Joseph Gagné. Inconquis : deux retraites françaises vers la Louisiane après 1760

Joseph Gagné
Inconquis : deux retraites françaises vers la Louisiane après 1760, Québec, Septentrion, 2016, 258 pages

Issu d’un mémoire de maîtrise en histoire déposé à l’Université Laval, ce livre a bénéficié de l’appui d’un grand éditeur qui lui a donné, par son titre, une coloration qu’il n’avait pas à l’origine. La quatrième de couverture précise que « c’est tout un pan oublié de l’histoire de la Conquête qui est raconté, celui d’hommes qui ont refusé d’être conquis ». Présenté sous cet angle, Inconquis décevra ses lecteurs, car l’auteur du mémoire avait une autre idée en tête que celle-là.

Le récit porte sur la curieuse trajectoire des officiers Louis Liénard de Beaujeu et Pierre Passerat de La Chapelle consécutive à la chute de la Nouvelle-France. Peu après la capitulation de Montréal du 8 septembre 1760, ils entreprennent une longue retraite vers la Louisiane. Accompagnés de quelques dizaines de soldats et miliciens, ils quittaient les Pays d’en haut – soit le nord actuel du Michigan – afin de rejoindre La Nouvelle-Orléans à pied, en barges et en canots.

Dernier commandant du fort Michillimakinac entre les lacs Michigan et Huron, l’officier canadien Louis Liénard de Beaujeu n’était pas porté sur la plume. N’ayant laissé que très peu d’écrits, dont rien sur cet épisode clé, ses motivations ne sont pas connues. En outre, il n’existe pas de documents officiels de dirigeants politiques et militaires de la Nouvelle-France faisant état d’ordres de repli vers la Louisiane.

L’officier français La Chapelle, qui participait à la défense du fort de Détroit, avait quant à lui l’habitude d’écrire des rapports destinés à ses supérieurs. Ses descendants en ont publié une compilation en 1933. C’est ainsi qu’il signale, en avril 1761, avoir opéré « une retraite vers La Nouvelle-Orléans pour conserver ma troupe au Service du Roi, plutôt que de me rendre aux Anglais ». En apparence, il s’agit d’un énoncé de résistance. Toutefois, Joseph Gagné est sceptique. L’épisode louisianais, soutient-il, aurait servi de « tremplin social » au soldat français qui pouvait plus facilement, avec ce supplément de crédibilité qu’engendrait la retraite, poursuivre sa carrière militaire sous d’autres cieux. L’auteur ajoute que La Chapelle voulait probablement éviter les conditions de la reddition de 1760 qui obligeaient les militaires français à quitter l’armée pour le restant du conflit. Or, en poursuivant le combat, La Chapelle conservait ses années de service et sa pleine paye (p. 64).

Maintenant, pourquoi le Canadien Beaujeu n’a-t-il pas rendu les armes et refait immédiatement sa vie sous la domination anglaise ? Ou pourquoi n’a-t-il pas tenté sa chance en France, à l’instar d’autres d’officiers canadiens des troupes de la Marine ? L’auteur évoque la possibilité d’un certain dépit de Beaujeu face à la perspective de perdre sa principale source de revenus : la traite des fourrures (p. 61). Le jeune historien de l’Université Laval cite avec approbation un texte publié en 1971 par William Eccles selon qui « l’argent de la traite est dépensé à recréer la vie de la noblesse dans les bois » (p. 61). Beaujeu aurait pu vouloir poursuivre, en Louisiane, la seule activité génératrice de revenus qu’il connaissait, mis à part celle de servir dans l’armée. Gagné signale également que la retraite de Beaujeu évitait, du moins en principe, aux soldats qui l’accompagnaient d’être démobilisés et renvoyés sans solde à la vie civile (p. 131).

L’auteur évoque aussi la possibilité que Beaujeu ait obéi à des instructions « secrètes » de repli militaire (p. 85). Aucune preuve documentaire n’appuie toutefois cette possibilité. S’il y avait eu de telles instructions, pourquoi Beaujeu aurait-il été le seul commandant de forts des Pays d’en haut à y donner suite ?

Dans l’ensemble, Joseph Gagné attribue aux causes matériellement intéressées un poids sensiblement plus élevé que l’idée, émise par les éditeurs de Septentrion, d’éviter d’être conquis. La lecture de l’ouvrage perd ainsi de sa saveur initiale. Mais s’enrichit-elle d’une meilleure connaissance du passé de la Nouvelle-France ?

Le bilan est contrasté. L’auteur définit et fait siennes un certain nombre de positions historiographiques ayant le vent dans les voiles, comme le rôle d’appui logistique des miliciens canadiens lors de la guerre de Conquête, ce qui a son utilité. Il réussit également à retracer des éléments très significatifs des vies de Beaujeu et de La Chapelle, ce qui vaut son temps de lecture. Toutefois, il affirme parfois des choses qui auraient dû être illustrées, mais qui ne l’ont pas été. De cette manière, il présente La Chapelle comme un « militaire philosophe » (p. 121) et met de l’avant Beaujeu en tant que représentant de la « vieille garde » qui « insiste sur l’obéissance aveugle et la hiérarchie » (p. 122). Pourquoi ce genre d’image d’Épinal ?

Par ailleurs, la vision des commandants de forts parasitaires et animés par l’appât du gain n’est pas particulièrement nouvelle. On la retrouve dans l’Affaire du Canada. Tenus à Paris entre 1761 et 1764, les grands procès criminels de cette affaire avaient notamment impliqué quelques commandants de forts. Ils visaient à décharger la couronne française de la responsabilité de la défaite2. Quelques biographies ont dépoussiéré cette vision des choses, à commencer par l’incontournable Jacques Legardeur de Saint-Pierre. Officier, gentleman, entrepreneur de Joseph L. Peyser (East Lansing, Michigan State University Press, 1996). On y constate que Legardeur de Saint-Pierre, un commandant de fort de carrière, était un agent diplomatique de premier ordre de la Nouvelle-France. Toutefois, l’État colonial ne lui donnait pas, à lui comme aux autres, les ressources financières nécessaires pour financer la médiation entre alliés autochtones et empêcher, par exemple, la guerre contre les Sioux (p. 181-191). D’où la nécessité de la traite des fourrures qui n’a d’ailleurs jamais créé de fortunes fabuleuses chez les commandants de forts comme le démontre le cas de Beaujeu lequel, à partir de son retour au Canada à la fin de 1768, ne vivra que des rentes de sa femme.

Jean-François Barbe
Journaliste et bibliothécaire

 

 

1 http://co22.org/dominiqueboisvert/wp/lettres-a-mon-ami-jacques-fournier/

2 Et incidemment à exproprier les 8 000 Canadiens détenteurs de lettres de change garanties par le trésor royal afin de financer l’effort de guerre, mais cela est une toute autre histoire.

 
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