Été 2013 - L'influence d'un livre

2013ete250Non, il ne s’agit pas d’un ouvrage de fiction. On n’y trouve guère l’esprit satirique et la critique de l’indigence intellectuelle qui ont marqué le premier roman québécois. La bataille de Londres, le livre de Frédéric Bastien a pourtant quelque chose en commun avec le roman de Philipe Aubert de Gaspé. La vaniteuse et butée quête d’or de Charles Amand y préfigure peut-être la perverse ténacité d’un Trudeau décidé à tout mettre en œuvre pour enfermer dans un coffre – sa Charte canadienne si fétichisée – la liberté d’un peuple auquel il a une honte névrotique d’appartenir.

Dans le monde des essais québécois, le travail de Bastien marque un moment charnière : il y a des lustres qu’un ouvrage n’avait eu une telle portée sur le politique. Voilà un essai qui n’éclaire pas seulement une tranche d’histoire, comme on dit familièrement, il en force une relecture radicale. L’expression « coup d’État », si elle avait déjà été utilisée, avait la plupart du temps été interprétée comme une métaphore, comme une figure très forte pour exprimer une indignation partisane. L’essai de Bastien établit désormais que les faits abolissent les artifices rhétoriques : un coup d’État a bel et bien été perpétré. L’ouvrage frappe dru et ne laisse au démenti que les arguments les plus démagogiques, ceux-là qui laissent aux légitimistes de tout acabit l’odieux soin d’ergoter pour dire que le fait n’est pas la chose puisqu’il y aurait manqué la violence, l’armée, le spectacle autoritariste.

Le cirque médiatique étant ce qu’il est, l’ouvrage est d’ores et déjà dans l’oblique des projecteurs. La canicule prochaine fera le reste. Il ne faut pas s’en étonner. Il faut tout simplement bien comprendre que le véritable travail revient désormais aux lecteurs. C’est à eux qu’il appartient d’éviter que le sort de l’ouvrage ne soit réduit qu’à celui du best seller jetable. C’est à eux désormais de faire résonner dans l’espace public la tonitruante logique de la démonstration de Bastien. Cet ordre conçu « pour durer mille ans », selon les dires de ce Trudeau-le-Fourbe, est un ordre illégitime. Le Canada de 1982 est une vaste imposture, une insulte à la démocratie. Les institutions qui l’ont rendu possible ne méritent que mépris et dégoût. Les manœuvres que Bastien décrit et documente donnent à voir ce qu’il en est de ces notables à perruque qui portent toge pour cacher la nudité d’un pouvoir qui confisque l’autorité du peuple. Le chartisme, Bastien le décrit dans une lumière crue, c’est l’affaire d’une élite qui se sert du droit pour détourner et asservir.

Ce n’est évidemment pas un hasard si l’obsession de Trudeau et sa capacité de mobiliser tout ce qu’il y avait de faux-jetons dans l’appareil juridique et dans la diplomatie canadian ont eu pour objet le statut du français. Les Canadiens français de service que Bastien donne à voir s’agiter pour casser le péril que représentait l’ambition d’un Québec français, ces « frincophones » là, n’ont de cesse de renier les exigences élémentaires de la loyauté à leur peuple. Ils couchent du côté du pouvoir et font carrière. Il fallait qu’un livre nous rappelle que ce qu’ils ont fait retombe et va continuer de retomber sur la tête de leurs enfants et petits-enfants.

La bataille de Londres aura relancé sur d’autres bases la guerre à la nation française d’Amérique. Jusqu’alors, en effet, cette guerre se déroulait entre deux camps dont la polarisation restait temporisée par une phalange d’hésitants qui, au gré des conjonctures, faisaient office de conciliateurs. Avec le coup d’État, la lutte est devenue exclusivement et essentiellement fratricide. Trudeau incarne une pulsion autodestructrice qui a dressé un ordre maléfique sous l’empire duquel le Québec s’use désormais en lui-même et par lui-même seul. Car il n’est plus désormais utile que les middle men s’acharnent à combattre leur peuple. Tout est en place pour qu’ils n’aient plus désormais qu’à suivre les parcours de carrière que leur dresse un ordre dans lequel ils n’auront plus jamais que des rôles secondaires, accessoires.

L’ordre né de la bataille de Londres est un ordre où la majorité gouverne sans partage, une majorité elle-même instrumentalisée par une élite qui se sert de la Charte pour mieux s’accommoder de la démocratie. On nous dit que l’ouvrage de Bastien n’a pas trouvé d’éditeur dans la langue du Canada. Rien là de surprenant quand on sait à qui profite le crime. Dès lors qu’il s’agit du Québec, l’establishment intellectuel du Canada n’a jamais de mal à s’accommoder d’une éthique à géométrie variable. On peut le déplorer, s’en désoler. Mais pas s’en surprendre. C’est leur affaire – et c’est une affaire de dominants. La bataille de Londres décrit en fait le dernier moment où les Canadiens français de service ont pris part à l’histoire du Canada. Même sur le devant de la scène, par la suite, ils ne seront plus que les jouets d’un ordre voué à les faire disparaître. Le Canada se fait désormais sans eux, sans nous. Il fait son affaire et peut lui chaut de savoir que les institutions qu’il vénère reposent sur un cloaque.

Voilà ce que le livre de Bastien réintroduit dans le débat politique québécois. Les partisans des « vraies affaires » et du « fruit pas mûr » sont désormais privés d’alibi : ils souscrivent plus ou moins hypocritement à un ordre qui n’a même plus besoin d’eux pour l’essentiel. En effet, le travail de minorisation définitive étant achevé, la politique fédérale au Québec n’est plus qu’une affaire de faux-jetons et de rhétorique de la fausse pudeur : cachez-moi ce minoritaire floué que nous ne voulons pas voir!

Telle est la puissance de ce livre. Ou bien il servira à redresser les paramètres du débat québécois ou bien il se dressera comme un monument pour rappeler la fausse conscience et le goût amer d’une lutte fratricide qui pourrait bien marquer la fin prévisible de l’aventure française en Amérique. Si les livres naissent bien souvent dans la solitude de leurs auteurs, ils vivent toujours dans l’environnement plus ou moins tourmenté de nombreux autres livres. Celui-ci ne fait pas exception à la règle et l’on ne peut le lire qu’en voyant surgir entre les lignes la colère magnifique d’un Marcel Rioux qui, devant le spectacle des faux-frères triomphants aux côtés de la reine du Canada, avait cru nécessaire de publier un pamphlet auquel l’essai de Bastien donne une nouvelle pertinence. On commencera l’été du bon pied en goûtant la formidable charge ironique de ce petit bijou intitulé Pour prendre publiquement congé de quelques salauds.

 

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Un numéro du centenaire aux nouveaux abonnés

Accès libéré - Juin-Septembre 2017

Éditorial - Sans l’audace il n’arrivera jamais rien

2017juinseptembre250La politique va mal. Elle va mal partout et c’est parce que la démocratie va mal. Des mutations sociales et économiques profondes la travaillent. Des repères culturels basculent et rien de ce qui, hier, pouvait être tenu, sinon pour certain du moins pour une base commune, ne résiste plus au nihilisme marchand ou à la fureur sectaire. Partout les classes politiques vacillent, leur crédibilité fléchit au même rythme que leurs renoncements. Le décrochage civique mine la vie publique et pave la voie aux dérives sectaires. Le monde traverse une passe extrêmement dangereuse. Et notre statut de nation oblitérée fait l’effet d’un amplificateur de ces tendances de fond, accroissant cynisme et désabusement à l’endroit de la chose publique et de sa construction.

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Charte des valeurs : ne touchez pas à l’islam !

Au Québec, la charte des valeurs marque un point tournant dans l’histoire de la laïcité dont on n’a jamais véritablement pris la mesure, empêtrés que nous sommes dans la honte et la culpabilité. Encore aujourd’hui, bien que l’on ignore toujours tout des motivations réelles d’Alexandre Bissonnette concernant l’attentat à la mosquée de Québec, cet évènement tragique a ramené la charte dans l’actualité, alors qu’on continue bêtement de répéter que ce projet de loi stigmatisait les musulmans, particulièrement les femmes voilées, qu’il était raciste, xénophobe et islamophobe. 

Mais au-delà de ce bouquet d’insultes habituelles que l’on rencontre partout en Occident à chaque fois qu’un pays veut légiférer en matière de laïcité face à un islam militant, pro-voile et farouchement anti-laïque, le temps est venu de délaisser les invectives pour la réflexion et de préférer l’analyse à l’auto-flagellation.

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Québec solidaire et l’indépendance du Québec

De nombreux indépendantistes s’interrogent sur la position constitutionnelle de Québec solidaire. Ce questionnement est d’autant plus pertinent que ce parti après avoir entretenu une certaine ambiguïté a pris récemment une position favorable à l’indépendance, qu’il attire de plus en plus d’électeurs et qu’il envisage de former une alliance avec le Parti québécois et Option nationale. Il est donc nécessaire de faire un examen attentif de son programme pour évaluer les particularités de son positionnement. Pour faire cette évaluation, il faut principalement se référer aux documents adoptés par les membres de ce parti et ne pas se fier aux déclarations de ses porte-parole qui peuvent être dictées par la conjoncture. Dans cette analyse, j’examinerai trois aspects de la question : le rapport de QS au Canada, le processus d’accession à l’indépendance et enfin les raisons de faire l’indépendance.

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Forum Gaspésie 2017. Sortir des approches défensives

Conférence d’ouverture du Forum Gaspésie 2017 prononcée à Bonaventure le 18 mai 2017.

Je vous remercie de l’occasion que vous me donnez de partager avec vous quelques-unes des perspectives qui s’imposent à tous ceux et celles qui ont à cœur le sort de la Gaspésie. Et, croyez-moi, ce ne sont pas seulement des Gaspésiens et des Gaspésiennes, loin de là : je ne conçois pas l’avenir du Québec sans une Gaspésie prospère.

À cet égard, disons-le d’entrée de jeu : s’il reste beaucoup à faire, la région peut compter sur un très fort potentiel. Et je pèse mes mots. Les travaux que nous avons menés dans la région avec mes collaborateurs de l’Institut de recherche en économie contemporaine, les échanges que nous avons eus avec des passionnés, des entrepreneurs en tous genres, justifient cette conviction. Les difficultés ne doivent pas faire écran aux nombreux possibles qui restent ouverts. Des possibles qui peuvent se réaliser si l’on est en mesure de réunir les conditions de succès qui en feront non seulement des réalisations, mais aussi des sources d’inspiration. Il faut le redire, rien n’est plus utile à la construction du pays qu’une culture du succès.

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Hochelaga fantasmé ou historique ?

Le 150e anniversaire de la Confédération canadienne et le 375e anniversaire de la fondation de Ville-Marie sont une occasion de se remémorer des faits, lieux et personnes qui ont façonné notre histoire. Les plaques et monuments sont une façon de le marquer de façon officielle dans l’espace public : ils suscitent l’intérêt des passants et des touristes. Mais ces plaques commémoratives disent-elles toujours la vérité ? On peut en douter quand on connaît l’existence de deux plaques commémoratives du voyage de Jacques Cartier à Hochelaga en 1535 : l’une se trouve au centre-ville sur le terrain de l’université McGill et l’autre sur la façade de l’église de la Visitation dans l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville. 

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Le démantèlement de la nation (chronique 15)

La période couverte s’étend du 21 février au 22 mai 2017.

Cela a fait 35 ans le 17 avril que le Québec vit sous l’empire d’une Constitution canadienne qui lui a été imposée. Aucun gouvernement québécois, y compris celui de Jean Charest, n’a accepté le coup de force perpétré en 1982. Or, le gouvernement de Philippe Couillard a refusé d’accepter un projet de motion réaffirmant que la loi constitutionnelle de 1982 « a eu pour effet de diminuer les pouvoirs et les droits du Québec sans son consentement » (14 avril). Il a même refusé que l’Assemblée nationale en débatte. Mais les faits parlent.

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Un tribunal qui légifère et qui se mêle de politique

L’origine et la nature des compétences judiciaires de la Cour suprême – notre tribunal de dernière instance depuis 1949 – ont toujours été au Québec un sujet de questionnement, une source d’inquiétude, une cause d’irritation et de mécontentement.

Les révélations, faites par l’historien Frédéric Bastien, d’ingérence politique en haut lieu par deux de ses membres, lors du coup de force de 1982, nous ont forcés à nous pencher une fois encore sur la « légalité », la « légitimité », la « loyauté », et la « bonne foi » de cette institution dont la fonction officielle est pourtant de « sauvegarder » l’ordre constitutionnel, et non de le « renverser » par des manœuvres clandestines et illégales.

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Collections numériques (1917-2013)

action couv 1933Bibliothèque et Archives nationales du Québec a numérisé tous les numéros de L'Action française et de L'Action nationale depuis 1917.

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