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Patrick Moreau. La prose d’Alain Grandbois

Patrick Moreau
La prose d’Alain Grandbois. Ou lire et relire Les voyages de Marco Polo
Montréal, Nota Bene, collection Grise, 2019, 207 pages

Alain Grandbois fut un grand voyageur avant d’être un grand écrivain. Il passa près de vingt ans en Europe, en Chine, en Russie et en Asie du Sud-Est. Pratiquement ruiné par ses nombreuses pérégrinations, il revient au Québec au moment du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, et c’est dans sa chambre d’hôtel de la petite ville de Deschambault qu’il écrit Les voyages de Marco Polo, son deuxième ouvrage après Né à Québec.

À partir du Devisement du monde, ouvrage écrit par le voyageur vénitien Marco Polo, l’écrivain québécois se livre à un intense travail de réécriture. Le récit de Marco Polo est son matériau brut, un texte palimpseste auquel il retire ou ajoute de nombreux éléments en se basant sur des ouvrages savants portant sur l’épopée de Marco Polo et sur sa propre expérience de voyageur impénitent. C’est ce travail de recréation qu’analyse brillamment l’essayiste Patrick Moreau dans La prose d’Alain Grandbois – Ou lire et relire Les voyages de Marco Polo.

 

Moreau nous fait connaître un écrivain profondément libre, et donc imperméable aux modes du moment, qui n’hésite pas à emprunter, mais aussi à rejeter certains écrits des commentateurs dont il se sert pour écrire son récit. En effet, Grandbois ne partage pas la rhétorique raciste qui est pourtant omniprésente chez nombre d’intellectuels à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale et dont on retrouve l’écho dans les ouvrages de Joachim Barkhausen et d’Antonio Aniante que Grandbois a consultés. La mode intellectuelle du moment est à l’inégalité des races et en la croyance dans l’origine polygénétique de l’humanité selon laquelle les êtres humains ne partagent pas tous le même bagage génétique fondamental. Grandbois évite donc de tomber dans une explication racialiste du monde et, plus largement, dans une vision moniste dans laquelle une seule vérité commande les gestes et les croyances des individus : « La vérité, la justice, l’avenir sont des idéaux qu’il est dangereux de croire posséder absolument », écrit d’ailleurs Moreau pour décrire le scepticisme de Grandbois.

On retrouve donc dans Les voyages de Marco Polo de Grandbois les observations fascinées d’un voyageur occidental découvrant la grande diversité des peuples et des paysages de l’Orient. L’œuvre, qui obtint le prix David en 1941, est d’ailleurs parfois considérée comme une victoire remportée par le camp des exotistes sur les régionalistes, mais cette vision ne fait pas justice à la profondeur de la démarche de Grandbois. Certes, Grandbois s’est moqué des poncifs du roman de la terre. Dans une lettre à l’écrivain Guy Sylvestre, il souhaite par exemple « qu’un écrivain canadien-français ne soit pas forcé exclusivement, sous prétexte d’un fallacieux patriotisme, de décrire ad mortem des bœufs, des sapins, la Gatineau, le Saint-Laurent, le dégel, l’amour du sol, l’hirondelle, le rossignol qui n’existe pas, et les affres du jeune paysan qui veut émigrer aux States. »

Cependant, la querelle entre régionalistes et exotiques s’est étiolée à la fin des années 1920, bien avant l’entrée de Grandbois en littérature et, surtout, selon Moreau, si on peut considérer Grandbois comme un exotique, c’est dans un contexte de l’engouement pour les horizons lointains par de nombreux écrivains et intellectuels que Grandbois a parfois lus et même fréquentés lors de ses séjours parisiens durant l’entre-deux-guerres. De plus, le courant exotique québécois s’inscrivait dans une soif de modernité et de rupture que ne partage pas vraiment Grandbois. En effet, l’auteur des Îles de la nuit, qu’on considère habituellement comme le héraut de la modernité poétique québécoise, a plutôt tenté, par son écriture, de conserver un peu de la lumière vacillante du « monde d’hier ». Grandbois ne considère pas le passé de façon péjorative, il ne l’ignore pas non plus ; celui-ci nourrit plutôt son œuvre.

Grandbois partage avec l’écrivain français Victor Segalen une aversion pour le tourisme de masse, qui en est à ses balbutiements au moment où il écrit ses Voyages de Marco Polo, car il contribue à détruire l’exotisme et à émousser les multiples physionomies des « visages du monde ». Comment ne pas lui donner raison quand on considère ces avions qui traversent des océans en quelques heures, et quand on songe à ces énormes resorts, ces grands magasins, ces hôtels, ces chaînes de restaurants, bref quand on songe à toutes ces infrastructures qui ont proliféré aux quatre coins de la planète pour assurer quiétude et confort au voyageur moderne, et, pour tout dire, lui permettre de voyager sans voyager.

Si la modernité gomme les différences, la tâche de l’écrivain sera de les préserver du moins dans le souvenir. Au sujet de l’attitude de Grandbois, Moreau parle à juste titre de « conservatisme nostalgique », un conservatisme « qui nourrit une écriture qui, à ses yeux, offre le seul antidote permettant de conserver au moins l’empreinte de ces multiples “visages” de l’individu qui est menacé par une modernité masquant ses traits singuliers sous l’uniforme. »

Pour autant, on ne trouve pas trace dans l’œuvre de Grandbois de cette idéalisation de l’autre et de ce reniement de soi-même prônés par un certain progressisme multiculturel. Grandbois demeure un Canadien français découvrant l’Orient. D’ailleurs, dans sa présentation de l’œuvre Visages du monde qui colligeait les souvenirs de voyage de l’écrivain globe-trotter, Léopold Leblanc écrit : « Grandbois, peut-être, ne fut attentif à l’autre que parce qu’il eut d’abord le respect de SOI. »

En relatant la genèse des Voyages de Marco Polo, Moreau décrit pour nous un art de voyager, mais aussi un art de créer : en s’abreuvant à diverses sources, et en témoignant de la grande diversité des cultures, Grandbois a sûrement commis des centaines de milliers de fois l’abominable péché de « l’appropriation culturelle ». Son œuvre est le fruit d’un être à la fois enraciné dans sa culture et ouvert à l’altérité infinie du monde. La saga de SLAV de l’été dernier est le contre-exemple de cette ouverture. En parvenant à censurer le spectacle de Robert Lepage, les manifestants ont finalement interdit qu’un créateur s’ouvre à l’altérité. Si on les suivait à la lettre, ils rendraient toute création artistique pratiquement impossible. Patrick Moreau a d’ailleurs fustigé dans un texte publié par Le Devoir la bêtise des manifestants et la lâcheté des organisateurs du festival de Jazz de Montréal en leur rappelant entre autres que « la création culturelle puise toujours à de multiples sources et n’a pas à se ghettoïser. » On ne saurait mieux dire !

Nicolas Bourdon
Professeur de français, cégep Bois-de-Boulogne

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