Éditorial – L’anémie provinciale

2023avrilmai250Ils étaient beaux à voir, tous les deux satisfaits d’être contents. Le premier pour offrir des miettes, le second pur y voir un grand moment. L’annonce de l’inclusion du chantier maritime Davie dans la stratégie maritime – dont il avait été exclu d’office sous Harper – a donné lieu à une bien loufoque opérette. Et François Legault ne s’est pas fait prier pour jouer les soubrettes.

Trudeau n’a pas manqué de flair électoraliste avec cette annonce dont les motifs profonds ne se donnaient pas derrière le contentement des ouvriers et le sourire des notables. La vérité c’est que la stratégie maritime est en passe de tourner au désastre. Les deux chantiers qu’Ottawa a choisi de privilégier sont incapables de livrer, que les coûts explosent et que les retards accumulés imposent des urgences opérationnelles auxquelles il faut répondre prestement. Davie produira les brise-glace pour qu’Ottawa puisse maintenir un semblant de crédibilité dans ce dossier. À bien des égards c’est une manœuvre typiquement canadian : Ottawa cannibalise le savoir-faire du Québec et présente son geste comme une preuve de magnanimité.

C’est à peine 10 % du budget total des commandes qui sont en cause, mais le comptable Legault se gargarise du gros chiffre et de « jobs bien payés ». La mentalité du « p’tit pain » est vraiment la marque de son gouvernement. Il s’en contente comme il s’est contenté des miettes du Transfert canadien en santé. C’est un gouvernement résigné, un gouvernement de perdants. Un gouvernement comme le régime en produit depuis toujours. Rien ne sera jamais assez important pour faire primer l’intérêt national sur une braderie provinciale. Les manœuvres clientélistes suffisent pour distiller la résignation. La CAQ n’aime pas la chicane, la CAQ n’aime pas se battre et elle en est fière. Et il faut croire que le premier ministre a un talent rare pour faire passer les vessies pour des lanternes. Et une égale aptitude à recruter des figurants et doublures pour faire des simagrées devant les maîtres du régime.

Le pauvre ministre Roberge faisait pitié à voir, content qu’il était de s’être fait rouler dans la farine concernant le dossier de la révision de la Loi sur les langues officielles. Il n’y sera pas question de la Charte de la Langue française, le Québec ne sera pas le seul maître sur la francisation des entreprises à chartes fédérales, mais Ottawa va brandir des principes, va promouvoir, encourager de toute sa ruse bien camouflée dans des règlements à venir. La belle affaire ! Mais les mots sont là, assez ronflants pour lui procurer le contentement. Il en trépignait de se féliciter de son nationalisme verbal, affichant sans vergogne une crédulité sans borne. S’imaginer qu’il puisse y avoir du sérieux dans les intentions d’Ottawa, c’est refuser de voir ce qui, depuis toujours crève les yeux : cette législation est un instrument de minorisation sournoise, un outil qui donne un vernis de beaux principes à une manœuvre destinée à empêcher le Québec d’être seul maître de sa législation linguistique. C’est faire fi des milliers et des milliers de pages de récriminations, de « déceptions » et de morgue air-canadiennes qui meublent les rapports du commissaire aux langues officielles. C’est foncer tout droit dans un marécage de contestations judiciaires, dans d’interminables ergotages d’avocasseries financées à même le programme de soutien à la contestation judiciaire.

Cette loi est un alibi et un anesthésiant pour éroder lentement, pour gagner du temps à attendre que les comportements changent alors que le Canada reste un pays anglais, qu’il entend le demeurer et que sa tolérance ne se mesure qu’au degré de patience qu’il est disposé à s’accorder pour venir à bout de réduire à l’insignifiance son résidu historique francophone. Comme François Legault le ministre Roberge se contente de peu et souhaite convaincre que ce peu est déjà beaucoup. Fier d’être dupe.

On comprend pourquoi il préfère financer des vidéos ridicules et nous servir une millième « campagne de bon parler ». Il aime se payer de mots plutôt que s’attaquer aux causes réelles de la marginalisation du français. Ce n’est pas la manière de parler qui est en cause, mais bien le statut de notre langue dans notre propre pays. Miron s’est tué à l’expliquer. Le statut du français est ici continuellement sapé par un dispositif institutionnel qui lui fait concurrence et fournit tous les moyens de contourner l’exigence de fonctionner dans la langue officielle. Ce statut il repose sur un rapport de force et des services publics dualisés que le Québec entretient à ses propres dépens. Le dualisme institutionnel hypertrophié et le surfinancement des réseaux de la santé et de l’éducation confèrent à l’anglais des moyens d’une domination de plus en plus arrogante, voire totalement indifférente à la vie nationale. Avec sa collègue Pascale Déry, il ferait mieux de casser les privilèges plutôt que de continuer à financer des inégalités de traitement qui marginalise le statut du français. Tous deux sont promis à devenir des risées tellement les faits se cabrent devant leurs discours et postures de diversion.

Il n’y a franchement rien à espérer de ce gouvernement qui cultive sa popularité à produire des mirages, à fabriquer des simulacres dont le ministre Girard, un autre, a donné un nouvel exemple à l’occasion du budget fédéral. Tous les efforts qu’il a mis pour ne pas le lire en fonction des intérêts du Québec mériteraient d’être salués par un prix de la Grande Carpette. Comme son chef provincial, il a fait semblant de trouver à redire et de rouler les mécaniques devant le programme d’assurance dentaire. Personne à Ottawa n’a relevé le gant. Il peut toujours causer le ministre des Finances, il n’y aura pas de retrait avec compensation. Le scénario est déjà écrit. Ottawa va feindre d’engager des discussions sur les modalités (pour mieux faire oublier le principe, c’est-à-dire le viol des compétences) faire traîner les choses en longueur et le gouvernement caquiste va finir par se coucher, la seule posture qu’il a faite sienne en se posant en inconditionnel du régime.

Et pendant qu’il continuera de s’affaler devant Ottawa, il occupera la province avec une réforme de la santé vouée d’avance à l’échec parce que le Québec n’a tout simplement plus les moyens de ses responsabilités en la matière. Il est illusoire de songer à récupérer et compenser par des mesures internes les ressources qu’Ottawa refuse d’accorder. On comprend les réticences du ministre Dubé à présenter ses initiatives comme une réforme. Une vraie réforme, il n’en a tout simplement pas les moyens. Tout le milieu va gigoter, se mobiliser sur des enjeux où des gains sont sans doute possibles, mais qui resteront partiels. Ils le resteront parce que le cadre provincial condamne le Québec au compromis bancal et à la demi-mesure.

C’est parce qu’il n’a aucun scrupule à prôner l’accommodement à la médiocrité que le gouvernement Legault a concédé des baisses d’impôt au lendemain de la rebuffade que lui a servie Trudeau à propos du Transfert canadien en santé. La mesure puait le clientélisme électoral le plus grossier en plus de révéler un parti-pris idéologique incapable de situer les standards et l’intérêt national au-dessus de ce que le Canada laisse escompter. Les baisses d’impôts et la résignation devant le Transfert canadien condamnent le ministre Dubé à renoncer à viser ce qu’il y a de meilleur, à organiser le réseau selon des standards plus élevés. La CAQ se fait de la nation un hochet pour se complaire dans l’univers des pense-petit. Elle s’accommode de la médiocrité au point de franchir la ligne du déshonneur.

L’autonomisme de François Legault et de son gouvernement tient à la fois de l’imposture et de l’abus de langage. Sa résignation va sans doute lui valoir de pouvoir faire quelques aménagements qu’il tentera de présenter comme des gains. Mais ce ne seront que des arrangements temporaires qui ne serviront, dans les faits, qu’à maintenir le Québec en état de sous-oxygénation chronique. La province condamne à l’incapacité de réaliser tout notre potentiel. Le régime contraint à se contenter de la médiocrité pour se refuser à tout effort de dépassement de soi.

Il ne s’agit pas d’autonomie, mais bien d’anémie provinciale.

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