Sur le Québec et la France, les intellectuels, le retour du Canada français et le multiculturalisme

Entretien avec Mathieu Bock-Côté

Je me suis entretenu avec Mathieu Bock-Côté à Paris au cours de l’été. Si l’amitié entre la France et le Québec demeure réelle et sincère, les atermoiements politiques québécois n’ont pas manqué de lasser les intellectuels français cependant qu’ils demeurent toujours intéressés par notre situation. Cap sur une relation qui est liée au contexte interne de la politique québécoise.

Comment se portent aujourd’hui les relations entre la France et le Québec ?

Les Français, je le constate de plusieurs façons, ont une vraie sympathie pour le Québec. Nos deux peuples se savent unis par des liens intimes, même si les Québécois, cela va de soi, connaissent mieux la France que les Français le Québec. J’ai connu plusieurs Français qui ont été émus lorsqu’ils ont pris conscience, en y mettant les pieds, qu’au Québec, en Amérique du Nord, la langue française est bien vivante et demeure celle d’un peuple à part entière et non pas celle d’une minorité agonisante et soumise. La modernité américaine peut se vivre en français.

Mais cette relation est marquée par la vie politique respective de nos deux nations. En d’autres mots, un peuple ne rate pas son indépendance deux fois de suite sans en payer le prix. Longtemps, les Français suivaient l’évolution de la cause souverainiste au Québec. Aujourd’hui, s’ils conservent un fond de sympathie indéniable pour l’indépendance, ils ne s’imaginent plus que nous sommes en marche vers le pays. Comment le leur reprocher ?

Permettez-moi une observation particulière : chaque famille politique aborde le Québec à sa façon. La gauche, par exemple, et j’y associe les écolos, apprécie ce qu’elle croit être le progressisme québécois. La Macronie est souvent fascinée par le Canada de Trudeau, mais on ne saurait le considérer comme un bloc idéologique homogène. À droite, inversement, on cache mal son exaspération devant Justin Trudeau et la résistance des Québécois au multiculturalisme canadien est appréciée, même admirée. La loi 21 est considérée comme allant de soi – et pas seulement à droite, je me permets de le préciser. L’hebdomadaire Marianne, entre autres, a proposé une couverture très positive de la démarche québécoise vers la laïcité.

Dans un autre ordre d’idée, il est vrai qu’il y a un mythe canadien en France. Le Canada demeure la terre d’exil pour les Français qui sentent que leur pays est bloqué, mais, soyons honnêtes, ils assimilent encore une fois le Canada au Québec. Ils rêvent davantage de Montréal que de Moose Jaw !

Pendant longtemps, de De Gaulle à Chirac, la France agissait comme corridor de sécurité vers l’indépendance. Ne trouvez-vous pas que les intellectuels français, depuis un certain temps, ont commencé à se lasser de la question du Québec ?

Je le redis : nous payons le prix de l’échec de l’indépendance. Les Français ne vont tout de même pas faire l’indépendance à notre place et garder vivante une cause que notre peuple a eu la tentation d’abandonner. Le Québec, en 1995, a échoué à s’inscrire dans l’histoire en son propre nom. Cela dit, à travers son combat pour son identité, pour la laïcité et contre le multiculturalisme, le Québec redevient un objet d’intérêt. Notre capacité à préserver notre identité à côté de l’empire américain en fascine aussi plusieurs. Qui dit Québec, ici, dit tout de suite « Québec libre ! » On se souvient que cette formule a été prononcée, qu’elle voulait dire quelque chose et l’on se demande si elle signifie encore quelque chose. La formule du général de Gaulle a laissé une empreinte dans les esprits.

Le Québec des années 1960 était un projet politique. Depuis plusieurs années, mais plus particulièrement depuis l’élection de la Coalition avenir Québec (CAQ), plusieurs expriment un souhait de retourner au Canada français. Ne mentionnons qu’Alexandre Soublière, l’auteur de La Maison mère (Boréal, 2018).

C’est un débat ésotérique qui n’intéresse qu’un tout petit milieu – il est toutefois symptomatique de la démission historique d’une certaine partie de nos élites intellectuelles. Restons sur terre : les Québécois savent qui ils sont. Ceux qui veulent retourner au Canada français et qui l’expriment clairement confessent sans même s’en rendre compte une lubie qui relève de l’excentricité idéologique. Politiquement, ce qui importe, ce n’est pas de redevenir une minorité culturelle à la grandeur du Canada, mais de demeurer une majorité démographique claire et sûre d’elle-même au Québec. Cela dit, cela ne devrait pas nous dispenser de renouer avec la mémoire longue de la nation, qui est celle du Canada français et de l’Amérique française. Mais c’est un autre débat.

Le Québec contemporain s’est érigé en partie sur la haine du Canada français. Vouloir retourner au Canada français, ne serait-ce pas plutôt un désir diffus de se réconcilier avec l’histoire ? Est-ce un projet apolitique ? Et n’y retourne-t-on pas malgré nous ?

Renouer le fil de la mémoire avec l’avant 1960, c’est très bien. Notre peuple n’a pas à maudire son passé et à l’étouffer sous la caricature de la Grande Noirceur. Renouer avec la mémoire du Canada français, pour retrouver la mémoire longue de la nation, c’est très bien. Mais redevenir des Canadiens français, ce ne l’est pas. Nous n’avons surtout pas à renier la Révolution tranquille, qui portait un projet qui demeure d’une grande actualité : maîtres chez nous !

Vous me demandez si ce retour au Canada français est un projet apolitique. Permettez-moi de marquer un désaccord poli : ce projet est politique dans la mesure où il nie le Québec comme cadre national pour basculer dans un fantasme diasporique et continental. Nous n’avons pas à reprogrammer notre existence dans les catégories idéologiques de la francophonie pancanadienne sous perfusion financière fédérale. Le peuple québécois ne doit pas chercher à faire valoir ses droits en tant que minorité culturelle dans l’ensemble fédéral, mais assumer le pouvoir qui est le sien dans l’État qui est le sien. Le pouvoir : oui, c’est avec lui que nous devons renouer. Certains auraient avantage à relire Le défi québécois (Boréal, 1989), de Christian Dufour, qui demeure un grand livre sur cette question.

De ce point de vue, on peut tirer un bilan positif de la première année au pouvoir de la CAQ. Avec la Loi sur la laïcité de l’État et un gouvernement qui assume le langage et la réalité de la nation, nous sommes peut-être en train de connaître un détour autonomiste qui peut nous reconduire à quelque chose de plus. Il y a une contradiction fondamentale et insurmontable entre le maintien du lien fédéral et l’affirmation de l’identité québécoise. Nous ferons de nouveau l’expérience des limites du cadre canadien. Au terme de l’autonomie, on pourrait bien retrouver l’indépendance.

Revenons aux années 1960. Au Québec, ces années ont œuvré à un rapprochement politique avec la France. Paradoxalement, cette période a aussi entamé le déclin de l’influence française dans notre société. Comment l’expliquer ?

À partir des années 1840, la France avait été la référence nous permettant de ne pas nous laisser définir complètement dans les paramètres du conquérant. Quand François-Xavier Garneau a écrit son Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu’à nos jours, qui est une histoire de l’Amérique française, il disait à sa manière : nous avons été grands nous aussi et notre présente déchéance ne dit pas la vérité de notre condition collective. On se rappelait nos origines françaises pour rappeler à nos conquérants que nous étions les héritiers et les porteurs d’une grande civilisation. La France nous a aussi accompagnés pendant la Révolution tranquille. C’était, et c’est encore, notre seul allié, le seul pays à reconnaître notre droit et peut-être même notre vocation à la pleine autodétermination collective. Si le Québec avait fait le choix de l’indépendance, la France l’aurait soutenu. Nous avions ce qui a manqué récemment aux Catalans. Ceux-ci ont cru que l’Union européenne les soutiendrait, mais elle n’est pas un État. Elle n’avait pas la force ni les leviers pour porter les Catalans – et d’ailleurs, elle ne le souhaitait pas. Dans notre cas, je crois que l’appui français reviendra en temps et en lieu.

Cela dit, au Québec même, une partie de nos élites, pour diverses raisons, pas toutes honorables, se sont peu à peu détournées de la France pour embrasser l’Amérique – et plus exactement, pour définir le Québec par son américanité, comme si nous nous émancipions ainsi du Vieux Monde pour adhérer pleinement au nouveau. Et notre vieux complexe d’infériorité par rapport à la France s’est transformé bêtement en complexe de supériorité. Nous nous trouvons plus modernes qu’elle. Nous avons commencé à regarder la France de haut. Le Québec n’a aucun intérêt à regarder la France ainsi – plus encore, il aurait tout intérêt à renouer avec ses racines françaises, surtout à un moment où nous subissons comme jamais une forme d’américanisation mentale qui nous pousse à une déculturation symbolique grave, comme en témoigne l’importation d’une forme de racialisme toxique dans lequel se complaît la nouvelle gauche radicale.

Vous avez devancé ma prochaine question par rapport au complexe d’infériorité qui se serait transformé en complexe de supériorité. Avec les débats sur le « mariage pour tous » en 2013, les Québécois ont redécouvert l’intensité des débats français. Un moment m’a marqué. Xavier Dolan, sur les ondes d’Europe 1, a dit : « C’est la France qui est en retard. » Cette phrase me rappelle ce que disait Maurice Duplessis, à savoir que les Canadiens français étaient des « Français améliorés ». Le complexe d’infériorité et celui de supériorité ne sont-ils pas la même chose ?

Auparavant, nous étions prétendument des « Français améliorés » parce que nous étions encore catholiques et qu’eux ne l’étaient plus depuis la Révolution de 1789. Aujourd’hui, nous serions une version améliorée d’eux-mêmes parce que nous sommes modernes et qu’ils sont encore conservateurs. C’est le rapport névrotique d’une ancienne colonie à sa métropole. L’inversion de ce complexe fait que nous nous croyons maintenant supérieurs aux Français de plusieurs façons. Nous parlerions mieux anglais, nous serions plus modernes et plus branchés. Nous aurions moins de problèmes avec la diversité. Ils seraient enfermés dans le passé avec leur laïcité. Ils ne seraient pas ouverts, mais autoritaires. Je ne peux m’empêcher de voir dans cette forme de condescendance mal placée à l’endroit de la France une forme de névrose identitaire qui n’est pas sans lien avec nos échecs politiques et le délire des grandeurs qui n’a jamais été chez nous qu’une forme de réflexe psychologique compensatoire.

La France, c’est le pays des intellectuels. Le Québec est une société où il y a des intellectuels. Comment distingueriez-vous la place qui leur est réservée dans chacune des deux sociétés ?

En France, il y a un espace intellectuel authentique, qui est au centre même de l’espace public, et les intellectuels sont invités à interpréter la condition collective. Pour le meilleur et pour le pire. Ils sont invités dans les grandes émissions de débats. Les partis politiques qui veulent se refonder font appel à eux directement. Leurs œuvres peuvent susciter des débats de société. Au Québec, il n’y a pas d’espace intellectuel. Il y a des cégeps, des universités, des revues, mais les intellectuels sont périphériques à l’espace public ou n’existent qu’à travers la catégorie de l’universitaire-expert. Chez nous, il y a des intellectuels, mais il n’est d’espace pour accueillir leurs travaux que dans les marges, sinon à la radio d’État, mais nous savons à quel point y domine une orthodoxie idéologique très marquée. L’expert académique, lui, a droit de cité. Un intellectuel, pour être bien vu, doit se présenter aujourd’hui comme un scientifique. Étrangement, ce sont les idéologues les plus radicaux qui cherchent le plus à se faire passer pour des scientifiques. On entend des phrases amusantes : il n’y aurait aucune preuve scientifique qu’il existe une différence entre l’homme et la femme, aucune preuve scientifique que le sexe et le genre sont liés, aucune preuve scientifique que l’immigration massive transforme la composition du pays. Il faut savoir rire de ces farceurs.

La pensée et la littérature, si elles n’ont pas de frontières, résonnent davantage là où il y a des frontières. Elles départagent l’ici de l’ailleurs. La pensée et la littérature québécoises ne sont-elles pas moins rayonnantes du fait qu’elles ne sont pas circonscrites sur un territoire borné ?

La pensée et la littérature ne sont pas désincarnées. Par exemple, l’œuvre de Marcel Gauchet est construite sur l’interprétation de l’histoire française. L’œuvre de Fernand Dumont est ancrée dans l’interprétation de la condition québécoise. Ils n’ont pas pensé de manière désincarnée. On pourrait donner d’autres exemples. Le fait de ne pas exister comme pays a des conséquences très nombreuses sur le plan de l’efficacité symbolique de nos œuvres. Le cadre politique dans lequel nous évoluons détermine la vie intellectuelle. Le fait d’être une province condamne à une existence provinciale, périphérique, affadie.

Cela dit, notre situation nationale porte une charge universelle. Une petite nation, de langue et de culture françaises sur un continent et dans une époque anglophones, avec une existence politique réelle, mais inachevée, prise dans un État qui nie son existence, aux frontières de l’empire américain : dans la catégorie des petites nations qui résistent, nous nous positionnons bien. Il se pourrait que, dans une époque qui est marquée par cette question, celle de la fragilité des peuples et des nations et de l’angoisse des civilisations, l’expérience québécoise ait quelque chose à dire au monde.

Cette année, vous avez fait paraître L’empire du politiquement correct (Paris, Cerf). Cet empire, qui engloberait les sociétés occidentales, est-il plus accru en France qu’au Québec ?

En France, il y a de l’espace pour ce qu’on appelle les débats sociétaux. Pas au Québec. À l’inverse, quant à la question de l’identité culturelle, il y a un peu plus d’espace chez nous. L’histoire en a voulu ainsi. Chaque pays fait l’expérience du politiquement correct à sa façon, mais ce dernier se déploie partout à la manière d’une même logique qui est celle de la diabolisation du monde d’hier au nom d’une nouvelle civilisation éclairée par la révélation diversitaire. Chaque nation cherche aussi à résister au politiquement correct à partir de sa propre expérience historique. La France parvient notamment à y résister, car elle a un fonds anthropologique très fort, bien plus différent qu’on ne le croit du cadre anthropologique qui fonde les États-Unis.

Terminons avec le multiculturalisme. Au Canada et au Québec, il s’agit d’une politique officielle. Le multiculturalisme est enchâssé dans la Charte canadienne des droits et libertés. En France, il en va autrement. Comment peut-on y critiquer efficacement le multiculturalisme autrement que médiatiquement étant donné qu’il n’est pas institutionnalisé ?

Il faut penser la critique du multiculturalisme sur le plan du régime, si je puis me permettre, dans la mesure où il s’impose, à travers le paradigme diversitaire, comme le principe de légitimité dominant de notre temps. Cela implique de critiquer l’Union européenne : on ne saurait sous-estimer son influence trop souvent toxique sur les nations qui s’y sont laissées assujettir. Il faut aussi critiquer le détournement à grande échelle du droit d’asile qui le transforme aujourd’hui en filière migratoire à part entière. On ne saurait non plus tolérer le détournement de l’État social comme c’est le cas aujourd’hui. Il importe aussi de faire respecter les frontières en rappelant que ceux qui se trouvent clandestinement dans un pays n’ont pas vocation à y rester. Je pourrais multiplier les exemples, mais vous comprenez l’idée : il ne s’agit pas seulement de critiquer une idéologie, mais de démonter un régime qui travaille à la déconstruction permanente de la nation.

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