Michel Sarra-Bournet. Louis Bernard. Entretiens

Michel Sarra-Bournet
Louis Bernard. Entretiens avec Michel Sarra-Bournet, Montréal, Boréal, 2015, 299 pages

Grand commis de l’État, homme de l’ombre et donc discret par définition, Louis Bernard n’a pas l’habitude de s’épancher sur ses états d’âme. Il parle peu de lui et très peu des autres. Rompu aux secrets d’État, Louis Bernard ne commet pas d’indiscrétions et ne nous livre pas de révélations fracassantes. Ce n’est pas son style. Comme son destin personnel coïncide avec le destin du Québec, il commente plutôt l’histoire du Québec contemporain et explique comment il a perçu les grandes évolutions de la société québécoise. Sa vision est souvent éclairante parce qu’il a vécu les événements de l’intérieur, ayant accompagné les premiers ministres Lesage, Lévesque et Parizeau dans le combat québécois pour l’affirmation nationale.

Ce livre est bâti sur des entretiens menés par Michel Sarra-Bournet dont les questions pertinentes et bien informées guident les propos de l’auteur. En réalité, les auteurs ont organisé la matière en adoptant un schéma chronologique qui nous donne l’impression de suivre un cours d’histoire politique. Ils discutent des succès et des échecs de la Révolution tranquille, des avantages du parlementarisme, de la politique linguistique, du débat constitutionnel, de l’accord du lac Meech, de la question autochtone, de la réforme de l’administration publique, de la réforme municipale. Il aborde enfin sa participation à la course à la chefferie du Parti québécois. Il demeure peu prolixe sur son passage à la direction de la Banque Laurentienne. À travers l’analyse de ces différents dossiers, on peut découvrir la personnalité nuancée de l’homme et les principes philosophiques qui ont guidé cette éminence grise. On peut ainsi mieux saisir les raisons qui ont inspiré les grandes décisions de l’État québécois.

D’entrée de jeu, Louis Bernard nous explique sa philosophie de l’histoire ou sa conception du changement. Il se définit, à l’instar de son maître à penser Karl Popper, comme un gradualiste et un pragmatique. Il croit que l’histoire avance à petits pas, par des changements à la marge et non pas par de grandes transformations radicales : « si on veut améliorer la société, écrit-il, il faut y aller pas à pas, par des améliorations successives, par la méthode d’essais et erreurs » (p. 25). Le progrès viendrait de la recherche des compromis, des accommodements, de réformes successives. Paradoxalement, il estime que cette façon de voir le changement ne correspond pas à l’état d’esprit des Québécois qui seraient plutôt adeptes du tout ou rien, du moins depuis la Révolution tranquille : « Nous n’avons pas réussi, comme société, à renoncer au succès instantané, à monter un escabeau.. […] Nous avons gardé cet esprit “révolutionnaire” d’aller vite et directement, et nous n’avons pas compris que, généralement il vaut mieux y aller marche par marche, de réforme en réforme » (p. 38). Si on peut lui donner raison lorsqu’il s’agit d’enjeux limités, comme dans le dossier de la réforme municipale où on a voulu tout faire d’un coup, son raisonnement nous semble moins convaincant en ce qui concerne le dossier constitutionnel où les Québécois ne se sont pas montrés particulièrement volontaires pour le tout ou rien et où le pas à pas a été la règle d’or de tous les gouvernements québécois. Lorsqu’il s’agit de l’avenir de la nation, il semble bien que la modération soit beaucoup plus la marque de commerce des Québécois que le radicalisme.

Il applique aussi sa logique incrémentale aux institutions politiques. Louis Bernard ne s’en cache pas, il a une grande admiration pour les institutions britanniques et il est un partisan de ce type de parlementarisme et du mode de scrutin de pluralité qui sont à ses yeux des systèmes éprouvés qu’il faut conserver parce que l’on connaît bien leurs qualités et leurs défauts, qu’on peut les corriger s’il le faut, comme cela a été fait avec l’adoption de la loi sur le financement des partis. « Personnellement, je préfère garder nos institutions d’origine britannique et le parlementarisme, parce que je les crois plus efficaces » (p. 42). Ainsi plaide-t-il pour la discipline de parti qui assure la cohérence des politiques gouvernementales. Il soutient en même temps qu’on peut atténuer certains défauts du régime de responsabilité ministérielle en introduisant plus de votes libres. Il en va de même pour le mode de scrutin uninominal ; on doit le garder, plaide-t-il, parce que c’est celui qu’on a et qu’on connaît et qu’il assure la stabilité gouvernementale. On pourrait là aussi introduire des ajustements avec des éléments de proportionnelle pour favoriser l’apparition de nouveaux partis en phase avec l’évolution de la société. Voilà des exemples qui illustrent sa façon de penser le changement qui doit se faire dans la continuité.

Cette philosophie du changement a toutefois montré ses limites dans le dossier constitutionnel. On le sent à cet égard moins assuré et plus émotif dans son analyse des échecs répétés des demandes du Québec. Selon sa logique, le caractère modéré du projet de souveraineté-association devait amener le changement dans la tranquillité et la bonne entente. Obtenir des concessions pour élargir les pouvoirs du Québec et pour incarner sur le plan institutionnel le binationalisme fut la démarche préconisée par les gouvernements qu’il a conseillés, quel que soit le parti au pouvoir. Il fallait à tout prix éviter l’idée de rupture avec le Canada et proposer des solutions de compromis ce que visait en réalité la souveraineté-association.

Comment donner des fondements institutionnels de type confédératifs à un système politique qui tendait à la centralisation ? Les dirigeants politiques du Québec ont entretenu la confusion conceptuelle sur la nature du système politique canadien et se sont imaginé que l’accommodement était une logique inhérente à la réalité du Canada. On croyait à la volonté de dialogue et à la négociation de bonne foi des Canadiens. On avait oublié, semble-t-il, de prendre la mesure du nationalisme canadien et du processus de nation building qui fut renforcé avec l’arrivée de Trudeau au pouvoir. Cette erreur stratégique est due aux illusions entretenues par la théorie des deux peuples fondateurs qui a servi d’assise intellectuelle au nationalisme canadien-français. On avait aussi oublié un principe élémentaire en politique : pour faire un compromis, il faut être deux. Celui qui cherche la conciliation est toujours perdant devant celui qui est prêt à la confrontation. Cette logique formalisée par la théorie des jeux a été validée aussi bien lors du rapatriement de la constitution que lors de l’échec du lac Meech. Dans les deux cas, le gouvernement du Québec a joué la carte de la conciliation ou du compromis alors que l’adversaire canadien s’est montré intransigeant et a eu gain de cause. Le Canada s’est ainsi doté d’une constitution qui ne reconnaît nullement l’existence de la nation québécoise et qui a même réduit les pouvoirs du Québec en matière linguistique et culturelle. En fin de compte, le projet d’un Canada centralisé fondé sur les droits individuels et l’égalité des provinces a eu raison du projet de fédéralisme asymétrique présenté sous différentes formules par les gouvernements du Québec.

Louis Bernard a tiré des leçons de ces échecs du changement constitutionnel désiré par le Québec. Ayant pris toute la mesure du piège que représentait le trait d’union si cher à Lévesque, il reconnaît que la bataille de l’indépendance doit aussi se faire durant les campagnes électorales. Il pense aussi que la liaison entre le bon-vrai gouvernement et l’accession à la souveraineté est une billevesée qui n’est plus d’actualité. Il a élaboré ce positionnement plus réaliste lors de sa participation à la course à la direction du Parti québécois en rompant avec la tradition étapiste et en proposant de centrer le discours sur la promotion de la souveraineté :

[…] à mon sens, le Parti québécois devrait devenir un parti souverainiste, point à la ligne, ni de gauche, ni de droite. Dans son programme, il ne devrait y avoir qu’un seul chapitre : celui de la souveraineté. Le projet de société qu’il propose, c’est le Québec souverain (p. 263).

Il propose un processus d’accession à l’indépendance qui passerait par une élection « préréférendaire ». Ainsi un vote pour le PQ serait nécessairement un vote pour la souveraineté, mais celle-ci n’adviendrait toutefois que par la tenue d’un référendum dans la première année de l’élection du parti. En somme, fort de ses quarante ans d’expérience au service du Québec et après deux échecs de la stratégie des petits pas, Louis Bernard introduit dans sa réflexion une dose de radicalisme, tout en restant convaincu que le Canada n’aura pas le choix de négocier après une décision favorable des Québécois. Mais quand il s’agit d’unité nationale, on l’a constaté dans le passé, les Canadiens n’hésitent pas à prendre tous les moyens, même illégaux, pour gagner. Pourquoi, là aussi, le passé ne serait-il pas garant de l’avenir ?

Denis Monière
Politologue