enfance. Evidemment, ce n’était pas là-dessus que se fondaient sa dilection et son intérêt pour ce pays. C’étaient les aspirations de ces gens acharnés à défendre leur patrimoine linguistique, à « sauver leur âme », dira-t-il plus tard, qui le tourmentaient.

Philippe de Gaulle raconte qu’en avril 1965, se rendant à Colombey, il découvre son père en compagnie d’un aide de camp ou d’un visiteur s’entretenant d’un livre récemment reçu : c’était Égalité ou indépendance de Daniel Johnson qui, en tant que premier ministre du Québec, le recevra deux ans plus tard à Montréal. Philippe de Gaulle trouve son père véhément : « Ils ont raison, insiste-t-il, en parlant des Québécois. On les brime, on les réduit. Ils ont le droit de s’insurger. À leur place n’en ferions-nous pas autant ? » Et le général de s’interroger à haute voix : « Que vais-je pouvoir faire pour les conforter ? Il faut que je fasse quelque chose de moral et d’historique afin de rappeler qu’ils font partie de notre monde et de notre rayonnement. » Et, évoquant cette période, il dira au colonel d’Escrienne, son aide de camp :

Ah, si vous aviez vu cet enthousiasme, ces Français qui attendaient depuis si longtemps un geste, un mot, un appui de la France pour les aider à sortir d’une condition inadmissible… Non, je n’avais pas le droit de les décevoir ! J’ai donc déclenché le contact et je pense que les choses, maintenant, feront leur chemin ! En fait, il se peut que cela ait été un peu prématuré : mais, je suis vieux, c’était l’occasion ou jamais, et je l’ai saisie. Qui d’autre, après moi, aurait pu se permettre de dire cela, si je ne l’avais dit ? Or, il fallait que ce fût dit2 ! »

L’exclamation du balcon de l’Hôtel de Ville de Montréal ne fut aucunement improvisée, contrairement à la rumeur répandue par quelques esprits contrariés. On a trop peu remarqué, en effet, précédant le « Vive le Québec libre ! » du 24 juillet, le toast prononcé la veille au château Frontenac à Québec, en réponse à celui de Daniel Johnson :

Après qu’eut été arrachée de ce sol, voici deux cent quatre années, la souveraineté inconsolable de la France, soixante mille Français y restèrent. Ils sont maintenant plus de six millions. […] Votre résolution de survivre en tant qu’inébranlable et compacte collectivité, après avoir longtemps revêtu le caractère d’une sorte de résistance passive opposée à tout ce qui risquait de compromettre votre cohésion, a pris maintenant une vigueur active en devenant l’ambition de vous saisir de tous les moyens d’affranchissement et de développement que l’époque moderne offre à un peuple fort et entreprenant. […] On assiste ici, comme en maintes régions du monde, à l’avènement d’un peuple qui, dans tous les domaines, veut disposer de lui-même et prendre en main ses destinées. Qui donc pourrait s’étonner ou s’alarmer d’un mouvement aussi conforme aux conditions modernes de l’équilibre de notre univers, et à l’esprit de notre temps3 ?

Premier acte politique d’une francophonie agissante, des accords furent signés au lendemain de ce voyage historique entre la France et le Québec, connus sous le nom d’accords Peyrefitte-Johnson. Ils établissaient une coopération dans tous les domaines – mais tout particulièrement dans ceux de l’éducation et de la jeunesse – ainsi que des visites croisées des premiers ministres à un rythme biannuel, lequel fut malheureusement interrompu par Robert Bourassa dont l’attachement au fédéralisme canadien est bien connu.

Dès le lendemain du voyage de 1967, le Général annoncera son souci d’associer l’ensemble des Canadiens français à ce qu’il avait décidé d’entreprendre avec le Québec : « À cette œuvre, devront d’ailleurs participer, dans des conditions qui seront à déterminer, tous les Français du Canada qui ne résident pas au Québec et qui sont un million et demi. »

Cette relation du général de Gaulle avec le destin de la langue française sera évoquée en novembre 1990 lors du colloque consacré à « De Gaulle en son siècle », sous la rubrique « De Gaulle et la culture ». Ce qui nous montre que la conception qu’avait le général des communautés de langue originelle française fut d’abord, sinon strictement politique, du moins politiquement historique. C’est que le français, comme le souligna Mme Renée Balibar dans sa contribution, n’est pas seulement une langue de culture, mais depuis des siècles « une langue d’État » : « La perspective que l’on va proposer ici, faisait-elle ressortir, tente de situer Charles de Gaulle, y compris ses silences sur la politique de la langue, dans la longue histoire de la langue française. »

Dans sa communication à ce colloque, Michel Fichet, l’un des meilleurs spécialistes des communautés de langue maternelle française, après avoir établi une clarification entre « langue maternelle, d’unité et d’identité, pour la nation française et pour les communautés qui en sont issues ou qui en ont été séparées par les aléas de l’histoire », puis « langue de communication héritée de la colonisation, parfois langue d’unité, souvent, pour ne pas dire toujours, en conflit avec l’identité culturelle autochtone pour tous les peuples qui ont subi les dominations française et belge », enfin « langue étrangère pour tous ceux qui font le choix de l’apprendre et de la pratiquer », le dit très clairement : « Ce sont des notions de langue et de culture constitutives de l’âme française que le général de Gaulle utilisait le plus fréquemment de préférence à la notion de francophonie dont la fortune a grandi d’ailleurs en même temps que son contenu se brouillait. » Il est exact que les institutions qui concrétisèrent l’entreprise de la francophonie ne se développèrent qu’après le départ du général de Gaulle du pouvoir, mais, comme l’a souligné Jean-Marc Léger, haut fonctionnaire québécois et inlassable artisan, dès l’origine, de l’organisation institutionnelle de la francophonie, « la francophonie non gouvernementale a trouvé à Paris, dès le départ, une ardente sympathie et un soutien actif, permanent, qui n’auraient pas été possibles sans le parfait accord de l’Élysée. »

Le débat actuel autour de la place et de l’avenir du français, ainsi que de son rôle, est à replacer au sein de la crise générale de la civilisation et des échanges, que nous subissons. Milan Kundera4 s’était livré naguère à une analyse de l’agressivité qui se manifeste, jusqu’en France même, contre notre langue : « Il s’agit, disait-il, d’un courant de pensée, d’une attitude, de comportements qui consistent à critiquer et à fustiger la constitution d’une communauté francophone internationale et surtout à tourner en dérision la volonté des francophones de se doter de législation linguistique et de défendre leur identité culturelle dans le libre échange des marchandises ». Il ajoutait que « ce conformisme ultralibéral, mondialiste et unificateur, est partagé par une partie de la presse française, qui reproduit avec application le moindre article anti-francophone de la presse anglo-saxonne. »

Le général de Gaulle était conscient des menaces qui pesaient sur la langue française, puisqu’il avait adressé à l’Institut de France, le 23 mars 1965, à travers Robert Courrier et Louis de Broglie, une lettre qui se voulait, au-delà d’un constat déjà évident, mobilisatrice des volontés qui déjà flanchaient, même et surtout dans les milieux scientifiques. Le général écrivait :

Il est, en effet, déplorable que la langue française, si remarquablement adaptée par sa clarté et sa précision à l’expression de la pensée scientifique, soit trop souvent trahie par ceux-là mêmes auxquels il incombe d’en maintenir l’usage. […] Il est, en effet, d’intérêt national que savants et techniciens s’inspirent dans l’emploi de notre langue du respect que la science se doit à elle-même5.

Georges Pompidou mis à part, qui fut à la hauteur de l’enjeu, on eut aimé que les successeurs du général à l’Élysée affichent plus souvent les mêmes préoccupations. J’ai vu François Mitterrand – qui avait dit : « Un peuple qui perd ses mots n’est entendu de personne » – après m’avoir encouragé puis chargé de prendre en main ce « Commissariat de la langue française » qui traduisait une conviction réelle, j’ai vu, dis-je, François Mitterrand se laisser peu à peu impressionner par des conseillers malvenus qui lui représentaient que c’était, sans doute, un combat d’un autre âge. De son temps même, Michel Rocard n’eut de cesse de déconstruire cette entreprise au motif qu’il croyait le mot « commissariat » lié à l’idée de police : quand les hommes politiques intègreront-ils dans leur jugement le caractère polysémique des mots qui les dérangent ? Beaucoup plus tard, lorsque je tâchais de renouer le souci de cette préoccupation avec l’éphémère François Hollande, il me fit dire qu’il avait autre chose à faire. Au quinquennat précédent, on avait inauguré l’enseignement en anglais dans les grandes écoles, mesure qui fut ensuite étendue aux universités. Ce fut l’œuvre de deux ministres de l’Enseignement supérieur successives, l’une de droite et l’autre de gauche.

Le combat que nous menons ne doit pas se laisser enfermer dans une feinte querelle de préséance entre la langue anglaise, ou anglo-américaine, et la langue française, même s’il est vrai qu’existent des différences profondes, qui sont parfois des divergences, entre la conception du monde dont notre langue est porteuse, et celle dont l’anglo-américain tente actuellement d’assurer la suprématie dans le monde – et même en Europe. Rappelons les propos que tint le président Pompidou au Soir de Bruxelles, le 19 mai 1971 :

Je dis que si demain l’Angleterre étant entrée dans le Marché commun, il arrivait que le français ne reste pas ce qu’il est actuellement, la première langue de travail de l’Europe, alors l’Europe ne sera jamais tout à fait européenne. Car l’anglais n’est plus la langue de la seule Angleterre, il est avant tout, pour le monde entier, la langue de l’Amérique.

De notre côté, une fois de plus, l’intendance n’a pas suivi.

À chaque élection présidentielle, la question de l’avenir de la langue française est posée aux impétrants qui répondent par des « éléments de langage » – ou pas du tout. Emmanuel Macron, dans un entretien accordé en avril 2017 à la revue Causeur, dit que la langue française n’a pas besoin d’être protégée au motif qu’elle est la troisième langue la plus parlée dans le monde, ce qui est étonnant de la part d’un homme politique aussi impliqué qu’il l’est dans ce qu’il est convenu d’appeler la mondialisation, que l’anglo-américain s’approprie sans mesure. Ne va-t-il pas lui-même s’exprimer en anglais en Allemagne ?

Emmanuel Macron insiste pourtant dans cet entretien sur ce que « la France n’a jamais été et ne sera jamais une nation multiculturelle ».

Le génie français, insiste-t-il, n’est pas dans ce culte rétréci d’une identité idéalisée […] Le génie français, c’est un imaginaire partagé. Cet imaginaire s’ancre dans notre langue commune. C’est notre premier enracinement. Il s’ancre dans une histoire, des territoires, des paysages. C’est notre second enracinement. Mais notre langue, notre histoire, nos paysages ne sont pas univoques. Ils ne sont pas une serge brute ni un patchwork mal cousu. La culture française est une moire.

Avant d’être un moyen de communication, la langue est un moyen d’existence. Je vous pose la question : peuples de langue française, dont les uns s’appartiennent, dont d’autres se trouvent plus ou moins intégrés, plus ou moins minorisés dans divers ensembles, existons-nous encore ? Existerons-nous encore ? La formulation de la question est déjà l’écho d’une rumeur pessimiste ; je ne ferai rien ici pour l’amplifier. Le français, personne ne lui contestera cela, est bien sûr une grande langue de culture. Il a été et demeure davantage, car c’est ainsi que le français a, pour lui et contre lui, d’être et d’avoir été dans l’histoire, également, une grande langue de civilisation. Cela rend sa position fragile, si ce moment de gloire est vraiment passé ; cela rend aussi sa position intéressante et forte si nous savons l’utiliser pour métamorphoser, pour réinventer l’histoire dont cette civilisation a été porteuse jusqu’au moment déjà avancé du siècle industriel. Reste à affronter ce siècle numérique. Vous autres, Canadiens français – c’était l’appellation préférée du général de Gaulle –, il me semble que vous pouvez vous approprier cette vision de notre problème commun. N’oublions jamais que, comme le général le disait lui-même « le souvenir n’est pas seulement un pieux hommage aux morts, mais le ferment toujours à l’œuvre dans l’action des vivants ! »

 

 


1 Philippe de Gaulle, De Gaulle mon père, entretiens avec Michel Tauriac, Plon, 2004.

2 Jean d’Escrienne, De Gaulle m’a dit (1966-1970), Plon, 1973.

3 Cf. Discours et messages, tome V, Plon, 1970.

4 Cf. Rapport du Haut Conseil de la francophonie, La documentation française, 1994.

5 Lettres, notes et carnets, mai 1969 – novembre 1970 ; Compléments 1908-1968, Ed. Plon, 1988.

 

2017 18cahiers600

Un numéro du centenaire aux nouveaux abonnés

Accès libéré - Juin-Septembre 2017

Éditorial - Sans l’audace il n’arrivera jamais rien

2017juinseptembre250La politique va mal. Elle va mal partout et c’est parce que la démocratie va mal. Des mutations sociales et économiques profondes la travaillent. Des repères culturels basculent et rien de ce qui, hier, pouvait être tenu, sinon pour certain du moins pour une base commune, ne résiste plus au nihilisme marchand ou à la fureur sectaire. Partout les classes politiques vacillent, leur crédibilité fléchit au même rythme que leurs renoncements. Le décrochage civique mine la vie publique et pave la voie aux dérives sectaires. Le monde traverse une passe extrêmement dangereuse. Et notre statut de nation oblitérée fait l’effet d’un amplificateur de ces tendances de fond, accroissant cynisme et désabusement à l’endroit de la chose publique et de sa construction.

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Charte des valeurs : ne touchez pas à l’islam !

Au Québec, la charte des valeurs marque un point tournant dans l’histoire de la laïcité dont on n’a jamais véritablement pris la mesure, empêtrés que nous sommes dans la honte et la culpabilité. Encore aujourd’hui, bien que l’on ignore toujours tout des motivations réelles d’Alexandre Bissonnette concernant l’attentat à la mosquée de Québec, cet évènement tragique a ramené la charte dans l’actualité, alors qu’on continue bêtement de répéter que ce projet de loi stigmatisait les musulmans, particulièrement les femmes voilées, qu’il était raciste, xénophobe et islamophobe. 

Mais au-delà de ce bouquet d’insultes habituelles que l’on rencontre partout en Occident à chaque fois qu’un pays veut légiférer en matière de laïcité face à un islam militant, pro-voile et farouchement anti-laïque, le temps est venu de délaisser les invectives pour la réflexion et de préférer l’analyse à l’auto-flagellation.

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Québec solidaire et l’indépendance du Québec

De nombreux indépendantistes s’interrogent sur la position constitutionnelle de Québec solidaire. Ce questionnement est d’autant plus pertinent que ce parti après avoir entretenu une certaine ambiguïté a pris récemment une position favorable à l’indépendance, qu’il attire de plus en plus d’électeurs et qu’il envisage de former une alliance avec le Parti québécois et Option nationale. Il est donc nécessaire de faire un examen attentif de son programme pour évaluer les particularités de son positionnement. Pour faire cette évaluation, il faut principalement se référer aux documents adoptés par les membres de ce parti et ne pas se fier aux déclarations de ses porte-parole qui peuvent être dictées par la conjoncture. Dans cette analyse, j’examinerai trois aspects de la question : le rapport de QS au Canada, le processus d’accession à l’indépendance et enfin les raisons de faire l’indépendance.

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Forum Gaspésie 2017. Sortir des approches défensives

Conférence d’ouverture du Forum Gaspésie 2017 prononcée à Bonaventure le 18 mai 2017.

Je vous remercie de l’occasion que vous me donnez de partager avec vous quelques-unes des perspectives qui s’imposent à tous ceux et celles qui ont à cœur le sort de la Gaspésie. Et, croyez-moi, ce ne sont pas seulement des Gaspésiens et des Gaspésiennes, loin de là : je ne conçois pas l’avenir du Québec sans une Gaspésie prospère.

À cet égard, disons-le d’entrée de jeu : s’il reste beaucoup à faire, la région peut compter sur un très fort potentiel. Et je pèse mes mots. Les travaux que nous avons menés dans la région avec mes collaborateurs de l’Institut de recherche en économie contemporaine, les échanges que nous avons eus avec des passionnés, des entrepreneurs en tous genres, justifient cette conviction. Les difficultés ne doivent pas faire écran aux nombreux possibles qui restent ouverts. Des possibles qui peuvent se réaliser si l’on est en mesure de réunir les conditions de succès qui en feront non seulement des réalisations, mais aussi des sources d’inspiration. Il faut le redire, rien n’est plus utile à la construction du pays qu’une culture du succès.

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Hochelaga fantasmé ou historique ?

Le 150e anniversaire de la Confédération canadienne et le 375e anniversaire de la fondation de Ville-Marie sont une occasion de se remémorer des faits, lieux et personnes qui ont façonné notre histoire. Les plaques et monuments sont une façon de le marquer de façon officielle dans l’espace public : ils suscitent l’intérêt des passants et des touristes. Mais ces plaques commémoratives disent-elles toujours la vérité ? On peut en douter quand on connaît l’existence de deux plaques commémoratives du voyage de Jacques Cartier à Hochelaga en 1535 : l’une se trouve au centre-ville sur le terrain de l’université McGill et l’autre sur la façade de l’église de la Visitation dans l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville. 

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Le démantèlement de la nation (chronique 15)

La période couverte s’étend du 21 février au 22 mai 2017.

Cela a fait 35 ans le 17 avril que le Québec vit sous l’empire d’une Constitution canadienne qui lui a été imposée. Aucun gouvernement québécois, y compris celui de Jean Charest, n’a accepté le coup de force perpétré en 1982. Or, le gouvernement de Philippe Couillard a refusé d’accepter un projet de motion réaffirmant que la loi constitutionnelle de 1982 « a eu pour effet de diminuer les pouvoirs et les droits du Québec sans son consentement » (14 avril). Il a même refusé que l’Assemblée nationale en débatte. Mais les faits parlent.

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Un tribunal qui légifère et qui se mêle de politique

L’origine et la nature des compétences judiciaires de la Cour suprême – notre tribunal de dernière instance depuis 1949 – ont toujours été au Québec un sujet de questionnement, une source d’inquiétude, une cause d’irritation et de mécontentement.

Les révélations, faites par l’historien Frédéric Bastien, d’ingérence politique en haut lieu par deux de ses membres, lors du coup de force de 1982, nous ont forcés à nous pencher une fois encore sur la « légalité », la « légitimité », la « loyauté », et la « bonne foi » de cette institution dont la fonction officielle est pourtant de « sauvegarder » l’ordre constitutionnel, et non de le « renverser » par des manœuvres clandestines et illégales.

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Collections numériques (1917-2013)

action couv 1933Bibliothèque et Archives nationales du Québec a numérisé tous les numéros de L'Action française et de L'Action nationale depuis 1917.

Vous pouvez utilisez cet outil de recherche qui vous permettra — si vous cliquez sur « préciser la rechercher » — de ne chercher que dans L'Action nationale ou dans L'Action française.