Jean-Sébastien Bourré Transition. Évolution du mouvement trans et de ses revendications

Jean-Sébastien Bourré
Transition. Évolution du mouvement trans et de ses revendications
Candiac, Marcel Broquet éditeur, 2017, 475 pages

Contrairement à ce qu’indique son sous-titre, l’ouvrage Transition, de Jean-Sébastien Bourré, ne porte pas sur l’« évolution du mouvement trans et de ses revendications ». S’il contient des repères chronologiques sur les premiers cas de changements de sexe, les changements législatifs ou les modifications apportées d’une édition à l’autre du Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux (DSM), on n’y trouve toutefois aucune analyse historique ou sociologique du militantisme trans, qui permettrait de suivre son évolution. Même le dernier chapitre, intitulé « transition des revendications », porte exclusivement sur les demandes actuelles des trans, telles que le remboursement des augmentations mammaires et de l’épilation au laser.

Malgré ces fausses promesses, l’ouvrage offre une initiation fort instructive au discours trans d’aujourd’hui, que l’auteur, qui se présente comme un homme cisgenre allié de la communauté trans, endosse sans réserve.

Un vocabulaire fascinant

Bourré nous fait ainsi découvrir un vocabulaire fascinant. On apprend par exemple que le cisgenrisme est « le fait pour un être humain de vivre avec une identité de genre qui correspond au sexe ou au genre assigné à la naissance » (p. 26), comme si cette « assignation » était totalement arbitraire. En plus des 74 identités sexuelles proposées par Facebook à ses utilisateurs (allant de l’agenre au travesti-e, en passent par le bigenre et le genre variant), l’auteur suggère une série de pronoms neutres visant à désigner les personnes dites « non binaires » sans les offenser, tels que le « Ille », le « iel » et le « lo ».

Comme dans tout jargon, on retrouve également des acronymes, tels que MtF pour un homme devenu femme et FtM pour une femme devenue homme, mais on apprendra également que l’acronyme THC ne désigne plus seulement le principal agent actif du cannabis, mais également le Traitement Hormono-Chirurgical reçu par les personnes qui changent de sexe, afin que celui-ci corresponde à leur identité de genre.

L’identité de genre

Mais qu’est-ce que l’identité de genre ? Selon Bourré, elle concerne « la façon dont la personne se sent à l’intérieur d’elle-même » (p. 64). Mais d’où vient-elle ? L’auteur est convaincu qu’elle est « inné[e] chez toute personne » (p. 190), qu’elle « fait partie de la nature » (p. 298-299). Il affirme de plus que « cette identité sociale se passe quelque part à l’intérieur des individus. Elle n’est pas un choix, elle est, tout simplement » (p. 47). Mais comment une identité peut-elle être à la fois sociale et innée ? Si le genre est une construction sociale, comme l’affirment les féministes depuis des décennies, comment l’identité de genre d’un individu pourrait-elle être complètement indépendante des représentations collectives du féminin et du masculin ? Alors que les recherches en sociologie et en psychologie sociale ont démontré depuis longtemps que l’observation de modèles masculins et féminins, de même que la socialisation différenciée selon le sexe, jouaient un rôle fondamental dans la construction identitaire des filles et des garçons, pourquoi les enfants trans feraient-ils exception ?

Cette question se pose d’autant plus que, comme l’explique Bourré, les manifestations de transaffirmation chez les enfants s’observent notamment par « une attirance marquée pour des activités ou des jouets associés à l’autre sexe et une expression de genre qui passe parfois par l’utilisation de comportements stéréotypés appartenant à l’autre sexe » (p. 295). Si la distinction entre les vêtements masculins et féminins relève d’une construction sociale, comment la volonté de porter des « vêtements de fille » (p. 309) pourrait-elle être innée ?

Un projet politique

Bourré évite ainsi toute question difficile, toute réflexion sérieuse sur les dimensions biologique, psychologique et sociologique de l’identité de genre. L’objectif de l’auteur n’est pas de comprendre le phénomène trans dans sa complexité et ses contradictions, mais de défendre un projet politique qui va bien au-delà du bien-être des personnes qui souffrent de dysphorie de genre. Ce projet, que l’auteur appelle la « trans-normalisation » (p. 10) et même la « transnormalisation des transidentités » (p. 451), consiste à « rassembler l’espèce humaine dans un ensemble faisant abstraction de toute appartenance sexuelle » (p. 14). Selon lui, seule cette « neutralité humaine évite tout traitement fondé sur la discrimination des sexes » (p. 362). Bref, pour éliminer les inégalités entre les hommes et les femmes, il faudrait abolir l’idée même du masculin et du féminin.

Dans ce modèle de société neutre prôné par Bourré, la mention de sexe sur les documents légaux serait abolie (p. 171), et les personnes trans n’auraient jamais à « dévoiler » leur identité, puisqu’on ne leur en aurait assigné aucune à la naissance (p. 218). Tous les parents feraient comme Kori Doty, ce « parent non binaire de Colombie-Britannique » qui élève son enfant sans lui assigner de sexe et qui a obtenu une reconnaissance de cette identité indéterminée sur sa carte d’assurance-maladie. (p. 363). Selon Bourré, « une égalité collective naîtra » de l’adoption de ce modèle, dans lequel les enfants se développeraient de façon plus authentique, à l’abri des normes et des contraintes sociales. C’est la version postmoderne de la théorie rousseauiste selon laquelle l’être humain est fondamentalement bon avant d’être corrompu par la société. Il y a dans ce projet une véritable haine de la société, sans laquelle l’être humain ne serait pourtant qu’un animal, soumis à la loi de la jungle.

Bourré n’est évidemment pas le seul à défendre une telle utopie. La particularité de l’auteur est qu’il ne le fait ni à titre de chercheur universitaire ni en tant que porte-parole d’un regroupement associatif. En fait, Jean-Sébastien Bourré est enseignant dans une école primaire, un métier qui se révèle dans le ton de l’ouvrage. Celui-ci est ponctué de phrases creuses telles que « Chaque personne possède un véritable trésor qu’elle souhaite dévoiler avec authenticité » (p. 52) et « tout le monde a droit d’être lui-même et d’être heureux » (p. 457). À cela s’ajoutent de nombreuses leçons de morale dans lesquelles l’auteur interpelle directement son lecteur, à la manière d’un enseignant qui réprimande son apprenant. En voici un échantillon :

Aimeriez-vous que l’on vous force à faire quelque chose que vous n’avez pas envie de faire ou à être ce que vous n’êtes pas ? Les personnes trans non plus (p. 55).

Sachez que si on laisse tomber certaines normes sociales associées à la binarité, cela n’empêchera pas aux cisgenres d’exister et d’être qui ils sont (p. 90).

Lorsque vous croiserez à nouveau le chemin d’une personne trans, pensez à tout ce que vous avez appris jusqu’à maintenant (p. 99).

Comment vous sentiriez-vous si votre pays refusait de vous reconnaître pour ce que vous êtes réellement sur vos pièces d’identité légales, tentant de vous assimiler à des catégories qui ne sont pas faites pour vous ? (p. 391).

Plus qu’une simple déformation professionnelle, cette infantilisation du lecteur témoigne d’un refus de prendre au sérieux toute question ou critique adressée au mouvement trans. Pour Bourré, il n’y a aucun interlocuteur valable, puisque ceux qui s’opposent aux revendications trans ne peuvent être rangés que dans trois catégories, qui les disqualifient automatiquement : d’abord, les ignorants, dont l’opposition résulte d’un « manque de compréhension » (p. 201) ; ensuite, les arriérés, qui ont simplement « besoin de temps pour s’adapter » (p. 201) ; et finalement, les hypocrites, « qui revendiquent et militent contre les droits des minorités, mais qui, une fois enfermés chez eux, se laissent peut-être aller à leurs propres pulsions, qu’ils tentent de nier » (p. 43). Convaincu de sa supériorité morale, Bourré refuse toute forme de débat.

L’intersexuation

Le chapitre le plus instructif de l’ouvrage est celui sur les personnes intersexuées, c’est-à-dire celles dont le corps se situe à la frontière entre le masculin et le féminin. Dans les premières pages du chapitre, où la science reprend ses droits, on apprend qu’il existe diverses formes d’intersexuation, qui peuvent être d’origine génétique ou hormonale, et qui se manifestent tantôt à la naissance, tantôt à la puberté. Ce chapitre permet de mieux comprendre cette condition biologique exceptionnelle, dont la médecine a découvert les causes. Après avoir fourni ces explications scientifiques, Bourré conclut pourtant que l’intersexuation n’est pas une « anomalie génitale », mais bien une preuve « que la nature est diversifiée et qu’elle n’est pas seulement composée de deux sexes » (p. 192). En ce sens, il plaide pour que cessent les chirurgies effectuées sur les bébés intersexués, une pratique qui viserait simplement selon lui à inscrire un sexe au dossier de l’enfant afin de l’intégrer à un système binaire (p. 192). Or, à notre avis, le vrai problème ne réside pas dans la chirurgie elle-même, qui permet de corriger un véritable problème physique, mais plutôt dans la légèreté avec laquelle on semble choisir un sexe à l’enfant. En effet, l’ouvrage nous apprend que l’on opte généralement pour l’opération la plus simple à faire – la vaginoplastie (p. 178) – alors que ce choix n’est pas toujours le plus cohérent avec les chromosomes sexuels du bébé. Si cette information est vraie, il y a là un véritable scandale. Toutefois, selon les médecins et les familles présentés dans le documentaire Ni fille ni garçon, diffusé à Télé-Québec en 2016, cette pratique serait de moins en moins répandue.

En somme, Transition offre un collage de chapitres thématiques ponctués de bons sentiments, d’accusations, de commentaires moralisateurs et d’appels à l’évolution des mentalités. Si l’ouvrage est bien documenté, le manque de profondeur de l’analyse et la condescendance de l’auteur en rendent la lecture extrêmement pénible. Au lecteur intéressé par le sujet, on suggèrera plutôt les travaux du sociologue Dominic Dubois, qui a réussi à faire en une vingtaine de pages1 ce que Bourré a échoué à faire en près de 500 pages : offrir une analyse riche et critique du mouvement trans et de ses revendications.

Joëlle Quérin
Enseignante en sociologie au Cégep de Saint-Jérôme

 

 


1 Dubois, Dominic. « Le phénomène trans: les mises en problème de l’identité ». dans Otero, Marcelo et Shirley Roy (dir). Qu’est-ce qu’un problème social aujourd’hui. Repenser la non-conformité. Québec, Presses de l’Université du Québec, 2013, p. 125-148

Voir également :

Dubois, Dominic. Le « mauvais corps », entre médecine, psychologie et normativité. Essai de problématisation sociologique du transsexualisme. Mémoire de maîtrise en sociologie. Université du Québec à Montréal, avril 2008.

Dubois, Dominic. « Politique, individualité contemporaine et identités sexuelles. De l’identité pathologique au droit à l’identité ». Horizon sociologique, no1, Automne 2008, En ligne : http://www.revue-sociologique.org/sites/default/files/Article%20Dominic%20Dubois%20-%20Transexualité.pdf

 

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