Jean-Yves Duthel. Québec solidaire… À vendre… Vendu

Jean-Yves Duthel
Québec solidaire… À vendre… Vendu
Québec, Michel Brûlé, 2018, 159 pages

Depuis des années, Québec solidaire défraie la chronique politique. Étrangement, plus on en parle, moins on le connaît. Exception faite de son idéologie qui le situe à l’extrême de la gauche, son programme politique demeure mystérieux, comme une région inexplorée. Lors de la dernière campagne électorale, les propositions de QS tenaient sur deux pages. De deux choses l’une, ou bien ses dirigeants sont d’habiles cachottiers – ce qui implique qu’ils aient quelque chose à cacher, telle leur position sur la laïcité ! –, ou bien les journalistes qui couvrent la scène politique québécoise ne sont pas curieux. Peu importe les raisons, cette discrétion entourant le programme de QS lui confère un indéniable avantage politique. Ce parti n’est ni scruté ni évalué selon les mêmes critères que les autres.

Dans un essai au titre percutant, Québec solidaire… À vendre… Vendu !, Jean-Yves Duthel, militant indépendantiste de longue date, s’est donné le mandat de jeter un peu de lumière sur cette grande noirceur solidaire. Son réquisitoire est divisé en deux parties. Dans la première, l’auteur nous rappelle que le rôle de l’extrême gauche dans l’histoire aurait essentiellement consisté à « saper la social-démocratie, sa réelle rivale, son ennemi juré ! » QS ne ferait pas exception à la règle, Duthel avançant que « ses porte-paroles s’acharnent contre le seul parti social-démocrate québécois, le Parti québécois » (p. 8). L’auteur nous invite donc à l’accompagner dans une promenade historico-politique qui nous amène de la Révolution française à la Catalogne, en passant par la Russie, l’Allemagne, la Grèce et la France contemporaines. Bien que ce procédé ne soit pas sans vertu, il reste qu’il est quelque peu déconcertant. D’abord, la démonstration est beaucoup trop longue, plus de soixante pages. Ensuite, on ne peut passer de Robespierre, Rosa Luxembourg ou Lénine à Françoise David, Amir Khadir ou Manon Massé sans que le contraste nous saisisse. À mon avis, l’auteur aurait dû se limiter à comparer le rôle et les idées de QS à ceux de partis d’extrême gauche actuels, telle la France insoumise dont il s’inspire d’ailleurs largement.

Dans la deuxième partie, Duthel troque sa plume d’historien pour celle de pamphlétaire. Et ce changement de ton et de forme donne un tout nouveau souffle à son essai. Ses portraits de quelques députés solidaires ainsi que ses descriptions de quelques positions politiques de QS, telles la convergence, la laïcité et l’indépendance du Québec, valent le détour. Dans le chapitre intitulé « Quand Françoise se béatifie » (p. 81), l’auteur n’a pas de mots assez forts pour dénoncer l’hypocrisie de cette « Mère courage », « elle qui ne se gênait pas d’attaquer le gouvernement péquiste qui l’aidait pourtant à se faire connaître » (p. 85). Duthel va même jusqu’à dire qu’elle « s’entendait bien avec Jacques Parizeau, pourtant perspicace dans la détection des espions » (p. 84). Au sujet d’Amir Khadir, notre auteur avance qu’il aurait rencontré David lors d’une mission en Irak. « C’est donc à des milliers de kilomètres du Québec, écrit-il, que se dessine l’alliance entre le renard et la belette. Ces deux mammifères chassent les mêmes proies. Ils vont ajouter à leur menu la chasse aux péquistes ! » (p. 90-91).

Motivé par une volonté d’égalité et de justice, Duthel écorche aussi les nouveaux venus. On apprend que Manon Massé est entrée « dans le monde communautaire comme on entre en religion. » « Pour moi, insiste Duthel, elle représente ce genre de personnes qui s’accrochent aux victoires en prétendant y avoir joué le rôle principal, mais qui avouent l’instant d’après s’être volontairement mises en retrait par solidarité » (p. 100-101). Gabriel Nadeau-Dubois, ou « Le freluquet suave » (p. 103), serait un « bébé gâté, pur produit de la bourgeoisie et qui se prend pour le sauveur des petites gens, lui qui n’a pas cillé – ses parents syndicalistes non plus, d’ailleurs – pour fréquenter un collège privé » (p. 107-108). Le temps a bien fait les choses. L’essai de Duthel a été publié assez tard pour qu’il puisse ajouter à son tableau de chasse le spécialiste du magasinage politique, l’humble parmi les humbles, soit le sieur Marissal à propos duquel il écrit que « [s]on adhésion à la souveraineté me fait penser au chien qui lèche la main qui le nourrit. Au moindre passant qui lui tend un morceau de viande, il va abandonner son maître. » L’auteur associe également ce personnage à des mots aussi exquis que « vénalité », « tricherie » et « mensonge » (p. 113). Disons-le tout net, la lecture de cette partie de l’essai est franchement jouissive. À l’évidence, Jean-Yves Duthel ressentait un urgent besoin de se vider le cœur, pour notre plus grand plaisir.

Les chapitres suivants concernent quelques politiques de QS. Entre autres, Duthel dénonce « Cette satanée convergence ! » (p. 115). Notre auteur tombe à bras raccourcis sur l’ancien chef du PQ, Jean-François Lisée, car il « devra porter la responsabilité d’avoir entraîné le PQ dans un cul-de-sac terrible. Celui qui s’était toujours présenté en fin stratège finissait en cocu certifié ! » (p. 122) Tous les naïfs, et Dieu sait s’ils sont nombreux dans les rangs indépendantistes, auraient avantage à lire le chapitre VIII intitulé « Quid de l’indépendance ? » Ils comprendraient alors que QS est d’abord et avant tout un parti politique d’extrême gauche pour qui l’indépendance du Québec n’est qu’une lutte parmi d’autres. Comment donner tort à Duthel lorsqu’il avance que « La déclaration par Québec solidaire qu’il est souverainiste est une supercherie pure et simple » (p. 131) ? À propos de la fameuse « assemblée constituante » si chère à QS, il réplique que « les assemblées constituantes qui se sont tenues dans l’Histoire mondiale étaient élues une fois le nouveau régime proclamé » (p. 132). Toujours à ce sujet, Duthel ajoute un élément que l’on aurait tort d’ignorer : « QS ne veut pas du peuple dans sa constituante, il veut les groupuscules avec lesquels il se sent proche et à l’aise » (p. 133).

Je rappelle le titre de l’essai : Québec solidaire… À vendre… Vendu ! J’avais hâte de savoir à qui QS avait bien pu se vendre. Selon Duthel, QS se serait vendu aux fédéralistes. Plus encore, il affirme ceci : « Je suis de ceux qui commencent à croire que QS est né à l’instigation de la GRC » (p. 143). Malheureusement, il écrit cela sans en avoir les preuves. Son raisonnement part d’une déduction tirée de l’histoire. S’il est vrai que les fédéralistes n’ont pas lésiné sur les moyens pour combattre les indépendantistes, s’il est vrai qu’ils ont intérêt à diviser le vote, s’il est vrai qu’ils ont intérêt à mêler l’indépendance du Québec aux idées les plus radicales de l’heure, s’il est vrai qu’ils ont intérêt à semer la confusion et la discorde, de là à conclure que QS serait leur créature, il y a un pas que je ne saurais franchir sans preuve formelle. Par ailleurs, depuis quand le PQ aurait-il besoin du gouvernement fédéral, de la GRC et de la famille Desmarais pour s’enfarger dans les fleurs du tapis alors qu’il est fort bien capable de le faire sans l’aide de personne ?

Au-delà de ces quelques considérations, le défaut principal de cet essai tient en l’absence d’une analyse, même sommaire, du programme politique de QS. Qu’en est-il, en effet, de ses propositions en éducation, en culture, en économie et en santé ? Quelle est la vision de QS au sujet de la question de l’heure, soit la liberté d’expression ? Notre auteur est muet sur ces questions. Pour Duthel, il semble que ce soit des détails superflus. Et cette omission est d’autant plus attristante que les journalistes tentent de nous laisser croire que l’extrême droite serait à nos portes alors qu’ils ferment les yeux sur la présence de plus en plus importante dans les débats publics de l’extrême gauche. Ignorance ? Complaisance ? Naïveté ? Je ne sais trop, mais cela prouve la virtuosité des dirigeants de QS. Leurs propositions de gratuité scolaire et de soins dentaires ne servent qu’à dissimuler leur véritable idéologie et leurs véritables intentions.

En conclusion, à cause de ses longueurs et de son mutisme au sujet du programme de QS, l’essai de Jean-Yves Duthel manque, en partie, sa cible. Il faut néanmoins lui reconnaître un mérite : il a fait ce que personne, jusqu’ici, n’avait osé faire, soit révéler la duplicité des dirigeants de Québec solidaire. Il nous faut donc espérer que d’autres observateurs suivent ses traces pour qu’enfin, Québec solidaire ne soit plus, comme le disait si bien Winston Churchill à propos de l’ancienne URSS, « une devinette enveloppée dans un mystère à l’intérieur d’une énigme ».

Martin Lemay
Essayiste

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