Mai-Juin 2010

Vol. C, nos 5-6

De quoi payons-nous le prix?

Mention au prix André-Laurendeau 2010. Texte d’une conférence prononcée le 12 mars 2010 dans le cadre du colloque « Vainqueurs ou vaincus ? L’influence des idéologies sur la mémoire et l’histoire », organisé sous les auspices de l’Association des étudiants en histoire de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Son titre complet est: De quoi payons-nous le prix, de la défaite ou d’y avoir survécu ?

Or je vois nos êtres en détresse dans le siècle
je vois notre infériorité et j’ai mal en chacun de nous
— Gaston Miron
 
Pour moi, ce qui fait la raison d’appartenir à ce peuple-ci, de se solidariser avec lui, c’est le caractère extraordinairement tragique de son histoire, cette recherche pénible de soi.
— Fernand Dumont

Le titre de cette conférence se veut délibérément provocant. Car mon intention n’est pas tant ici de discourir savamment sur notre histoire que de vous transmettre une part de mon inquiétude touchant l’avenir de ce que le chanoine Groulx appelait « notre petit peuple ». Vous voyez qu’en évoquant d’entrée de jeu l’auteur de Notre maître, le passé, je ne crains ni l’anachronisme ni le procès d’intention.

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Une vie multiple et pleine

2010maijuin250Présentation du dossier
Pierre Vadeboncoeur, un homme libre

Il y a 36 ans, en 1974, un groupe de jeunes intellectuels, auquel René Lévesque s’était joint, publiaient un recueil de textes en hommage à Un homme libre, Pierre Vadeboncoeur. Deux des auteurs d’alors, François Ricard et Yvon Rivard, participent au présent dossier. Ces jeunes intellectuels étaient pour le moins porteurs d’une formidable intuition, à savoir que les décennies qui suivraient verraient apparaître l’essayiste sans doute le plus marquant de notre époque. Cet hommage lui était rendu avant même que ne paraissent ces livres qui ont fait de Pierre Vadeboncoeur celui que la critique n’a cessé de saluer, avant Les deux royaumes, avant Essai sur une pensée heureuse, avant Le bonheur excessif, avant L’Humanité improvisée, avant La clef de voûte. La majeure partie de son œuvre était encore à l’état de devenir, mais d’ores et déjà, on avait reconnu à quoi elle était promise.

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Lapin-tortue de père en fils

L'auteur, fils de Pierre Vadeboncoeur, est médecin.

Emporté par une pneumonie en février dernier, mon père a terminé son grand parcours un bel après-midi de mai au sommet du cimetière Côte-des-Neiges. À deux kilomètres de la maison de son enfance, entre une allée de lilas, des pommetiers gorgés de rose et la grille noire séparant catholiques et protestants, on peut admirer tout autour une verdure foisonnante dont le bruissement atténue les murmures de la ville.

Après témoignages, musique et recueillement, nous avons mis en terre les cendres puis comblé la fosse, aussi émus que pensifs. Sa mort continuait de nous transformer doucement. Ayant déjà souhaité que les miennes soient dispersées dans le lac de mon enfance, j’ai compris ce jour-là que seul un retour à la terre avait du sens. Aussi ai-je réservé le lot d’en face. Nos noms gravés dialogueront en silence au moins jusqu’au prochain mouvement tectonique.

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Le pas de Vadeboncoeur

Il a un nom d’aventurier et son prénom évoque la solidité et la force. Pourtant, l’homme qui m’ouvre sa porte, en juin 2009, quelque temps avant son décès, est un être délicat, pas très grand. Il est souriant, d’une hospitalité irréprochable. J’entre chez lui. Nous nous présentons. Pierre Vadeboncoeur m’interroge sur ce que je fais dans la vie. Comme je suis enseignant, il me pose alors des questions sur les étudiants, sur les livres que je leur fais lire, leurs difficultés, leurs préoccupations, leurs engagements. Tout cela le ramène sur le sentier de ses propres souvenirs de jeunesse, ses promenades sur la rue Sherbrooke avec Pierre Trudeau, son grand ami d’alors, ses années de luttes syndicales, le Montréal de l’époque, les années sous Duplessis. Il me parle de ses luttes menées dans les années 1950 et des grands leaders syndicaux du moment, de leur éloquence qu’il admire, de celle de Jean Marchand. Il me montre des photos de Gérard Picard, avec qui il a travaillé dans ses premières années à la CSN (anciennement CTCC). Je n’ai qu’à l’écouter. L’après-midi que je passerai en sa compagnie me donnera la perspective qui me manque pour mieux comprendre l’essayiste que j’ai lu dans Gouverner ou disparaître ou Les deux royaumes, mais aussi une part du Québec, puisque Vadeboncoeur a traversé les grandes périodes de son histoire récente, en a été un acteur, en a été un penseur. Pendant un après-midi, j’ai l’impression nette qu’un témoin d’exception me parle, sans trop s’en rendre compte, d’une période que je ne connais, au fond, pas suffisamment.

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Pur essai

J’ai fait la connaissance de Pierre Vadeboncoeur en 1972. J’avais vingt-cinq ans, et j’avais lu la plupart de ses livres, pour lesquels j’éprouvais la plus grande admiration (en particulier La ligne du risque, bien sûr, mais aussi – sinon davantage encore – Un amour libre et La dernière heure et la première, publiés quelques années auparavant). C’est par André Major (qui le connaissait depuis longtemps) que le rapprochement s’est fait, et que j’ai pu lire, en manuscrit, le nouvel ouvrage que Vadeboncoeur venait d’achever, Indépendances. Par la suite, j’ai écrit quelques textes sur lui et j’ai été, brièvement, son éditeur. Pratiquement jusqu’à sa mort, nous n’avons jamais cessé de correspondre, de nous parler au téléphone, de nous voir de temps à autre, de discuter de ses manuscrits (qu’il me faisait lire) et, surtout, de laisser croître entre nous une amitié à la fois indéfectible et, comment dire, résolument dialectique, dans la mesure où nos « positions » respectives, tout en se distinguant, voire en s’opposant de plus en plus avec les années, n’empêchaient nullement, favorisaient même la poursuite entre nous d’un véritable dialogue, comme seuls peuvent en entretenir deux êtres que leur sensibilité rapproche, qui partagent un certain nombre de valeurs communes (et entre eux indiscutables) mais qui savent, chacun pour soi, que l’autre vit dans un monde qui n’est pas le sien et qui acceptent sereinement qu’il en soit ainsi.

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Lettre à Marie

Il parlait de vous comme d’une sainte, ou d’une fée… L’évoquer, lui rendre hommage, aussi, est-ce passer par vous, par votre intercession en quelque sorte. N’êtes-vous pas la destinataire discrète, presque invisible autant qu’ineffable de ce grand poème en prose et trois volets qu’il intitula L’Absence (1985), Essai sur une pensée heureuse (1989) et le Bonheur excessif (1992) ? Il me redisait, la dernière fois que je le vis (mai 2007), combien il passait d’heures chaque jour avec vous à rire de tout et de rien, à vous amuser, comme des enfants, comme des p‘tits fous, selon ses propres mots… On l’entend alors encore se prendre de rire, de ce rire si franc et un peu atténué et sifflant de qui n’a qu’un poumon.

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Les cendres, le feu

Je l’ai beaucoup lu. Je l’ai écouté aussi. Il va de soi que je n’ai pas tout lu, ni tout écouté. Mais Pierre Vadeboncœur était vite devenu pour moi, à force de le lire et de l’entendre, un des rares hommes à qui j’ai songé et à qui je songe encore souvent à l’heure de la réflexion. Je me demande ce qu’il penserait de tel ou tel problème, lui qui avait un jugement si sûr, un véritable aplomb en toutes choses. Depuis des années, je le prends ainsi volontiers à témoin de ma propre vie. J’oserais même dire qu’il représente pour moi une sorte de maître, même si je n’ai, paradoxalement, jamais voulu en avoir.

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Ce qu'il prouvait

La scène aurait été inusitée : une thèse de doctorat défendue en présence de son sujet. Au début de cette année, j’imaginais encore qu’à la fin de ma soutenance, Pierre Vadeboncoeur interviendrait, un peu laborieusement sans doute, entrecoupant ses phrases de son rire court, lequel par ailleurs je n’ai jamais bien compris – stoïcisme, nervosité, non-sérieux, ironie feutrée. Il aurait sans doute refusé l’importance conférée à son œuvre, aurait rappelé qu’il n’est pas un intellectuel comme Fernand Dumont et qu’il a été cloîtré au monastère syndical pendant vingt-cinq ans. On pouvait le voir venir. Au fil des trois années pendant lesquelles je l’ai côtoyé, il a repris les mêmes bornes, les mêmes événements et les mêmes mots pour décrire son passé. Je dois l’avouer : ses propos, fussent-ils prévisibles, défaisaient plus souvent qu’autrement ce que j’avais tissé la veille. Je m’étais donc préparé pour ne pas prêter le flanc aux attaques gentilles de mon sujet. Au tout début de ma soutenance, je comptais citer le romancier Witold Gombrowicz, qui disait à peu près ceci : « Je ne sais pas qui je suis, mais j’ai horreur qu’on me déforme ».

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«Polissez-le sans cesse et le repolissez»

Pierre Vadeboncoeur écrivait tous les jours. Yvon Rivard le souligne dans son texte. « Quand je m’étonnais qu’il puisse écrire tous les matins, beau temps, mauvais temps, ce qu’il aura fait jusqu’à la fin, il me répondait, à son tour étonné par ma question : « Un écrivain, ça écrit ». Quand je lui demandais ce qu’il était en train d’écrire, sa réponse était toujours une variante de « je ne sais pas vraiment où je vais mais j’y vais ». Il se mettait à la remorque de sa pensée, en quelque sorte. Ce qui se traduisait par des manuscrits dans lesquels on peut constater le processus d’écriture et de recherche. En novembre dernier, il m’avait envoyé la première page d’un texte portant le titre : Quoi ? La liberté. Il l’avait accompagnée du mot suivant :

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Pierre Vadeboncoeur, la pensée jeune

Pierre Vadeboncoeur m’avait accordé un long entretien le 24 mars 2009. Je lui envoyai ensuite ces pages qui tracent un panorama de son œuvre. Un peu embarrassé par l’admiration qu’il y lisait, il me répondit : « Je réglerais mon propre compte en ramenant tout à trois ou quatre points, histoire de faire disparaître l’impression d’une œuvre vaste et cette image d’un monde... »

Il est mort le 11 février 2010. Je n’ai rien voulu changer à ce que j’avais écrit de lui : ses livres lumineux, l’homme droit et libre qu’il fut demeurent avec nous.

Cet article a paru d'abord dans la revue Nuit blanche.

Depuis les années 1950, Pierre Vadeboncoeur a imprimé au Québec une marque décisive sur la pensée sociale et politique. Tout en demeurant attentif aux grands problèmes de notre époque, il s’est tourné peu à peu vers la réflexion sur l’art, la littérature et l’expérience intérieure. S’il a publié près de 30 ouvrages, il estime avoir encore à dire et à écrire. En cet homme bientôt nonagénaire d’une modestie extrême se noue la précieuse alliance de la conscience exigeante et de la sensibilité vibrante.

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