De Gaulle et l’esprit de résistance

Écrivain. Administrateur de la Fondation Charles de Gaulle
Allocution d’ouverture du colloque « Vive le Québec libre »

Il existe un lien indissoluble entre résistance et vie, la vie étant ce qui résiste à la mort. La mort d’une cellule, d’un ensemble, d’une culture, d’une civilisation, d’une langue, d’un sentiment… surgit quand s’effondre toute forme de résistance. C’est dire si évoquer « l’esprit de résistance » engage loin, particulièrement au Québec. Que seriez-vous devenus sans votre acharnement à résister à la disparition de votre identité, de votre être, alors que de l’autre côté de l’Atlantique nous faisions preuve d’une lamentable légèreté ?

Résister est à la fois organique et volontaire, un élan créateur. Pour le général de Gaulle, le 18 juin 1940 est l’acte fondateur de l’esprit de résistance qui a permis à la France de se trouver du côté des vainqueurs en mai 1945 et de pouvoir redresser la tête après l’humiliation de l’abominable régime de Vichy à la botte des Allemands. S’il est évident que la résistance a besoin de s’agréger à la force, son éventuel succès provient des valeurs qui la sous-tendent. Pour De Gaulle, il s’agit de son amour de la France et d’une analyse lucide de la situation de l’Europe et du monde en 1940. La justesse de son analyse s’appuie sur une remarquable connaissance de l’histoire étayée par une manière de saisir la réalité avec toutes ses profondeurs comme il l’a exposé en 1932 dans Le fil de l’épée :

Si l’intelligence nous procure la connaissance théorique, générale, abstraite de ce qui est, c’est l’instinct qui nous en fournit le sentiment pratique, particulier, concret. Sans le concours de celle-là, point d’enchaînements logiques ni de jugements éclairés. Mais sans l’effort de celui-ci, point de perception profonde ni d’impulsion créatrice. L’instinct est, en effet, dans notre moi la faculté qui nous lie de plus près à la nature. Grâce à lui, nous plongeons au plus profond de l’ordre des choses. Nous participons à ce qu’il peut s’y trouver d’obscure harmonie. C’est par l’instinct que l’homme perçoit la réalité des conditions qui l’entourent et qu’il éprouve l’impulsion correspondante.

Armé de cette méthode et d’un caractère inébranlable, il n’a cessé de résister contre l’ordre établi et les forces hostiles. La liste est longue des difficultés qu’il dut affronter pendant la guerre, non seulement en organisant la lutte contre l’Allemagne, mais également à Dakar et au Levant contre Vichy ou face aux prétentions britanniques sur nos colonies. Il aura ensuite à contrecarrer la politique américaine dans Alger libéré et, au moment du débarquement, à empêcher que l’administration américaine ne s’impose en France.

En fait, toute sa vie a été dominée par l’esprit de résistance, que ce soit contre les partis, les impérialismes ou l’esprit d’abandon qui régulièrement s’empare des Français. De 1958 à 1969, il dut se battre sur tous les fronts pour que revive la France et faire comprendre au monde que les peuples ont une âme. Sur tous les continents, il aura défendu l’esprit d’indépendance. Vous en avez, je crois, un fécond souvenir…

Ouvrons à nouveau Le fil de l’épée pour y trouver exposées les qualités nécessaires à celui ou celles qui pourrait marquer l’Histoire. Qualités universelles, que l’on peut lire comme un autoportrait : « Face à l’événement, c’est à soi-même que recourt l’homme de caractère. Son mouvement est d’imposer à l’action sa marque, de la prendre à son compte, d’en faire son affaire. » Ou encore :

Ce que le chef ordonne doit revêtir, par conséquent, le caractère de l’élévation. Il lui faut viser haut, voir grand, juger large, tranchant ainsi sur le commun qui se débat dans d’étroites lisières […] On peut observer, en effet, que les conducteurs d’hommes – politiques, prophètes, soldats – qui obtinrent le plus des autres, s’identifièrent avec de hautes idées et en tirèrent d’amples mouvements.

Résister aujourd’hui. Commençons par jeter un rapide coup d’œil sur une double tension qui caractérise notre époque. D’un côté, la « mondialisation » s’étend à une vitesse que peu ont prévue, et qui ne semble pas pouvoir s’arrêter tant que les moyens de communication continueront à se développer. Inutile de verser des larmes sur un monde ancien et fermé qui se défait. Face à ce mouvement déstructurant, certaines sociétés s’accrochent désespérément à des valeurs que ce nouveau monde remet en question. Ce phénomène est particulièrement visible chez les intégristes musulmans dont certains vont jusqu’à répandre le sang avec l’espoir désespéré de faire revivre des conceptions archaïques. Refus du réel et de ses métamorphoses. A-t-on assez souligné le lien de cause à effet entre mondialisation et intégrisme ? Des esprits faux tirent de cette violence la conclusion que les valeurs traditionnelles comme la religion, le patriotisme, l’attachement à sa culture, à ses racines… sont devenues obsolètes. Dramatique erreur !

Ce n’est pas parce que des groupes de fanatiques galvaudent ces attachements naturels qu’il faudrait les rejeter. Une des résistances d’aujourd’hui consiste à combattre à la fois la sinistre uniformisation et l’appel à un rétrécissement mortifère. L’universel n’est pas hostile aux racines, au contraire ! Prenons l’exemple d’un colloque international organisé par la Fondation franco-japonaise dans la ville sainte d’Ise au Japon, du 11 au 14 mars 2014. Ce colloque : « Racines contre racines » était inspiré par le souhait exprimé par André Malraux d’établir entre les cultures un dialogue « racines contre racines » (Kyoto, mai 1974). La rencontre d’Ise a réuni des artistes, écrivains, universitaires et religieux qui, fidèles à leurs cultures, attachés à leurs identités, ont pu dialoguer avec allégresse, chacun heureux de découvrir l’autre, de le respecter sans avoir besoin de chercher un faux universalisme puisqu’il y a de l’universel dans la profondeur des identités bien comprises. La rencontre avec une autre culture est une aventure toujours complexe, toujours enrichissante. Génie du singulier, génie du dialogue ! Mais on ne dialogue pas dans le flou, on dialogue en étant de quelque part. Le « nulle part » se dissout dans les nuées.

Laissons à un poète les derniers mots : « Mettons en commun ce que nous avons de meilleur et enrichissons-nous de nos mutuelles différences. » Paul Valéry.

 

 

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