Bilinguisation: la brêche collégiale

Le « libre-choix » et la « prédominance » :
des bombes à fragmentation lancées au cœur des cégeps de langue française

C’est donc officiel.

Un court texte paru le 21 août sur le site web du Syndicat des professeur(e)s du Cégep de Sainte-Foy1 annonce que la direction a modifié en juin dernier la Politique sur l’emploi et la valorisation de la langue française. Spécifiquement, l’article 3.1 qui faisait du français la « langue d’enseignement » au collège a été abrogé et remplacé par un article qui fait du français la « langue prépondérante d’enseignement ».

Il est difficile d’exagérer l’importance de ce changement mineur en apparence.

Pour la première fois, un cégep public (le plus gros à Québec) abandonne – en partie pour le moment, mais le meilleur est sans doute à venir – le français comme langue d’enseignement à l’intérieur de ses murs. C’est un recul qu’il n’est pas exagéré de qualifier d’historique. On s’interroge à savoir si la direction actuelle du cégep mesure bien la gravité du geste qu’elle vient de poser.

De tels reculs nous sont immanquablement présentés dans une logique de minimisation des pertes. La direction se défendra en minimisant l’importance du recul en cours : « il s’agit de quelques cours seulement, etc. », mais soyons clairs, il s’agit bien de remplacer des cours donnés actuellement en français par des cours donnés en anglais. Il s’agit d’une anglicisation nette, donc, de cette institution. Notons que le cégep Mérici (une institution privée) à Québec a procédé à une anglicisation de certains programmes il y a deux ans. Le cégep de Bois-de-Boulogne à Montréal a aussi annoncé un programme « bilingue » en partenariat avec Dawson College cet été. Les HEC ont aussi commencé à offrir des « parcours bilingues » en 2012. Au postsecondaire, la tendance est clairement à une augmentation de la place de l’anglais comme langue d’enseignement.

Le trudeauisme a voulu nous le faire oublier, mais le bilinguisme institutionnel est un jeu à somme nulle. Ce que l’un gagne, l’autre le perd. L’avancée de l’anglais se fait au détriment du français. Cette anglicisation de l’enseignement découle de plusieurs facteurs : 1) l’idée de plus en plus répandue que les cours d’anglais sont inefficaces pour apprendre… l’anglais et que pour cela, il faut étudier en anglais ! ; 2) l’idée que le taux de bilinguisme au Québec est bas et doit être « bonifié » ; 3) l’idée que les nouvelles industries, l’innovation, la haute technologie se passent exclusivement en anglais ; 4) l’insécurité ou la fatigue culturelle de plus en plus grande des Québécois.

Ces idées ou phénomènes sont inter-reliés. L’idée que nous avons absolument besoin de cours en anglais est colportée allègrement par notre classe politique : le premier ministre Philippe Couillard lui-même l’affirmait d’ailleurs récemment2. M. Couillard semble oublier que son rôle est d’incarner et de défendre le seul État de langue française en Amérique, et non pas de se comporter en lobbyiste pour la SPEAQ3. Si les cours d’anglais dispensés au primaire et au secondaire étaient si catastrophiques, comment se fait-il, par exemple, que ce même M. Couillard, scolarisé entièrement dans des écoles françaises jusqu’au doctorat, soit tellement « fluent » en anglais qu’il en vienne à l’utiliser spontanément quand il va à l’étranger4 ?

Si des cours en anglais étaient absolument nécessaires pour devenir bilingue, on peine à comprendre comment 62,4 % des jeunes de 15-24 ans habitant la ville de Québec en sont venus à être bilingues anglais-français selon les données du recensement de 2016. Le taux de bilinguisme dans cette ville notoirement fermée sur le monde qu’est Québec a plus que doublé en 50 ans ! Les jeunes francophones de Québec sont DEUX fois plus bilingues que les jeunes anglophones d’Ottawa, capitale d’un pays soi-disant bilingue.

Sur l’île de Montréal, les francophones (langue maternelle) de 25 à 44 sont maintenant bilingues à 80,5 %. Pour le même groupe, les anglophones le sont à 76,5 %. Non seulement les francophones sont maintenant plus bilingues que les anglophones, mais la tendance à la baisse du bilinguisme des anglophones mise en évidence en 2011 s’est accélérée. Les francophones, pour leur part, ont continué leur lancée à la hausse. Avec la loi 101 ! Et on ne mesure même pas encore les effets de l’introduction de l’anglais en première année, de l’anglais exclusif en sixième année, du délire des cours d’anglais langue maternelle au secondaire, et de la mutation numérique qui fait qu’une grande partie des foyers ont délaissé le Temps d’une paix pour Game of Thrones. Ainsi, de nombreux enfants sont maintenant en immersion quasi-constante dans la culture américaine. On peut prédire sans trop de risques de se tromper que le taux de bilinguisme devrait continuer à augmenter rapidement dans les prochaines années. Sans rien faire de plus et sans saboter l’enseignement en français !

Les Québécois de langue maternelle française sont parmi les champions du monde en bilinguisme. De véritables médaillés d’or ! Une vérité que l’on n’entend pas souvent et qui fait changement de la désinformation véhiculée par notre classe politique et nos médias. Il est faux, archi-faux, d’affirmer que la fréquentation d’institutions françaises empêche d’apprendre l’anglais correctement.

Mais ces niveaux élevés de bilinguisme suffisent-ils pour répondre aux besoins des industries de demain ? Tenez en haute technologie, par exemple, est-ce suffisant ? Ça tombe bien, le Conseil supérieur de la langue française a justement réalisée en ٢٠١٦ une étude concernant précisément cette question5. Cette étude compile plusieurs informations pertinentes pour qui s’intéresse aux liens entre le bilinguisme et la langue de travail. En voici quelques extraits choisis.

Le tableau 1 présente la langue utilisée le plus souvent au travail dans la RMR de Montréal et de Québec dans les industries de haute technologie. On notera le décalage massif dans la langue de travail pour le même type d’industrie entre les deux régions. Les travailleurs de la RMR de Montréal utilisent l’anglais le plus souvent au travail presque huit fois plus souvent qu’à Québec. Ceux qui utilisent le français le plus souvent à Montréal sont moitié moins nombreux (relativement) qu’à Québec. Voilà qui pourrait en surprendre plusieurs : on peut très bien travailler dans une industrie de pointe qui exporte partout au monde et travailler en français. C’est ce que les entreprises de haute technologie de la RMR de Québec font. À noter que le taux de croissance du PIB à Québec fût de 3 % en moyenne au cours des cinq dernières années et que le taux de chômage est extrêmement bas.

Tableau 1

Usage le plus souvent du français au travail

 

RMR de Québec

RMR de Montréal

Français

92 %

56 %

Anglais

4 %

31 %

Français et anglais

4 %

13 %

Le tableau 2 présente les langues utilisées au travail, mais cette fois-ci en séparant ceux qui utilisent uniquement le français de ceux qui sont susceptibles d’utiliser aussi parfois l’anglais. On notera encore une fois l’écart qui sépare la RMR de Québec de celle de Montréal : plus de deux fois plus de travailleurs utilisent uniquement le français à Québec comparativement à Montréal. Ceux qui utilisent uniquement le français sont en minorité à Montréal.

Tableau 2

usage exclusif du français au travail

 

RMR de Québec

RMR de Montréal

Usage exclusif du français

55 %

23 %

Français et anglais (%)

37 %

33 %

Le tableau 3 s’intéresse cette fois à la connaissance des langues et à la langue utilisée le plus souvent au travail par les gestionnaires des entreprises de haute technologie. Ceux-ci ne sont que 20 % à connaitre seulement le français alors qu’ils sont 47 % à n’utiliser que cette langue. Quatre-vingt pourcent des gestionnaires sont bilingues, mais seulement la moitié de ceux-ci utilisent l’anglais au travail à Québec ! À noter que les chiffres pour Montréal ne sont malheureusement pas disponibles.

Tableau 3

Connaissance et utilisation des langues au travail
chez les gestionnaires de haute technologie
RMR de Québec

Connaissance des langues
chez les gestionnaires (%)

Langue le plus souvent utilisée au travail chez les gestionnaires (%)

Français seulement

Français et anglais

Français seulement

Français et anglais

20

80

47

44

Quelques conclusions donc :

1) Il faut dégonfler l’idée que les cours d’anglais tels que dispensés traditionnellement sont médiocres et insuffisants alors qu’ils ont conduit les francophones à l’un des taux de bilinguisme parmi les plus élevés au monde. À Montréal, le bilinguisme des francophones est quasi-universel chez les jeunes. À contrario, celui des anglophones est en régression. A-t-on vraiment besoin de cours en anglais dans le système d’éducation de langue française au Québec ? Ne devrait-on pas plutôt « bonifier » la connaissance du français des anglophones ?

2) Le nombre de locuteurs bilingues anglais-français dépasse déjà largement la demande à Québec, même dans le secteur industriel le plus anglicisé et pour les postes les plus élevés. Est-ce logique économiquement de continuer à investir dans cette seule langue seconde alors que l’offre excède déjà largement la demande ? Il est à noter que le pourcentage de Québécois maitrisant une autre langue seconde que l’anglais est extrêmement faible (environ 3 % selon l’OQLF). De plus, en concentrant toutes les ressources sur l’anglais, le Québec se soumet parfaitement à l’esprit de la Loi sur les langues officielles de Trudeau père. Sans jamais avoir signé la constitution.

3) Les données laissent clairement penser que si le pourcentage de travailleurs qui utilisent l’anglais le plus souvent au travail est beaucoup plus élevé à Montréal qu’à Québec, la raison n’est pas la nature même du travail, mais le fait que ces employés sont formés en anglais dans les institutions anglophones de Montréal. Si l’on souhaite franciser les milieux de travail, il est absurde et contre-productif de former les gens en anglais. La mise en place de plus de programmes en anglais va conduire à une augmentation de l’anglais comme langue de travail. Pour le dire autrement : prétendre franciser la langue de travail sans franciser la formation relève de la fumisterie.

4) Avec l’américanisation de la culture véhiculée par les médias sociaux (Facebook, Instagram, Netflix, etc), le taux de bilinguisme va continuer à augmenter rapidement au Québec.

L’anglicisation de la langue d’enseignement au Cégep de Sainte-Foy semble résulter non pas d’une politique réaliste répondant à un besoin réel, mais d’une logique de clientélisme nourrie par une grande insécurité culturelle. Les Québécois semblent de moins en moins croire que l’avenir du Québec s’écrira en français. La fatigue culturelle frappe comme dirait Hubert Aquin. Nous vivons une crise et une perte de confiance dans notre avenir collectif. Pour contrer le phénomène, il faudrait impérativement prendre des mesures structurantes qui viendraient rehausser le statut et le prestige de la langue française au Québec.

Il est dommage, tragique même, que tous les partis politiques majeurs au Québec combattent depuis des décennies l’idée d’imposer la loi 101 au cégep. J’ai discuté ailleurs6 du fait que le changement de composition démographique de la population québécoise causé par l’immigration massive allait inéluctablement, mécaniquement, conduire à une augmentation des inscriptions dans les cégeps anglophones. Pourquoi ? Parce que si les francophones s’inscrivent à 95 % dans les cégeps francophones, les allophones ne s’y inscrivent qu’à la hauteur de 50 % environ. Si l’on diminue le premier bassin de recrutement et que l’on augmente le deuxième, qu’obtiendrons-nous ? Un effondrement graduel des insc riptions dans les institutions francophones. Comme le revenu des cégeps est liés au nombre d’inscriptions, les directions d’établissement n’auront d’autre choix que d’angliciser leurs programmes pour faire concurrence aux cégeps anglophones.

Il faut donc comprendre une chose : la mise sur un piédestal du « libre-choix » de la langue d’enseignement, en plus de torpiller l’idée même du « français langue commune », ne mènera pas au statu quo. Au contraire, cela scelle le sort des cégeps de langue française. Ceux-ci devront s’angliciser pour survivre.

Mais n’ayons crainte, certains continueront à se payer de mots et prétendront que malgré les reculs incessants qui lui sont imposés, le français est toujours « prédominant ». 

 


2 Caroline Plante, « Pas question de limiter l’accès aux cégeps anglophones, dit Couillard », La presse canadienne, 1er septembre 2017

3 Société pour le perfectionnement de l’enseignement de l’anglais, langue seconde, au Québec

4 Presse canadienne, « Couillard défend son usage exclusif de l’anglais à l’étranger », 5 novembre 2014

5 Charles Gagnon, « Des entreprises de haute technologie de la région de Québec et leur réalité linguistique : une étude exploratoire », Conseil supérieur de la langue française, Juin 2016

6 Frédéric Lacroix, « L’effondrement prévisible du système d’éducation francophone », l’Aut’journal, 18 août 2017

 

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