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2017ete250Il a beau être maussade, le printemps fait quand même son œuvre. Partout le vert tendre déplace la grisaille, jouant de tous les contrastes pour mieux faire avancer l’été qui se pointe déjà et qu’on aperçoit dans les quelques trouées de soleil qui déclenchent l’invasion des terrasses. La vie culturelle n’y échappe pas. Et voilà qu’une brève, reprise un peu partout, soulignait les initiatives des bibliothèques de Victoriaville, de Matane et de quelques autres villes pour offrir à leurs usagers un service nouveau : le prêt de semences. 

L’image traditionnelle de la bibliothèque craque de partout. Ni entrepôt de livres ni sanctuaire, la voilà qui se redéfinit comme lieu de la culture vivante. Une culture ouverte non pas seulement sur les objets livres, mais bien plutôt sur ce qu’ils contiennent, sur ce à quoi ils donnent accès. Ceux-là qui craignaient que la dématérialisation des supports et internet ne rendent inutiles ces institutions millénaires sont bel et bien détrompés. Les exemples foisonnent ici et ailleurs, qui font la démonstration que les bibliothèques, en se réinventant, servent encore mieux leur mission première. 

Le succès de la Grande Bibliothèque de Montréal est souvent évoqué, mais il ne doit pas faire écran. Tout le monde gagnerait à mieux connaître ce que des passionnés, bien en phase avec leur milieu et très au fait des aspirations des usagers, imaginent pour élargir les horizons, stimuler et enrichir les habitudes de lecture. Ce n’est surtout pas une affaire de taille ni même de moyens : des bibliothèques de village font de vrais miracles. Des miracles d’autant plus essentiels qu’ils viennent trop souvent compenser pour l’indigence des moyens de l’école. C’est encore une honte de constater l’état des écoles primaires qui dépendent encore de la bonne volonté des enseignants et de leurs budgets personnels pour offrir aux enfants des contacts stimulants avec l’univers des livres. En plusieurs endroits la nécessité est mère de l’invention et plusieurs bibliothécaires – et de nombreux bénévoles – parviennent à jeter des passerelles entre les institutions, surmontant les obstacles bureaucratiques et les clivages de tous ordres qui font la matière des luttes de territoires.

L’offre de semences s’ajoute aux efforts pour faire de la bibliothèque un instrument de soutien et de développement pour faire des communautés locales de véritables collectivités apprenantes. Le jardinage est une activité populaire et une telle initiative peut attirer au comptoir de prêt des gens qui n’y viendraient peut-être pas en d’autres circonstances. Si l’offre est bonifiée par des conférences, des expositions, des activités d’animation, les livres et la connaissance vont gagner des espaces dans la vie des usagers. Et la bibliothèque remplira d’autant mieux sa vocation culturelle.

Les distinctions entre la « grande culture » et le loisir culturel reposent sur des clivages qui n’ont aucunement lieu d’être. Le prêt de semence peut être l’occasion d’initier l’usager à la génétique des plantes, de lui faire découvrir la Flore laurentienne ou encore de lui faire partager la splendeur de L’amélanchier. Le jardin peut aussi être intérieur. Tout est affaire de curiosité bien servie. Il n’est donc aucun sujet, aucun service qui ne devrait être écarté a priori de la vie et du champ d’action de la bibliothèque.

Ici, ce sont les centres d’aide à la recherche d’emploi, là ce sont les activités de soutien à la préparation à la retraire ou encore les services d’aide à l’apprentissage des langues, ailleurs ce sont des programmes d’initiation à la littérature qui viennent élargir la palette des moyens d’intégration des immigrants. Plus que jamais, les bibliothèques deviennent des carrefours qui favorisent et facilitent la circulation des gens et les rencontres dans le véritable lieu de la communauté, celui de la culture partagée.

Rien ne serait plus éloigné de la compréhension du sens de ces initiatives d’élargissement des services des bibliothèques que de les réduire à des gadgets de marketing pour générer de l’affluence et gonfler les statistiques de fréquentation. Parmi les grandes transformations sociales en cours, celles qui touchent le statut de la culture et la place de la connaissance dans la vie des personnes comme dans le devenir des communautés comptent parmi les plus fondamentales. L’évolution des connaissances, de même que l’explosion des moyens de les pratiquer et de les transmettre ont fait tomber bien des frontières et fait voir des liens là où il y a peu on ne voyait que des oppositions.

Cette petite nouvelle au sujet d’une offre de prêt de semences laisse bien voir qu’elle fera pousser bien plus que des légumes. L’été qui vient fournira à cette édition des Cahiers une occasion exceptionnelle de faire la preuve qu’il peut y avoir des liens intimes entre les navets et les chefs d’œuvre. On en tiendra pour preuve ce que donne à penser l’excellente recension que fait ici Paul-Louis Martin de ce véritable chef d’œuvre que constituent ces Curieuses histoires de plantes du Canada 1760-1867.

Bon été. Que chacun puisse trouver son bonheur à cultiver son jardin. Où qu’il se trouve.

Robert Laplante
Directeur des Cahiers de lecture

 

Cahiers de lecture - Été 2017
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