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2007hiver250Henri Dorion
Éloge de la frontière, Saint-Laurent, Éditions Fides, 2006, 51 pages

Le Musée de la Civilisation de Québec publie déjà depuis plusieurs années les grandes conférences qu’il organise avec des intellectuels importants du Québec ou de l’étranger. Avec cette petite plaquette, c’est un penseur marquant des sciences humaines au Québec qui nous propose un regard large sur les frontières et ce qu’elle signifie pour l’être humain.

Henri Dorion n’est peut-être pas très connu du grand public. Fils d’un père québécois et d’une mère russe, il a enseigné pendant plus de 30 ans la géographie à l’Université Laval. Ancien délégué du Québec à Mexico, en Russie et en Ukraine, polyglotte, spécialiste du Grand Nord, il a dirigé la Commission de toponymie du Québec et a contribué à la commission Bélanger-Campeau en rédigeant une grande étude sur les frontières du Québec.

C’est Henri Dorion qui avait alors invité le gouvernement à préciser sa frontière nord, fixée par une loi fédérale de 1912 « jusqu’à la rive » des baies d’Hudson et d’Ungava. Le géographe avait mis en lumière le fait que les puissantes marées du Nord québécois créaient une différence de plusieurs centaines de km2 entre la marée haute et la marée basse, faisant en sorte que de multiples îles et îlots entraient et quittaient le territoire québécois deux fois par jour.

La réflexion menée dans ce bref ouvrage est d’autant plus fascinante qu’elle est formulée par l’un des géographes les plus respectés au Québec: quelqu’un qui connaît les frontières et qui les a pratiquées. Curieuse entreprise cependant qu’un éloge des frontières. Il faut dire que celles-ci ont mauvaise presse. On les accuse de diviser, de discriminer et de séparer artificiellement les hommes et les choses.

Médecins sans frontières, Vétérinaires sans frontières, Ingénieurs sans frontières, Reporters sans frontières, Juristes sans frontières, Secouristes sans frontières, Avocats sans frontières, Clowns sans frontières, etc., sont autant d’organisations qui veulent mettre fin à ce partage arbitraire de l’humanité. Henri Dorion se questionne :

[ ...] quand on voit tant de groupements, d’associations, de sociétés se réclamer de l’expression sans frontières comme d’un viatique permettant de faire fi de toute limitation à leur action, n’est-on pas tenté de conclure que, dans l’esprit de ceux qui l’utilisent, toute frontière est un obstacle et qu’ainsi, elle est nécessairement pernicieuse, essentiellement mauvaise ? (p. 11)

Le géographe prend le contre-pied de cette tendance, en choisissant plutôt de faire l’éloge de la frontière et de mettre en garde ceux qui souhaitent trop rapidement l’abolir. D’accord, dira-t-on, la frontière est parfois nécessaire, mais faut-il pour autant en faire l’éloge ? Après tout, n’est-elle pas qu’un mal nécessaire, dont il ne faut se servir qu’en dernier recours ? Non, soutient Henri Dorion sans hésiter, la frontière n’est pas qu’un mal nécessaire, elle est un lieu de création et d’échange:

[...] la frontière, conçue pour diviser, s’avère, potentiellement et souvent effectivement, un lien, un élément créateur de solidarités, voire un moteur de cohésion régionale qui transcende la fonction limitative qui est à son origine.

En maintenant distinctes des réalités humaines voisines, la frontière est ce qui permet à l’échange de ne pas déboucher sur la fusion ou la confusion. Elle permet au dialogue de s’installer, sans que cela n’entraîne une perte d’identité mutuelle. Les propos de Dorion sont salutaires, dans la mesure où ils nous invitent à plus de nuances lorsqu’il s’agit d’attribuer aux frontières tous les maux de la terre. Après tout, rappelle Dorion, le pire conflit du siècle n’a-t-il pas commencé lorsque l’Allemagne décida d’abolir la frontière qui la séparait de l’Autriche ? Le Troisième Reich, pourrions-nous ajouter, n’a-t-il pas remplacé les frontières politiques qui séparaient les États-nations par des frontières raciales au sein d’un même Empire ?

La frontière n’est donc pas un mal nécessaire, soutient le géographe, elle peut même être un bien. L’argument est habile et il est convaincant. Si convaincant peut-être que ceux qui critiquent aujourd’hui la frontière finiront peut-être par la célébrer en tant que lieu de passage et de créativité. Après tout, sans frontière, pas de métissage ni de transgression.

Mais peut-être les Philosophes sans frontières rejetteront-ils aussi l’argument de Dorion, en montrant qu’il offre tout au plus une justification de la frontière par ses effets secondaires, un éloge de ce qui lui appartient par accident plutôt que par essence. Après tout, si les frontières sont des lieux d’échange, leur mise en place n’entraîne-t-elle pas inévitablement une réduction des interactions sociales possibles ? Que la frontière crée de nouveaux possibles, cela n’est rien à côté de ceux qu’elle détruit. Quand il y a des frontières, on peut faire moins de choses que lorsqu’il n’y en a pas, et c’est cela qui dérange, au fond, les pourfendeurs de frontières.

Dorion semble être sensible à cette question, mais le contexte d’une conférence ne lui permet pas de le développer en profondeur. C’est qu’un véritable éloge de la frontière ne peut pas se limiter à exposer les côtés avantageux de celle-ci, son petit côté sucré, mais doit expliquer comment toute action et toute décision humaines impliquent une simplification de la complexité infinie qui nous entoure. Elle doit expliquer comment la création de frontières de toutes sortes (géographiques, sociales, temporelles, biologiques) est intimement reliée au déploiement général de l’intelligence humaine.

Ce qu’il faut montrer, c’est que sans ces frontières multiples, nous ne serions pas simplement moins riches en possibilités, mais nous serions semblables à ce rat de laboratoire qui, confronté à une nourriture trop abondante, s’est avéré incapable d’arrêter son choix et a fini par mourir de faim. Ne pas savoir tracer la frontière entre ce qu’il faut faire et ne pas faire, ne voilà-t-il pas ce qui condamne l’intelligence humaine au plus triste destin ?

Cahiers de lecture - Hiver 2007 (premier numéro)
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