Notre nation

On croyait entendue depuis longtemps la cause du nationalisme ethnique au Québec. Ce courant ressurgit pourtant épisodiquement, au gré de flambées d’anxiété identitaire par ailleurs fort légitimes. Après tout, la francophonie canadienne décline depuis que ce pays existe1. Oui, l’immigration internationale joue un grand rôle dans le déclin du français langue d’usage à Montréal2. Et en effet, les gouvernements Charest et Couillard ont conduit nos programmes de francisation à un fiasco total3. Faut-il pour autant chercher refuge dans l’homogénéité ethnique en préconisant au Québec une immigration non pas simplement de langue française, mais plutôt « d’origine française » ?

C’est en substance ce qu’ont suggéré Charles Gaudreault et Jean Chartier dans L’Action nationale de mars dernier. D’abord, dans une étude de son cru, l’ingénieur Charles Gaudreault « annonce que l’ethnie canadienne-française, qui formait 79 % de la population québécoise en 1971, glissera sous la barre des 50 % en 2042 sous la pression de l’immigration de masse4. » Puis, se référant à M. Gaudreault, Jean Chartier s’émeut que « Dans vingt ans, notre nation d’origine française ne sera plus majoritaire au Québec5 ». M. Chartier affirme qu’« il est arrivé une masse de 2 500 000 immigrants au Québec depuis la Deuxième Guerre6 ». Puis, usant d’une arithmétique primaire, il se désole en déduisant que « Si on ajoute aux immigrants, les 600 000 Anglais, on compte plus de 3 millions de citoyens qui ne sont pas d’origine française au Québec7. » Et enfin, dans un troisième texte co-signé par les deux hommes, il est très erronément prétendu qu’« on n’a plus de données précises sur la langue. Statistique Canada ne sollicite plus que des auto-évaluations8. » Par où commencer ?

L’étude de M. Gaudreault aurait pu ne pas être dépourvue d’intérêt au strict plan des études ethniques. Mais une méthodologie contestable, des affirmations fausses sur la qualité des données de Statistique Canada et, surtout, cette confusion entretenue entre généalogie et démolinguistique pour afficher un déclin de « notre nation » bien plus spectaculaire que celui de la langue française : tout cela pousse au rejet intégral de sa thèse.

D’abord, M. Gaudreault explique sa méthodologie fondée sur le questionnaire du recensement de 1971, car :

[…] sur le plan ethnique, c’est sans doute le dernier recensement dont la définition est suffisamment rigoureuse pour élaborer des calculs précis. Lors des recensements subséquents, les répondants sont libres de s’identifier à plusieurs groupes ethniques différents en même temps, ce qui empêche l’élaboration d’une méthodologie rigoureuse9.

Or tout cela est inexact. Les données sur les groupes ethniques recueillies en 1991 sont aussi bonnes, sinon meilleures que celles de 1971. Et ce n’est qu’au recensement de 1996, qu’un Canadien français du nom de Jean Chrétien a approuvé l’ajout de l’origine « canadienne » dans les choix de réponses, rendant ainsi les résultats inutilisables. De plus, même au recensement de 1971, de nombreux individus avaient déclaré plus d’une origine ethnique ou plus d’une langue comme « langue première », sauf que Statistique Canada avait, à l’aide d’une méthode douteuse, simplifié au préalable leurs réponses avant de les publier.

M. Gaudreault adopte néanmoins la méthodologie de 1971 :

Ainsi, les enfants nés d’une mère immigrante et d’un père canadien-français sont placés dans la catégorie des Canadiens français et les enfants nés d’un père immigrant et d’une mère canadienne-française sont placés dans le groupe des immigrants10.

M. Gaudreault se félicite que cette définition « permet de quantifier précisément le poids démographique des individus d’ascendance canadienne-française11. »

Il y a un demi-siècle, il suffisait sans doute de porter le patronyme francophone du « chef de famille » pour être considéré comme Canadien français. Mais à notre époque nettement moins patriarcale, voilà une façon fort expéditive et hasardeuse de décréter la non-appartenance à « notre nation ». Qu’à cela ne tienne pour M. Gaudreault. Son étude classe donc comme « non Canadiens français » deux des orateurs des soupers-conférences de L’Action nationale et admirables défenseurs du Québec et de sa langue officielle, soit Pierre Curzi (fils d’Alfredo Curzi, né en Italie, et d’Yvonne Vernet, née à Saint-Stanislas-de-Koltska) ainsi que Lucia Ferretti (fille d’Andrée Bertrand et d’un autre Italien du nom de Febo Ferretti). Normand Brathwaite, animateur des grands spectacles de notre Fête nationale pendant de nombreuses années, échoue également le test puisque né de l’union de Denise Pelletier et… Walter Brathwaite, un immigrant jamaïcain. Ajoutons que non seulement toutes les personnes installées au Québec après 1971 sont classées « immigrants », mais aussi leurs descendants, s’ils n’ont pas un « Canadien français » pour père. Comment dès lors se surprendre du catastrophisme des conclusions de cette étude ?

Puis, M. Gaudreault s’emploie à démontrer que les taux annuels d’immigration ont nettement plus d’influence que le taux de natalité des Canadiennes françaises sur la pérennité de l’ethnie canadienne-française. Il en conclut qu’« éviter la question des seuils d’immigration et miser sur le rehaussement des taux de fécondité pour maintenir notre poids démographique serait inutile12. » Cette insistance de l’auteur à réaffirmer son appartenance ethnique et à ne s’adresser qu’aux lecteurs canadiens-français est criante d’anachronisme. Il est évidemment très légitime de débattre du nombre d’immigrants admis annuellement au Québec, surtout en regard de nos très déficientes politiques de francisation des immigrants adultes et des exigences indues de connaissance de l’anglais du marché du travail montréalais. Mais exclure d’emblée les enfants d’immigrants de l’appartenance à la nation est une posture menant à une pente très glissante que les indépendantistes se sont toujours fort sagement gardés de dévaler. En effet, qu’est-ce qui importe le plus ? L’arbre généalogique du père ? Ou n’est-ce pas plutôt l’intégration des nouveaux citoyens à la langue française, à la culture québécoise et leur identification à la nation québécoise ? La réponse coule de source.

Emboîtant la démarche de Gaudreault, Jean Chartier s’engage sur une fausse piste. Il soutient que le nombre d’immigrants et de réfugiés s’installant au Québec découle d’une « répartition d’Ottawa13 ». Or ce nombre relève de l’entente Gagnon-Tremblay–McDougall de 1991 qui prévoit (chapitre III, article 7) que « Le Québec s’engage à poursuivre une politique d’immigration dont l’objectif est de lui permettre de recevoir un pourcentage du total des immigrants reçus au Canada égal au pourcentage de sa population par rapport à la population totale du Canada » (idem pour les réfugiés à l’article 8), ce pourcentage étant de l’ordre des 23 %. Chartier prétend ensuite que dès 1960, Jean Lesage « contint l’immigration de 15 000 à 30 000 immigrants par an14 » et que, dans un même effort de limitation, « René Lévesque accepta 19 248 immigrants en 1977, puis 14 290 en 197815 ». Or les deux hommes n’y sont pour rien, car ces deux périodes correspondent à des années de seuils d’immigration exceptionnellement bas pour l’ensemble du Canada. Ce n’est justement qu’en 1978 qu’est intervenue l’entente Couture-Cullen permettant quelques avancées pour le Québec en ce domaine.

MM. Gaudreault et Chartier affirment que Stephen Harper « a changé […] le questionnaire et la définition du francophone16 » du recensement. Faux : il a plutôt voulu abolir l’obligation légale de remplir le questionnaire long, pour ceux qui le reçoivent, au recensement de 2011. Cela aurait décrédibilisé toutes les données, pas seulement celles sur la langue. MM. Gaudreault et Chartier martèlent qu’« on n’a plus de données précises pour la langue17 » que sans le retour aux questions de 1971 sur l’origine ethnique et la langue, « il y a peu de chance qu’on sache en 2021, le nombre exact de ceux qui parlent français au Canada, ceux dont c’est la langue première, le français18 ». Ils répètent qu’« on ne sait même plus combien de citoyens parlent français19 ! » et qu’« on a perdu ces […] mesures rigoureuses dans le recensement20 ». Faux : depuis 1971, tous les recensements, hormis celui de 1976, nous renseignent adéquatement sur la langue d’usage à la maison, indice privilégié par les spécialistes, tel l’éminent Charles Castonguay. Les auto-évaluations décriées à juste titre par MM. Gaudreault et Chartier concernent la capacité de « soutenir une conversation en français sur plusieurs sujets » et ont justement été introduites au recensement de 1971 tant idéalisé par les auteurs.

En conséquence, en amalgamant langue française et origine française, MM. Gaudreault et Chartier errent. Lorsque qu’au cours des années 1960, les francophones du Québec se sont progressivement désignés comme Québécois plutôt que comme Canadiens français, c’était pour pouvoir inclure à leur identité collective les nouveaux citoyens de toutes origines qui n’auraient jamais pu changer d’arbre généalogique pour joindre le groupe ethnique canadien-français. C’est pour la même raison qu’en 1977, sous le gouvernement de René Lévesque, la très canadienne-française fête de la Saint-Jean-Baptiste est devenue la Fête nationale du Québec. La voilà, l’inclusive définition indépendantiste du peuple québécois ! Or, des décennies plus tard, l’ineffable Jean Chrétien soutenait encore que « les immigrants du Québec n’ont pas d’affaire à fêter [la Saint-Jean-Baptiste parce que] c’est la fête des Canadiens français21 ». Le voilà, le cloisonnement ethnique des francophones par multiculturalisme interposé que prônent les fédéralistes canadiens ! Ne tombons pas dans ce piège. Tout comme Louis-Joseph Papineau et Jean-Olivier Chénier rêvaient d’une république du Bas-Canada avec Robert et Wolfred Nelson, leurs héritiers contemporains de la cause indépendantiste mèneront bataille avec et au nom des Québécois de tous les horizons.

Ce qui a changé à partir des années 2000, c’est la forte augmentation des seuils annuels canadiens d’immigration, culminant à 260 000 personnes dès 2014. Et l’intention déclarée du Canada de bientôt accueillir annuellement jusqu’à 350 000 immigrants place le Québec face au choix impossible entre, d’une part, l’échec dans la francisation de plus de 80 000 immigrants chaque année et, d’autre part, l’adoption de seuils québécois plus bas, accélérant ainsi le déclin déjà lancinant du poids politique du Québec au sein du Canada.

L’enjeu n’est donc pas celui du questionnaire du recensement ou de la pérennité de l’ethnie canadienne-française. Il en est un de contrôle des seuils d’immigration et de maîtrise des politiques d’accueil des immigrants et réfugiés. Il en est un de véritable volonté québécoise de francisation et de neutralisation de la promotion de l’anglais au Québec via la Loi canadienne sur les langues officielles. Mais la Constitution canadienne prévoit (article 95) que « toute loi de la législature d’une province relative à […] l’immigration n’y aura d’effet qu’aussi longtemps et que tant qu’elle ne sera incompatible avec aucune des lois du parlement du Canada. » Les revendications du gouvernement caquiste – et de nombreux autres avant lui – à ces sujets sont-elles donc promises à un bel avenir à Ottawa ? Certainement pas. Voilà entres autres pourquoi L’Action nationale est indépendantiste.

 

 


1 En 1861, 34 % des Canadiens étaient d’origine française. Le critère du français langue maternelle est apparu au recensement de 1931. En 1941, 29 % des Canadiens avaient le français pour langue maternelle. En 1971, 25,7 % des Canadiens déclaraient parler « uniquement » ou « surtout » le français à la maison. En 2016, ils n’étaient plus que 20 %.

2 En 2008, le démographe Marc Termote soulignait la situation « anormale » de Montréal. « Dans la plupart des sociétés d’immigration, la pérennité de la langue n’est pas mise en danger par le comportement démographique des immigrants ou de ceux qui y vivent déjà. Ce sont des sociétés protégées par la loi du sol, c’est la loi du nombre qui l’emporte de facto. […] Le seul endroit où il y a un laisser-faire, c’est Montréal. »

3 En novembre 2017, la vérificatrice générale du Québec Guylaine Leclerc révélait que plus de 90 % de ceux qui complètent le cours de francisation sont incapables de fonctionner au quotidien en français. En expression orale, seulement 9 % ont atteint le seuil minimal d’autonomie langagière fixé par le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion pour accéder au monde du travail ou entreprendre des études postsecondaires. À l’écrit, 3,7 % ont passé le test en « compréhension écrite » et 5,3 % en « production écrite ».

4 Charles Gaudreault, « L’impact de l’immigration de masse sur le poids démographique de l’ethnie canadienne-française au Québec », L’Action nationale, volume CX, no 3, mars 2020, p. 68.

5 Jean Chartier, « Analyse de l’immigration de 1946 à 2019 – Avis de tempête contre la nation française du Québec », L’Action nationale, volume CX, no 3, mars 2020, p. 89.

6 Idem, p. 90.

7 Idem, p. 90.

8 Jean Chartier et Charles Gaudreault « Le recensement et les statistiques sur les citoyens de langue française au Québec », , L’Action nationale, volume CX, no 3, mars 2020, p. 105.

9 Charles Gaudreault, op. cit., p. 70.

10 Idem, p. 73.

11 Idem, p. 73.

12 Idem, p. 79.

13 Jean Chartier, op. cit., p. 89.

14 Idem. p. 93.

15 Idem. p. 93-94.

16 Jean Chartier et Charles Gaudreault, op. cit., p. 105.

17 Idem, p. 105.

18 Idem, p. 106.

19 Idem, p. 106.

20 Idem, p. 106.

21 Christian Gagnon, « Les aveux d’adieu de Jean Chrétien », L’Action nationale, volume XCIV, no 2, février 2004, p. 27.

* Président de la Ligue d’Action nationale, l’auteur s’exprime ici en son nom personnel.

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