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2020ete250Le livre, ses artisans, son industrie, ses lectorats, rien ni personne n’aura échappé à la pandémie. L’heure des bilans n’a pas encore sonné, mais l’on sait d’ores et déjà qu’un peu partout des vaillants manqueront à l’appel. Le marché est aussi impitoyable que les virus. La raison marchande a déjà causé des défaillances majeures que les mesures d’urgence d’un État Providence tout à coup réhabilité n’auront pas suffi à réparer. Tout l’écosystème sera à revoir. Ceux-là qui pensent que la reprise signifiera recommencer comme avant confondent optimisme et pronostic.

Il faut certes avoir confiance dans la capacité du milieu de rebondir. Les anecdotes sont nombreuses qui ont fait la preuve de la débrouillardise, de l’imagination et du dévouement des libraires, des bibliothécaires et de nombre d’autres acteurs qui ont refusé de baisser les bras. Leurs initiatives ont sans contredit permis de limiter les dégâts. Mais tout le potentiel de renouvellement des horizons comme des pratiques reste à valoriser. Pour quitter le terrain de l’anecdotique, il va falloir un véritable effort de dialogue et de mise en commun des perspectives. Il faudra que toute la chaîne du livre se donne une vision commune, avec des objectifs spécifiques, des demandes étoffées et pragmatiques pour interpeller les gouvernements, certes, mais surtout pour travailler à faire naître un nouvel ordre des choses.

La forme que devra prendre l’exploration des possibles reste à déterminer. On peut néanmoins penser qu’un forum sous les auspices de l’ANEL ou d’un autre grand intervenant du milieu va s’imposer. Parler d’une seule voix est une indéniable condition de succès. Quand on connaît l’histoire des politiques du livre et de la lecture, il vaut mieux prendre l’initiative plutôt que de s’en remettre à un ministère qui a beaucoup de mal à naviguer dans la crise présente, en raison sans doute d’un gréement et d’un équipage plutôt porté sur les eaux calmes et les horizons clairs…

Ces considérations portent surtout sur les enjeux d’intendance. Ils ne sont pas à négliger, évidemment. Mais pour inventer des réponses qui auront de la portée, il faudra les concevoir en tirant tous les enseignements de ce que la crise a révélé et réactualisé avec une force étonnante. La redécouverte des circuits courts, de l’achat local, les efforts en provenance de toutes sortes d’horizons pour améliorer la visibilité des œuvres portent un enseignement fort : celui des vertus de la centralité de la référence culturelle au sens large. Privilégier les achats, fréquenter les œuvres ne sont pas apparus seulement pour créer ou soutenir des emplois, préserver des capacités de production ou stimuler la consommation. Ce que la crise a révélé, c’est la signification de ces gestes pour la construction de la maison commune.

Les lieux communs sur le chauvinisme, sur le nationalisme de repli en ont pris pour leur rhume. L’évidence s’est progressivement imposée, ici comme ailleurs, que le primat de la logique marchande sur toute autre considération pouvait mener dans un cul-de- sac sociétal. On l’a vu pour les médicaments qu’on a tout à coup considérés dans une perspective stratégique. On l’a vu pour la production de biens essentiels. On découvre également la vulnérabilité dans laquelle des secteurs entiers de l’économie peuvent se retrouver lorsque des entreprises fragilisées par la crise deviennent des proies faciles pour des prédateurs qui en disposeront en toute indifférence pour le milieu, pour l’intérêt général.

En matière culturelle, les réactions de survie ont permis de réaliser jusqu’à quel point le contexte « normal », habituel au temps d’avant, était en fait un contexte d’hétéronomie et de détournement de sens. Devant les incitations à la fréquentation et à la consommation des œuvres produites ici, par des artistes et auteurs d’ici, la surprise a été grande pour nombre de gens de découvrir la diversité, la qualité et l’originalité de la production nationale. Cet étonnement traduit en fait une expérience culturelle singulière : celle de la découverte de ce que peuvent représenter la vie et la consommation culturelles quand collectivement sont pris les moyens d’accorder à la culture nationale sa centralité. La crise a laissé entrevoir un potentiel inédit, celui qui se dévoile lorsque les journaux, les médias électroniques, le commentariat traitent la vie culturelle en en faisant le centre de gravité de la référence collective. Ce qui s’est présenté sous le couvert de l’urgence a permis d’entrevoir ce que devrait être le contexte « normal ».

À plus d’un égard, cette crise a permis de faire voir à quel point la place et le traitement des œuvres restaient, dans l’ancien temps, c’est-à-dire avant la crise, en quelque sorte excentrés, voire dans une relative marginalité qui les reléguaient, dans certains segments de la population, presque dans l’exotique. Donner cette centralité à la culture nationale et à ses ouvres devrait permettre de concevoir la reconstruction de l’écosystème culturel. Ce faisant on pourrait imaginer des réponses institutionnelles et culturelles qui devraient permettre d’échapper un tant soit peu à la domination culturelle qui a toujours satellisé le dynamisme créateur au point de cantonner les productions locales à des parts de marché, à des statistiques de fréquentation et à une présence généralement discrète et sans proportion avec les efforts et les ressources collectives et individuelles qui y ont été consacrées.

De rudes batailles s’annoncent déjà sur le plan économique et institutionnel certes, mais également dans la culture elle-même comme système d’interprétation. Vivre dans les œuvres plutôt que dans l’espace périphérique obligera plus que jamais de refuser de se considérer comme accessoire, de placer les questionnements au cœur de l’espace public. Il faut s’affranchir des conceptions réductionnistes et chosifiantes : la reconstruction doit placer l’art et la pensée comme nécessités vitales pour faire de la culture québécoise la norme et la normalité de notre rapport à nous-mêmes. Une référence partagée pour créer les lieux de liberté, de souveraineté constitue une puissance redoutable.

Se privilégier soi-même, s’accorder à soi-même l’attention prioritaire n’a rien à voir avec l’isolationnisme. Bien au contraire, c’est s’outiller pour lire le monde, pour le déchiffrer avec sa propre sensibilité, ses propres grilles d’interprétation plutôt que de se laisser ballotter dans les représentations étrangères à ce que nous sommes et pouvons devenir. Le directeur de l’ANEL que nous avons invité à participer à ce numéro a parfaitement raison : il faut lire local. Et plus nous le ferons plus nous découvrirons la puissance libératrice de lire normal. La culture québécoise, le livre québécois doivent faire de cette sortie de crise un temps fort pour s’inscrire plus et mieux que jamais au centre de notre propre monde. C’est en s’y ancrant solidement que nous serons mieux à même d’en partager les richesses et d’inviter la terre entière à partager nos lectures, à mettre les œuvres en contact dans les grands jeux de l’échange.

Robert Laplante
Directeur des Cahiers de lecture

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