Réplique à une recension

J’ai beaucoup hésité avant de répondre à la recension qu’a faite M. Tétreault de mon livre. Je l’avoue d’emblée : il ne m’est pas aisé de répondre à ce qu’il m’a paru comme du mépris pour l’auteur du livre, certes, mais surtout pour les personnes qui m’ont confié leurs expériences, parfois intimes, et leurs réflexions. C’est pour elles que je prends le clavier.

La recension de M. Tétreault a ceci de bon : elle me permet de m’adresser directement aux lecteurs de L’Action nationale, pour qui j’ai le plus grand des respects. Nous partageons l’essentiel : faire de ce bout de terre unique au monde un pays.

Le goût du pays, c’est précisément ce qui m’a poussé à entamer ce dialogue avec ceux qui se sentent exclus ou qui ont carrément été exclus de l’indépendance, à plonger tête première dans les angles morts de l’indépendantisme. De les regarder bien en face afin de les exorciser et de les combattre. Pour que le pays naisse. Enfin.

Mon livre est un thermomètre. Le casser ne fera pas baisser la fièvre. Car fièvre il y a. L’indépendantisme est malade depuis une dizaine d’années. Malade de ne pas avoir suffisamment pris son option au sérieux. Malade d’avoir emprunté des chemins sinueux qui nous ont profondément éloigné du Québec pays.

Les indépendantistes de gouvernement pensaient peut-être prendre un raccourci vers le pouvoir et vers la souveraineté en se jetant corps et âme sur la route du repli identitaire avec la charte des valeurs, entre autres, mais force est de constater qu’ils ont échoué. Résultat des courses : en chemin, ils ont perdu le pouvoir et donné à penser que l’indépendance est un projet nocif pour les minorités et totalement déconnecté de la jeunesse. Qu’on se le dise : la Charte n’a créé aucun nouvel indépendantiste. Zéro.

Quel gâchis. Quel champ de ruine. Parizeau avait raison. L’interdiction du port du voile pour l’ensemble des salariés du secteur public a été une machine à fabriquer des fédéralistes. Le fédéral s’est vu transformé en protecteur et champion des minorités. Pourtant, les indépendantistes n’ont pas à rougir de leur traitement des minorités par le passé. Après tout, c’est un gouvernement souverainiste qui a accueilli les boat-people vietnamiens dans les années 1970, alors qu’on les rejetait partout. Idem pour les Haïtiens qui fuyaient la terrible dictature de Duvalier.

Dans notre équipe, nous avions des Couture, Godin, Lévesque, tous ouverts à la diversité de l’identité québécoise. Après tout, Lévesque n’a-t-il pas écrit en 1975 : « Nous sommes tous des immigrants à l’origine. Les uns plus anciens, les autres plus récents, voilà la seule différence. C’est donc ensemble que nous devons, comme citoyens d’une même société, examiner le présent et tâcher de bien préparer l’avenir. »

N’est-ce pas là, à plus forte raison aujourd’hui, l’une des tâches les plus essentielles qui attend notre peuple ? Celle de faire société. Ensemble. Et de préparer l’avenir. En cette ère de cynisme généralisé, ça peut sembler bien idéaliste, mais je ne vois pas d’autre façon d’agir.

Les passions tristes ne sont pas une option. Ni l’aigreur, ni l’amertume, ni le ressentiment ne nous donneront un pays. Encore moins en agitant des peurs. Le réel est dur, mais faisons-y face courageusement. Oui, plusieurs des personnes que j’ai interviewées pour mon livre m’ont dit que, depuis la Charte, ils avaient désormais peur des souverainistes.

Les Haïtiens, les Algériens, les Marocains comprennent naturellement ce désir d’indépendance. Ils comprennent aussi quand on joue contre leurs intérêts. La peur s’est installée. La maudite peur. Une peur viscérale. Pas une vague peur désincarnée. Une vraie peur. Peur de quoi ? Peur d’être pris pour cible.

Peur que l’indépendance nuise à leur intégrité physique. Que ses tenants s’en prennent à leur sœur, leur frère, leur mère. L’un d’eux m’a confié la chose suivante : votre indépendance, c’est fait pour vous débarrasser de gens comme moi. C’est pour me crisser dehors. Et il n’est pas musulman. Ses parents sont d’origine haïtienne. On commet une erreur si l’on pense que seules les personnes de confession musulmane ont été heurtées. On se trompe lourdement.

Est-ce que ces peurs sont exagérées, amplifiées par l’adversaire fédéraliste ? Aucun doute. Il faudrait être naïf pour ne pas le voir. Mais nous sommes les principaux responsables de la débâcle. Nous avons donné une grenade entre les mains de nos adversaires, qui ne se sont pas gênés pour l’utiliser. Nous avons l’impératif devoir d’être meilleurs.

Depuis la parution du livre, je remarque une chose : beaucoup me disent que ce livre leur a fait du bien parce qu’il aborde de front des questions fâcheuses. Le simple fait de mettre des mots sur ce qui ne va pas contribue en soi à « nettoyer » l’option. Plusieurs m’ont même dit que ça leur avait redonné le goût de se battre pour l’indépendance.

En dépoussiérant et en revenant aux racines du mouvement, on se rend compte à quel point l’indépendance n’a strictement rien de raciste ou de xénophobe dans son essence. C’est une idée généreuse et noble. Nos racines sont pourtant belles. Elles viennent du bruit des usines et du cri des foremans qui nous hurlaient dessus in english only, of course.

Les mains des bâtisseurs de la maison indépendantiste étaient usées par le travail en usine et leur tête, amochée par des années d’humiliation. Il faut s’en souvenir et ne pas faire subir à d’autres Québécois de souche plus récente le même traitement. Il faut se souvenir d’où l’on vient et retrouver le goût de l’empathie.

C’est en ce sens que je nous demande, indépendantistes, de recommencer à prendre au sérieux notre option. Ce qui veut dire de porter une attention particulière aux conséquences de nos paroles et de nos gestes. Et surtout, surtout, de reprendre le goût de convaincre. Une Québécoise qui porte le foulard ou un Québécois à la peau noire ne sont pas automatiquement fédéralistes ou opposés à l’idée d’indépendance. Alors convainquons. Séduisons. Et cessons de les prendre pour cible.

Ouvrons les fenêtres. Faisons de la place. L’idée est assez grande pour contenir tout le monde. Vive la diversité. Vive l’indépendance.

Francis Boucher
Auteur du livre La grande déception – Dialogue avec les exclus de l’indépendance

 

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