Éditorial - La nouvelle donne provinciale

2018octobre250Les libéraux sont chassés et durement sanctionnés. C’est une excellente nouvelle. La déloyauté du PLQ a déjà fait trop de dégâts. Il faudra en garder mémoire puisqu’il a incarné tout ce que le Canada autorise que nous soyons. Il n’y aura plus d’autre voie pour ce parti incrusté dans ses enclaves ethniques. Il ne poursuivra qu’en cherchant de nouvelles figures de l’imposture. Il s’en remettra, c’est certain puisqu’il est essentiel au régime qui nous asservit. Pour l’instant, il faut seulement souhaiter lui rendre la tâche la plus difficile possible.

Ce ne sera pas une mince affaire, car au terme d’une si médiocre campagne électorale, c’est la confusion intellectuelle qui a gagné. La CAQ ne coalise que la candeur. Ce n’est pas tant l’inexpérience de ses candidats élus qui sera le problème, c’est la totale inculture politique de cette formation qui confond le pouvoir et l’intendance. Ce gouvernement est condamné à essayer de tenir en apesanteur historique. Les contorsions qu’il a déjà promis de faire pour se convaincre que le régime ne lui imposera pas sa loi d’airain le déporteront à coup sûr dans la même politique que celle du PLQ, mépris en moins. La rhétorique nationaliste qui est la sienne a pu tenir lieu d’alibi, mais son efficacité ira diminuant. Sa posture identitaire ne servira qu’à proposer de faire des Québécois des figurants qui se cramponnent à leur costume. La véritable affirmation identitaire est celle qui donne prise sur le monde. Dans le Canada actuel, le nationalisme caquiste ne sera, au mieux, qu’un baume pour mieux accepter les reculs, au pire une ritournelle incantatoire qui nous enfoncera dans l’impuissance. Cela durera au moins quatre ans.

Il faut prendre acte. Le déni collectif qui a fait naître la CAQ nous tiendra lieu d’étalon de mesure. L’Assemblée nationale ne carburera qu’à la minimisation des pertes, au refus de nommer les termes de l’affrontement et à la crainte hystérique de se poser de manière conséquente dans l’altérité radicale. Enfermé dans les considérations d’intendance, le débat électoral qui vient de se clore ne débouchera que sur la pratique de l’insignifiance, la culture de la médiocrité et l’aplaventrisme devant un gouvernement canadian plus que jamais maître du jeu. Confondre l’État et une agence de service ne conduira le Québec que dans le folklore.

Le dossier de l’ALENA qui a marqué un autre recul le jour même du scrutin, ne fera que préfigurer ce qu’il adviendra dans tous les dossiers : le Canada s’organise, fait les compromis qu’il juge utile en sachant qu’il pourra toujours les faire impunément dans un Québec incapable de faire la moindre union solide devant quelque menace que ce soit – fût-elle existentielle.

Les indépendantistes se retrouvent devant une tâche immense. Il n’est désormais plus possible d’éviter le bilan critique. Le parti qui s’est arc-bouté depuis vingt ans pour résister à la révision de son paradigme politique ne peut plus rien nier des faits. Le PQ n’a pas volé la raclée qu’il vient de subir. Les succès de QS ne sont qu’en partie mérités, puisqu’il est encore trop tôt pour démêler dans ses victoires ce qui tient du ras-le-bol ou du mouvement véritable. Sera-t-il capable de placer la critique du régime canadian au fondement de son action ou se laissera-t-il entrainer dans la seule logique électoraliste qui l’entraîne d’ores et déjà à se poser triomphant sur la carcasse du PQ agonisant ?

Il est loin d’être certain que le gouvernement caquiste majoritaire donnera suite à la promesse de modifier le mode de scrutin. Il sera si tentant pour lui de laisser traîner les choses jusqu’à ce que les oppositions se soient épuisées dans une concurrence qui lui laissera toute la place et le confort de la petite politique. Il ne faut pas sous-estimer l’effet toxique du déni et ce qu’il induit de rapetissement devant la peur de s’assumer. La nécessaire indépendance est et restera toujours un repoussoir commode. Il faut s’attendre à ce que devant les difficultés auxquelles est structurellement condamné tout gouvernement provincial, il soit plus confortable de dire du mal de la liberté que d’avoir à reconnaître que la minorisation ne peut être une voie de développement.

Fasciné par les vertus du marché pour contenir l’État et ses institutions, le gouvernement Legault se heurtera quand même très vite aux insuffisances provinciales et à la morgue d’Ottawa. La marchandisation des services publics ne le conduira pas très loin. Il devra, lui aussi, composer avec le fait que notre gouvernement provincial a de moins en moins les moyens de ses responsabilités, et encore moins ceux de répondre aux attentes des citoyens. Les contraintes à la gouverne, les limites des compétences provinciales ramèneront vite la question de la pénurie des moyens et au travers elle, celle de l’indépendance. Pour se les donner, certes. Mais il faudra plus pour briser le carcan. Il faudra la soif de liberté. Sans elle, l’indépendance restera un fantasme flageolant.

C’est dire qu’il faudra réapprendre à se voir dans un régime et non pas dans la gestion provinciale. Seule l’indépendance comme horizon et volonté peut permettre de le faire. Sa pertinence, la définition de la situation historique de notre peuple, l’unité à construire et, surtout, la reprise de l’initiative historique sont des incontournables. Le Canada n’est pas notre pays, sa politique nous dépossède, en plus de nous priver de la liberté essentielle, celle de décider par nous-mêmes, pour nous-mêmes. Les rebuffades à venir, les prix de consolation, les acceptations complaisantes qui font le lit politique des inconditionnels du Canada devront faire l’objet d’une riposte critique intransigeante, constante et chaque fois illustrée et documentée. Il faut inculquer à la culture et à l’action politiques les réflexes comparatistes en toutes circonstances.

Les Québécois, largement bassinés par les bonimenteurs médiatiques, devront s’arracher à la double légitimité, cesser de considérer la représentation politique et l’analyse des choix canadian dans un registre séparé. Il faut casser le fatalisme et refuser de se voir dans l’émiettement, de s’offrir comme un matériau pour compromis canadian, comme une bonne pâte à modeler pour les plans de dépenses des quelque cinquante milliards que le Québec laisse à la disposition d’Ottawa. Il est inutile de faire des phrases et des déclarations enflammées sur la sortie du pétrole et continuer de tolérer que nos impôts servent à financer l’acquisition du pipeline Trans Mountain, à élargir et renouveler le parc de wagons citernes pour accroître les risques de déversement sur une immense partie de notre territoire. Il est candide et dangereux de laisser le Canada prendre des orientations culturelles qui condamneront nos artisans au quémandage, à l’humiliation devant les Netflix de ce monde. Il est scandaleux de laisser Ottawa choisir de ratatiner notre agriculture et saquer l’occupation du territoire. La liste des récriminations est établie depuis longtemps déjà.

À l’évidence, les injustices sont mal connues de la majorité, trop souvent acceptées avec résignation, mal dénoncées et combattues par les partis politiques hors registre pour la grande majorité des commentateurs qui s’imaginent éclairants quand ils font des ronds de boucane pour inventer des motifs de minimiser les pertes. Les indépendantistes ne doivent plus tolérer que le laxisme et la démission intellectuelle servent à charpenter le débat public. Ce sera un dur combat dans un espace médiatique qui est objectivement devenu un instrument de folklorisation dans lequel de larges cohortes de faiseux s’imaginent jouer dans les grandes ligues en se faisant retraducteurs de médiocrité marchande et sous-produits des médias américains.

Il va de soi que le travail politique visant les partis devra se faire en même temps, le registre médiatique participant d’emblée de la construction du paradigme canadian. Définir la situation supposera de renouveler les compétences civiques et d’inventer de nouveaux relais et méthodes pour rejoindre et mobiliser. Cela se fera par le constant recadrage de la discussion dans tous les forums où se discutent et se définissent l’intérêt national. Se voir et se comporter comme une majorité déterminée à s’extirper de la logique de minorisation dans laquelle le Québec s’enlise, tel est l’axe cardinal du plan de travail qu’il faudra mettre en œuvre pour que le mouvement se recompose comme force. Pour lui donner des assises solides et un horizon à l’échelle de notre lutte, à celle de l’Histoire.

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