Éric Martin et Sébastien Mussi. Bienvenue dans la machine

Éric Martin et Sébastien Mussi
Bienvenue dans la machine
Montréal, Écosociété, 2023, 181 pages

L’implantation des technopédagogies dans l’école québécoise ne date pas d’hier, mais celle-ci s’est véritablement accélérée avec la pandémie pour des raisons qu’on connait déjà. On attendait donc un livre qui vienne porter un regard synthétique et critique sur ce phénomène. Est-ce que ces outils aident nos élèves ? Est-ce qu’on dépense finalement bien des dollars pour de simples « gadgets » ? C’est une réflexion sur ces questions que nous proposent Sébastien Mussi et Éric Martin, tous deux enseignants en philosophie au collégial, dans Bienvenue dans la machine : Enseigner à l’ère numérique publié chez Écosociété.

Dans cet essai publié à l’hiver 2023, les deux auteurs défendent une thèse forte qui va à contresens de la tendance actuelle dans nos écoles : « refuser de toutes nos forces la généralisation de l’enseignement en ligne, sous quelque forme que ce soit (“hybride”, “comodal”, et tutti quanti), et de résister à l’informatisation générale des institutions sociales » (p. 34-35). Tout en étant une thèse subversive pour l’époque, on a en même temps l’impression que bien des enseignants du Québec et d’ailleurs la partagent.

C’est d’ailleurs l’une des observations les plus pertinentes des auteurs : la technologie en éducation, et même dans tous les domaines de la vie, s’est imposée dans les dernières années et il n’y a à peu près eu aucune discussion démocratique à ce sujet ni même consultation des professionnels. Jamais on ne se questionne sur l’utilité de ces objets ou bien sur les fins qu’ils servent. Même les plus technophiles seront d’accord avec un tel constat.

De leur côté, Mussi et Martin apportent plusieurs arguments essentiels pour soutenir leurs propos qu’on peut qualifier sans exagérer de technophobe. Ils montrent que les preuves scientifiques sont aujourd’hui limpides sur les effets délétères de ces gadgets : les technologies n’aident pas à l’apprentissage des élèves et dans bien des cas, elles leur nuisent ; les écrans compromettent aussi les relations sociales des élèves et ils défavorisent l’estime que les jeunes ont d’eux-mêmes. Il faut ajouter à ces conséquences négatives les coûts exorbitants de ces machines qui sont bien sûr à remplacer à chaque quinquennat ou à peu près.

Lorsque Mussi et Martin expliquent les effets négatifs des écrans, c’est là où l’essai est le plus informatif et le plus intéressant. Là où il le devient moins, c’est lorsque le livre délaisse les allures de l’essai pour y préférer celles du pamphlet. Bien que leurs dires soient généralement bien appuyés par la science, les auteurs tombent trop souvent dans l’exagération, ce qui agace le lecteur, même celui qui est déjà convaincu par leur thèse.

Lisons-les ici : « Vous [les décideurs de puissances publiques ou privées] ne pensez l’éducation qu’à travers le prisme de la performance économique » (p. 11). Si tel était le cas, ces deux auteurs n’auraient pas d’emploi comme professeur de philosophie au collégial. Il n’y aurait pas non plus de cours de littérature obligatoires au cégep. On peut penser que la formation générale est régulièrement attaquée dans les médias et dans les instances gouvernementales, on aura même raison de le faire, mais il est fort de café, trop fort même, de dire qu’on ne pense pas du tout à la culture, l’histoire, etc. Les auteurs tombent souvent dans ce panneau de présenter l’école québécoise comme étant complètement aspiré par le capitalisme le plus sauvage, c’est bien sûr faux même si nous devons rester vigilants face aux tentatives de déconstruction de la formation générale.

Tout au long de l’essai, les deux auteurs mettent aussi toute la responsabilité de l’état actuel de l’école sur le dos du capitalisme et du marché, c’en est même redondant pour le lecteur. L’implantation massive des technopédagogies serait le résultat d’un capitalisme mondialisé et d’une éducation instrumentalisée au nom de la formation de travailleurs. Cette explication est vraie et même plutôt banale. Il est évident qu’Apple, Microsoft, Google et les autres grandes entreprises de technologies souhaitent maximiser leurs profits en implantant leurs outils partout. C’est peut-être une vision cynique, mais c’est là la mission de ces grandes entreprises. On ne peut pas reprocher au loup d’aimer le mouton.

Il faut plutôt pointer du doigt l’indolence de nos gouvernements, de nos chercheurs et de nos professeurs devant cette implantation massive des technologies en éducation. Dans une démocratie, c’est à eux que revient le rôle de chien de garde, mais ils ont préféré laisser grande ouverte la porte de la bergerie.

Malheureusement, les auteurs ne critiquent jamais directement les professeurs d’université qui ont massivement embarqué dans le train de la technopédagogie et du socioconstructivisme. Et contrairement à ce que les auteurs prétendent, l’adhésion à cette idéologie n’a pas été justifiée par une logique de marché, mais bien plutôt au nom d’une certaine conception de l’égalité et du progrès. C’est ainsi que l’enseignant est aujourd’hui vu non pas comme une figure d’autorité, mais plutôt comme une figure autoritaire. L’enseignant comme passeur de culture proviendrait d’un autre temps, alors il faudrait plutôt favoriser les « compétences du XXIe siècle ». C’est donc grâce aux technologies qu’on a libéré l’enfant de la tutelle de l’adulte, il peut ainsi explorer par lui-même le monde comme il le veut.

Ajoutez à cela la tendance à la déconstruction, à la mise à mal de la transmission et de la tradition, on peut comprendre pourquoi il est si aisé de se tourner vers des « compétences numériques » aujourd’hui. Puisque les œuvres et la culture contiendraient des stéréotypes sexistes, racistes et homophobes, pourquoi donner un privilège à la culture dans l’École québécoise et occidentale ? L’idée même d’égalité radicale est au cœur de l’implantation des technologies à l’école.

Les professeurs en pédagogie se trompent évidemment en pensant qu’on a ainsi libéré l’enfant, on l’a tout simplement laissé à lui-même devant de nouvelles tyrannies. Pensons simplement à la dépendance des enfants aux réseaux sociaux et aux jeux vidéo, on ne peut y voir un progrès.

Nous tombons donc dans une situation paradoxale. Pendant des décennies des intellectuels occidentaux se sont attaqués aux valeurs qui permettaient de résister au capitalisme, comme la révérence à l’égard des œuvres ou la mise sur un piédestal de la culture. Maintenant, ces mêmes intellectuels semblent étonnés que la culture n’a plus la place qu’elle avait dans l’école. On dirait bien qu’ils ont coupé la branche où ils étaient assis et qu’ils sont étonnés de se retrouver au pied de l’arbre.

Les auteurs de cet essai aiment citer Arendt sur l’éducation pour défendre leur position. Je me permets à mon tour de la citer : « les éducateurs font ici figure de représentants d’un monde dont, bien qu’eux-mêmes ne l’aient pas construit, ils doivent en assumer la responsabilité ». Pour résister à ce flot de technologie, il faut assumer le monde culturel et défendre sa valeur intrinsèque. Ce n’est qu’ainsi qu’on pourra résister au tsunami technologique que nous vivons actuellement.

David Santarossa
Essayiste