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Robin Philpot.
Derrière l’État Desmarais : Power
Montréal, Éditions des Intouchables, 2008, 206 pages 

S’il en est encore pour penser que le véritable pouvoir se trouve chez celles et ceux qu’on appelle les élus du peuple, ce livre de Robin Philpot les détrompera à vitesse accélérée.

Le livre fourmille d’informations sur les différents aspects de la carrière de Paul Desmarais à la tête du holding Power Corporation, tellement que je m’en tiendrai ici au rôle politique occulte joué par ce richissime Canadien, qui a bâti un empire financier à partir d’une petite compagnie d’autobus du nord de l’Ontario.

Cela fait maintenant plus de quarante ans que Paul Desmarais exerce une influence à nulle autre pareille sur les grandes décisions politiques qui déterminent l’avenir du Québec. Une influence inversement proportionnelle à sa présence publique. « On sent sa présence partout, mais on ne le voit nulle part. C’est un homme qui semble craindre la lumière », écrivait déjà le journaliste Pierre Godin en 1972.

La méthode Desmarais

Paul Desmarais a compris que pour peser sur les décisions capitales, il lui fallait des hommes liges. Aussi s’est-il employé toute sa vie, avec ardeur et succès, à s’attacher des fidélités. Robin Philpot décortique la méthode Desmarais avec minutie. « Ayant le sens de la durée, [Desmarais] approche les gens quand ceux-ci traversent un creux dans leur carrière, sachant que tôt ou tard ils pourraient revenir en politique et lui être utiles. » Les illustrations de cette manière de faire sont nombreuses dans le livre, dont entre autres le cas du président démissionnaire de la Caisse de dépôt et placement du Québec, Henri-Paul Rousseau, appâté par Power au moyen d’options de 18 millions  $ à transiger à sa convenance.

Autre prise dont le groupe Desmarais est fier : le président de la France, Nicolas Sarkozy. En remettant au financier canadien la grand-croix de la Légion d’honneur, Sarkozy a versé dans un lyrisme révélateur : 

Si je suis aujourd’hui président de la République, je le dois en partie aux conseils, à l’amitié et à la fidélité de Paul Desmarais. 1995 n’était pas une année faste pour moi. Un homme m’a invité au Québec dans sa famille. Nous marchions de longues heures en forêt et il me disait : “Il fallait que tu t’accroches, tu vas y arriver, il faut que nous bâtissions une stratégie pour toi.” […] Nous avons passé dix jours ensemble au cours desquels tu m’as redonné confiance à tel point que, maintenant, je me considère comme l’un des vôtres.  

En plus de cette décoration, la plus prestigieuse de la République française, ces petites attentions ont valu à Desmarais d’être parmi le Gotha financier invité à fêter l’élection de Sarkozy au Fouquet’s. La stratégie, comme le souligne Philpot, s’est révélée payante par la privatisation de Gaz de France et sa fusion en juillet 2008 avec la Société Suez, contrôlée conjointement par le tandem Desmarais-Albert Frère et qui s’appelle maintenant GDF Gaz de France.

Sans compter qu’en retour d’ascenseur, à l’occasion de la remise d’une autre décoration de la Légion d’honneur (moins prestigieuse par ailleurs) à un autre protégé de Desmarais, Jean Charest, Sarkozy a en quelque sorte rendu officielle la nouvelle position de la France à l’égard des relations Québec-Canada, position qui va dans la sens désiré depuis des décennies par Desmarais, grand Canadien devant l’Éternel. Plusieurs rumeurs et des bribes d’information ont couru concernant les tractations et les conditions qui ont amené Jean Charest à la tête du Parti libéral du Québec en 1998. Une chose est sûre : on voit mal comment Paul Desmarais aurait pu n’être pas mêlé à l’opération, lui qui se présente comme l’un des plus importants kingmakers de la planète.

C’est d’ailleurs un de ses protégés, Daniel Johnson Jr, que Charest est venu remplacer, avec le mandat clair de garder le Québec dans la Confédération. Il faut se rappeler qu’à cette époque, Lucien Bouchard semait l’effroi dans les chaumières des Maritimes et des Plaines de l’Ouest. En 1968, Paul Desmarais s’est rendu à Hawaï où Daniel Johnson père se remettait d’une crise cardiaque. Un communiqué fortement inspiré (si ce n’est écrit) par le financier faisait dire au Premier ministre du Québec qu’il n’était pas question d’édifier une « muraille de Chine autour du Québec »… Le livre Égalité ou indépendance de Johnson avait inquiété les fédéraux. C’est ce même Lucien Bouchard qui a permis à Paul Desmarais, après 30 ans d’efforts, de mettre la main sur les journaux d’Unimédia, Le Soleil, Le Droit et Le Quotidien, venus s’ajouter à La Voix de l’Est, à La Tribune et au Nouvelliste. Robert Bourassa, avec qui Desmarais s’entretenait pourtant deux fois par semaine, avait opposé deux fois son refus à cette transaction, en 1973 et en 1987. Le ministre des Finances Bernard Landry ne s’était guère illustré à cette occasion en prétendant que  l’acquéreur avait désormais « une obligation d’éthique capitaliste et d’éthique civique beaucoup plus élevée qu’avant ». Ça se vérifie en effet tous les jours en page éditoriale…

Paul Martin, qui confiait sa fortune à des paradis fiscaux alors même qu’il était ministre des Finances, représente une des prises les plus importantes de Power. Desmarais en a d’abord fait un millionnaire en lui cédant à un prix d’ami la Canada Steamship Lines et les Autobus Voyageur. Il a veillé sur la carrière de ce futur premier ministre du Canada sans se mettre à dos le titulaire du poste, Jean Chrétien, dont l’organisateur, chef de cabinet et conseiller de toujours était John Rae, vice-président de Power Corporation. Philpot rapporte que Rae « a fait déchiqueter, dans les bureaux de Power Corporation, peu après le référendum [de 1995], environ 30 boîtes de documents qui portaient, entre autres, sur les dépenses effectuées pendant la campagne référendaire. Des pages et des pages de listes de personnes qui ont donné de l’argent pour la campagne du NON, talons de chèque et autres documents intéressants ». « It was profoundly important for us to prevail » (« il était pour nous primordial de l’emporter »), a confié Rae à l’auteur.

La chose est peut-être d’intérêt : Jean Chrétien est le père de France, épouse de… André Desmarais. L’amour fait bien les choses…

Un rayonnement international

Les tentacules de Power se sont déployées à la fin des années 1980 quand Paul Desmarais a mis sur pied son conseil consultatif international, « un Who’s Who de la politique internationale », comme le décrit l’auteur. Qu’on en juge ! Ce conseil consultatif accueillait Helmut Schmidt, ex-chancelier allemand, Pierre Trudeau, Paul Volker, à l’époque président de la Federal Reserve Bank et revenu aux affaires avec Obama, le cheik Zaki Yamani, grand patron du pétrole saoudien.

Dans une entrevue au magazine Le Point en 2008, Paul Desmarais ne cachait pas l’importance, pour lui, de cultiver son influence. « Je dis à George W. ce que je pense. Mais quand on lui parle on a bien du mal à se faire entendre, car il monopolise la parole. J’ai du mal à le suivre en Irak. Nous en avons parlé. Je lui ai dit : “Si vous voulez éliminer tous les dictateurs du monde, pourquoi ne pas commencer avec la Chine ?” » Faisant toutefois fi de ces états d’âme, il confiait avec beaucoup de fierté dans cette même entrevue que son fils André s’occupait de la Chine. « Il est reçu comme un chef d’État. » Quand on parle de l’État Desmarais… Tout cela, et bien d’autres choses, est ramassé dans l’ouvrage percutant de Philpot.

Et le Québec ?

Paul Desmarais a bâti sa fortune au Québec en bénéficiant des faveurs de gouvernements complaisants. Le meilleur exemple est la vente de la Consolidated-Bathurst à la compagnie étasunienne Stone pour quelque 2,6 milliards $, dont pas un réinvesti au Québec alors que la Consolidated-Bathurst avait bénéficié des largesses de l’État. Aujourd’hui, moins de 10 % des avoirs de Power se trouvent au Québec. Sauf que placés dans le monde des médias qui façonnent l’opinion publique, ce sont des capitaux qui rapportent en influence. Philpot rappelle que Me Yves Pratte, le père d’André, éditorialiste en chef de La Presse, avait été « proche de Paul Desmarais et membre des conseils d’administration de Power Corporation, de la Financière Power, de Gesca et de La Presse entre 1980 et 1988 ». Il arrivait de la Cour suprême du Canada… Ça pouvait toujours servir. L’un des administrateurs de Power était à l’époque Maurice Sauvé, ancien ministre libéral à Ottawa et mari de la gouverneure générale Jeanne Sauvé. Ça aussi, ça pouvait toujours servir…

C’est Jacques Parizeau qui a mis le plus justement le doigt sur l’influence politique de Desmarais, dans un discours prononcé en septembre 1995, à quelques jours du référendum, et cité par Philpot. 

Il est devenu de plus en plus clair que le NON représente aujourd’hui des forces qui, à travers notre histoire récente, ont voulu garder le Québec en arrière, ont voulu garder le Québec petit. Le camp du NON s’est transformé sous nos yeux. Il est devenu le club des milliardaires, le club des privilégiés, arrogants et menaçants. Avant, c’était la Brink’s et la Sun Life qui disaient aux Québécois de s’écraser. Aujourd’hui, c’est la Standard Life et Laurent Beaudoin. On a vu leur chef de file, cette semaine, sortir de l’ombre : Monsieur Paul Desmarais, le président de Power Corporation. Avec Jean Chrétien et Daniel Johnson, le NON, c’est l’État Desmarais. Desmarais qui n’a pas investi un seul million au Québec depuis 10 ans. Desmarais qui fait fortune ici, mais qui a utilisé ses profits réalisés au Québec pour investir à l’étranger.

Plusieurs ont sans doute oublié que c’est grâce à Desmarais si Claude Castonguay a pu faire de La Laurentienne l’entreprise d’envergure qu’elle est dans le domaine des assurances. Et Castonguay ne cesse aujourd’hui de faire l’apologie de la privatisation du système québécois de santé, laquelle fait saliver le groupe Power. Hélène Desmarais préside l’Institut économique de Montréal ; elle préside aussi les comités régionaux du C.D. Howe, deux think tanks promouvant à fond la privatisation ; elle est aussi à la tête du comité consultatif de la faculté de médecine de l’Université de Montréal. Sa belle-sœur, France Chrétien-Desmarais, préside de son côté le CA de la Fondation de l’Institut de cardiologie. Porte-parole officieuses de l’oncle Paul, elles interviennent souvent dans le projet du CHUM, qui a longtemps privilégié le site des terrains du CP à Outremont. S’il y a de l’argent à faire avec la santé, n’ayez crainte : Paul Desmarais et ses entreprises seront là ! 

 

Cahiers de lecture - Printemps 2009
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