René Lévesque. Chroniques politiques, tome 2 – 1970-1971

René Lévesque
Chroniques politiques, tome 2 – 1970-1971 (textes réunis par Éric Bédard et Xavier Gélinas), Montréal, Éditions Hurtubise, 2017, 1132 pages

Jusqu’à tout récemment, j’entretenais une vision tragique de René Lévesque : il a certes été un grand premier ministre, sans doute celui qui a le plus contribué à faire avancer le Québec, mais, quand son souvenir se présentait à mon esprit, je songeais toujours à un homme brisé. C’est l’homme qui, pour consoler la foule massée au centre Paul-Sauvé, alors qu’il est lui-même inconsolable, s’écrie : « Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de dire à la prochaine fois. » C’est aussi l’homme trahi et amer qui assiste impuissant au rapatriement de la Constitution et donc à la victoire de son grand adversaire Pierre Elliott Trude

L’homme qu’on découvre dans le deuxième tome des Chroniques politiques éditées par Éric Bédard et Xavier Gélinas est tout autre. Malgré ses 48 ans bien sonnés, Lévesque le chroniqueur fait preuve d’un enthousiasme propre à la jeunesse, jeunesse pour qui rien n’est impossible et surtout pas l’indépendance. Il se montre insolent, pugnace et d’une vivacité d’esprit étonnante : « le taux de combustion de cet esprit-là est celui de l’incandescence » écrivait d’ailleurs à son propos Pierre Vadeboncoeur qui lui vouait une vive admiration.

Doté d’un formidable esprit de synthèse, il est capable de traiter d’une grande diversité de sujets avec un égal bonheur. On rencontre le grand lecteur qu’il a toujours été à plusieurs reprises. Ici, c’est une discussion avec Gaston Miron, qui lui explique la différence entre les écrivains sédentaires et conservateurs, et les écrivains « coureurs des bois » qui sont à l’origine de la modernité littéraire du Québec ; là, c’est son admiration pour l’œuvre d’Anne Hébert : « Dans son Kamouraska, écrit-il, le bon vieux Bas-du-Fleuve accède, tout surpris, à l’universel. » C’est aussi bien sûr et avant tout, un être pour qui rien de ce qui est politique n’est étranger. Ces chroniques nous dévoilent un homme qui pense peu à lui et beaucoup aux autres. La réforme du système de santé, la transparence du financement des partis politiques et la réforme de la carte électorale, l’anglicisation du Québec par l’éducation des allophones dans les écoles anglophones, le projet européen de De Gaulle – une union de pays souverains – qui inspire son action pour le Québec, la mainmise des clubs privés sur les lacs, les rivières et les forêts qui empêche au peuple québécois d’avoir « la libre jouissance de ses plus beaux coins de nature », tous les sujets y passent, et préfigurent bien souvent les grandes réformes réalisées lors de son premier mandat.

La somme de travail abattue par Lévesque est démesurée : il rédige une chronique tous les jours, sauf le dimanche, dans Le Journal de Montréal en plus d’assumer le rôle de chef du Parti québécois. Ces chroniques fourmillent de noms de personnages publics les uns connus, les autres beaucoup moins ; le lecteur s’engage dans un réseau complexe et fascinant de personnages et d’événements, un univers heureusement expliqué par les nombreux commentaires éclairants de Bédard et Gélinas.

Lévesque est un homme de la Révolution tranquille et l’époque de Duplessis agit pour lui comme un repoussoir qui met en valeur les réformes démocratiques qu’il compte réaliser. L’Union nationale y est décrite comme un vestige qui va bientôt disparaître – ce qui se produisit effectivement – et Lévesque a peu de bons mots à son endroit, hormis envers Daniel Johnson père, esprit républicain qui, à la fin de sa vie, songeait de plus en plus à l’indépendance du Québec.

Excepté ce personnage, qui fut l’initiateur de la visite de De Gaulle au Québec, Lévesque estime que l’Union nationale n’a de « national » que le nom. Pour preuve, l’indigne loi 63 qui consacrait la liberté de choix de la langue d’enseignement. En divisant le vote francophone, ce parti servait davantage à affaiblir le mouvement nationaliste québécois qu’à le fortifier. Répétition cruelle de l’histoire : c’est exactement ce que fait la CAQ de nos jours : un parti qui se présente comme une alternative nationaliste et autonomiste, mais qui a refusé d’appuyer le PQ lorsqu’en 2012 le parti de Pauline Marois souhaitait renforcer la loi 101 et qui, selon les récentes déclarations de son chef François Legault, ferait des compétences professionnelles des candidats à l’immigration « le premier, peut-être même le seul » critère de sélection. Quant au Ralliement créditiste, il y est décrit comme un groupuscule folklorique qui ne survivra pas aux élucubrations d’un Camil Samson en manque d’attention.

Mais l’ennemi à abattre, celui qui est la cible du plus grand nombre de critiques et de chroniques, c’est bien sûr le Parti libéral, parti que Lévesque a quitté depuis trois ans seulement… Robert Bourassa, loin d’être le grand bâtisseur qu’on célèbre un peu vite de nos jours, est décrit comme un être sans colonne, sans imagination et sans projet autre que celui de se faire élire et réélire. Son attitude de laisser-faire pendant la crise d’octobre, un des événements sur lequel Lévesque revient le plus souvent, est fortement critiquée : à la demande des autorités du Québec et de Montréal, le gouvernement fédéral applique la Loi sur les mesures de guerre qui lui permet d’agir de façon autoritaire en ordonnant des centaines de détentions arbitraires. Les mots de Lévesque sont durs : « Le Québec n’a plus de gouvernement. Le tronçon dont nous disposons a été balayé au premier vrai coup dur. Le cabinet Bourassa a passé la main et n’est plus que le pantin des dirigeants fédéraux. »

Si le pacifique qu’est Lévesque dénonce la violence du FLQ, ses mots les plus durs s’attaquent aux gouvernements Trudeau et Bourassa qui ont exagéré l’ampleur de la crise pour justifier une attaque sans précédent aux droits et libertés : le chroniqueur va même jusqu’à dire qu’en cette circonstance Trudeau a fait preuve de plus d’autoritarisme que Duplessis, un personnage qu’il vilipendait pourtant durant ses années cité-libristes.

La solide formation littéraire de Lévesque est au service d’une plume à la fois colorée et élégante. Ici, il cite Bernanos pour condamner Trudeau qui applique la « Justice selon l’Ordre » et non « l’Ordre selon la Justice ». Là, c’est le Racine des Plaideurs qui est convoqué pour se moquer de la lenteur du système de justice.

Le temps émousse nos perceptions comme il émousse le roc : avec le passage des années, la figure de Lévesque a perdu de ses aspérités et est devenue une sorte de statue politique lisse, figée et consensuelle que tous les partis, y compris le Parti libéral qu’il a pourtant violemment attaqué, vont citer comme un modèle à suivre. Et pourtant, la verdeur des propos que Lévesque a tenus en son temps est impensable pour un chef de parti à notre époque de rectitude politique où les politiciens font des pieds et des mains pour être bien vus des médias et autres Tout le monde en parle.

Robert Bourassa qui avait décrit son gouvernement comme un champion de l’économie ne parvient pourtant pas à créer les mythiques 100 000 emplois qu’il avait promis en campagne électorale et dépend d’un mince réinvestissement du fédéral auquel il s’accroche avec « des doigts de noyé. »

De l’organe médiatique de l’empire Desmarais et de l’un ses éditorialistes, il dira entre autres ceci : « Dans la grosse Presse du régime, M. Jean Pellerin joue le rôle de la commère du village. » Quant à la Gazette de Montréal, il la décrit comme un organe démagogique et sensationnaliste au service de l’establishment anglophone. Les milieux d’affaires sont au service du fédéralisme et Lévesque dira d’ailleurs des libéraux provinciaux : « Ceux-ci, plus encore que les bleus, sont la chose du Big Business. »

Le Devoir de cette époque est farouchement fédéraliste, même si son directeur Claude Ryan a droit à quels bons mots de Lévesque pour son opposition à la Loi sur les mesures de guerre. Quant au Journal de Montréal où paraissent les chroniques de Lévesque, il n’a pas de position éditoriale officielle et Péladeau permet à de fervents fédéralistes, y compris, à l’occasion, le premier ministre Bourassa, d’y écrire. On constate à quel point, pour paraphraser Miron, Lévesque élevait une voix parmi des voix contraires : le succès électoral de 1976 allait se gagner sur le terrain, grâce à un appui populaire sans précédent, mais contre un establishment médiatique et financier souhaitant que l’aventure du PQ prenne fin le plus tôt possible. Si le PQ de Lévesque a pu faire avancer le Québec malgré toutes forces d’opposition auxquelles il faisait face, le PQ d’aujourd’hui le peut tout autant. Pourvu qu’il ait le courage de ses convictions.

Nicolas Bourdon
Professeur de français, collège Bois-de-Boulogne

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