Le 11 octobre 2024, un monument commémoratif a été érigé en hommage aux insoumis ou patriotes enterrés en plein champ entre 1781 et 1788 sur la terre colonisée par mon ancêtre Pierre Cadrin à partir de 1727. Au moment de la création du cimetière improvisé, cette terre de trois arpents de front par quarante avait été subdivisée entre ses fils, Pierre-Alexandre Cadrin et Urbain Cadrin, qui se partageaient respectivement la partie ouest et la partie est de cette concession du 4e rang de Saint-Michel. Dans ce cimetière, selon une note de 1823 de l’abbé Thomas Maguire, curé de Saint-Michel entre 1806 et 1827, cinq corps reposaient. Outre Pierre Cadrin, époux de Marie-Marthe Marceau (80 ans en 1781), s’y seraient retrouvés, en 1785, Marguerite Racine (29 ans) et son cousin Laurent Racine (28 ans), en 1787, Félicité Doré (53 ans) épouse de Charles Dubord du 5e rang et, en 1788, Jean-Baptiste Racine (67 ans), le père de Laurent, tuteur de Marguerite et époux de Marguerite Denis dit Lapierre.
À ces cinq, deux autres personnes, Urbain Cadrin, décédé en 1784, et Pierre-Alexandre Cadrin, décédé en 1788, demeurent introuvables dans les registres. Ils auraient possiblement été enterrés autour de leur maison. Selon la tradition orale, ce serait sept personnes qui auraient été enterrées sur la terre des Cadrin, devenue propriété d’Antoine Pouliot dans sa partie ouest depuis 1830. Cette tradition orale vient de m’être confirmée par madame Marie Pelletier, qui la tiendrait de son père Josaphat et de son grand-père Louis-Marie Pelletier qui possédaient une terre plus à l’est dans le même rang.
En 1880, presque cent ans plus tard, François Pouliot (33 ans) profite de son poste de maire de Saint-Michel pour entreprendre les mesures nécessaires (civiles et religieuses) devant conduire au déplacement des corps. Le cimetière clôturé, qui occupe près d’un arpent carré, est à la limite est de sa terre près du chemin public et d’un ruisseau. Il a perdu sa croix principale et ses cinq petites croix au-dessus des monticules des sépultures. Le dimanche 10 octobre 1880, le curé Napoléon Laliberté annonça en chaire que l’exhumation des dépouilles aurait lieu le lendemain après-midi. Dans l’acte du registre de Saint-Michel du 11 octobre 1880, il y écrivit ceci :
Les cadavres exhumés aujourd’hui sont ceux de personnes mortes sans se réconcilier avec notre mère la Sainte Église, privées des sacrements et inhumées alors en terre non consacrée sans même la présence du prêtre. Les cinq cercueils ont été retrouvés presqu’intact, à cause de l’humidité du terrain (terre très argileuse), et les ossements étaient au complet, ils ont été réunis dans un même cercueil et placés dans le cimetière des enfants morts sans baptême.
Contexte et motifs de leur exclusion religieuse
Depuis le 4 septembre 1775, les rebelles américains contrôlaient le haut Richelieu et les troupes de Benedict Arnold amorçaient, depuis Boston, leur descente des rivières Kennebec et Chaudière. Malgré les recommandations de Mgr Briand de respecter le serment prêté au roi George III et de ne pas appuyer les indépendantistes américains, les habitants du Québec et plus particulièrement de la Rive-Sud de Québec et de la Côte-du-Sud1 – qui avaient tant souffert de la guerre de la Conquête de 1759 – ne se voyaient pas défendre le régime colonial anglais en place depuis une quinzaine d’années. Plusieurs se rappelaient également les incendies de leurs maisons, la pendaison du meunier Joseph Nadeau à Saint-Charles en 1760, le procès de la Corriveau tout en anglais en 1763 et bien d’autres récriminations de ce pouvoir étranger souhaitant notre assimilation.
Des preuves de cette insoumission : l’assemblée de Pointe-Lévy, le 12 septembre 1775, où les 1 400 à 1 500 Canadiens éconduisent les seigneurs Taschereau et Caldwell voulant les enrôler pour défendre la colonie, la prise de contrôle à la mi-septembre du presbytère de Saint-Michel par des miliciens armés afin de repousser toute éventuelle conscription forcée par les soldats anglais, le cri du cœur de Pierre Cadrin « c’est trop longtemps prêcher pour les Anglais » au missionnaire Lefranc qui incitait les paroissiens à la soumission au régime en place face à l’invitation à la libération des rebelles américains. Enfin, le fait qu’il fallut attendre au 11 novembre avant que soit dénoncé l’interpellateur démontre la solidarité des paroissiens et leur sentiment pro-rebelle.
Pierre Cadrin aurait refusé de demander pardon, il se rappelait la perte de ses deux beaux-frères Marceau de Saint-Vallier sur les champs de bataille de Québec et le scalpe par les rangers de cinq compatriotes en bordure de la rivière Boyer, le 30 août 1759, dont Pierre Gautron dit Larochelle, marié à Brigitte Marceau, sœur de son épouse Marie-Marthe. Dans le cas des Racine, il semble que c’est vraiment le curé Antoine Lagroix (1765 à 1788) qui ait refusé de son propre chef de ne pas les admettre au cimetière paroissial. On sait que Jean-Baptiste Noyer Racine et ses fils avaient rejoint les soldats américains et d’autres miliciens des paroisses avoisinantes dans l’affrontement des Canadiens royalistes en bordure de la rivière du Sud, à Saint-Pierre le 25 mars 1775, plus précisément sur la terre de Michel Blais. Quelques mois avant leurs décès en 1785 et 1788, Marguerite Racine et son père adoptif, Jean-Baptiste, inscrivent clairement dans leur testament devant le notaire Joseph Riverin qu’ils souhaitent un service religieux et des messes de requiem. Dans le cas, de Félicité Doré, décédée en 1787, nous n’avons pas trouvé de testament, mais nous croyons qu’elle a fait de la propagande pour les rebelles, à l’instar de Basilice Corriveau, veuve du notaire Gaboury. Selon le journal d’enquête des commissaires en 1776, à Saint-Vallier, cette reine d’Hongrie tenait souvent chez elle des assemblées où elle présidait, tendant à soulever les esprits contre le gouvernement et à les animer en faveur des rebels. Pour mieux parvenir à son but détestable elle leur faisait boire des liqueurs fortes2.
Malgré le fait que la tradition orale les désigne les Excommuniés de Saint-Michel, aucune mention d’excommunication n’a été trouvée à l’archevêché de Québec. Il semble de plus en plus évident que pour la plupart d’entre eux, c’est le curé Antoine Lagroix qui a brimé leur droit à des funérailles religieuses et à un dernier repos au cimetière.
Raisons de la commémoration et son succès
Dans mon cas, c’est la brochure de Raoul Roy, intitulé Les patriotes indomptables de La Durantaye, excommuniés en 1775 pour refus de combattre dans l’armée britannique contre les indépendantistes américains – déposée par l’auteur dans ma boîte à lettres le 6 janvier 1978 –, qui m’a incité à fouiller à fond cette histoire, notamment par le livre Les excommuniés de Saint-Michel-de-Bellechasse au XVIIIe siècle, publié en 2015. Après cette publication, la suite logique, pour assurer la mémoire de cet événement mineur mais de portée nationale, était de l’inscrire de façon pérenne dans le paysage. À ce titre, la pierre provenant d’un boisé de la famille de Jacques Pouliot et la magnifique plaque en aluminium coulé, muni d’un texte synthèse et d’une illustration de Jean-Claude Légaré, contribueront à maintenir dans la mémoire collective des générations actuelles et futures l’existence passée de ce cimetière particulier.
De plus, dans notre passé très catholique, cette histoire a été une honte et une forme de rejet social pour les familles. Cela a même entraîné chez certains descendants, notamment d’Urbain Cadrin des changements de noms. À titre d’exemple, un petit-fils de feu Urbain et de Marguerite Maurice, Stanislas Cadrin, né à Saint-Gervais en 1816, indique à son mariage en 1842 que son nom est Stanislas Maurice et que son père est Joseph Maurice ; pourtant à son mariage en 1808 avec Marguerite Lefebvre dit boulanger, le père portait le nom de Joseph Cadrin… Peut-être l’influence de sa mère veuve, décédée en 1812 qu’il hébergeait… Une descendante, Céline Maurice était présente à la cérémonie. Aujourd’hui, ces insoumis suscitent la fierté, car ils se sont tenus debout en défendant leurs valeurs. Leur réhabilitation n’était pas juste un devoir, mais une obligation de mémoire à la veille du 250e de la présence américaine en territoire québécois.
L’événement de commémoration du 11 octobre a été un franc succès. Au moins 75 personnes ont assisté au dévoilement du monument, sans compter une centaine de personnes, députés et organismes qui ont contribué financièrement à l’érection de ce repère mémoriel3. Remerciements au GIRAM et à sa fondation pour avoir soutenu mon initiative et, aux propriétaires de la terre, Jacques Pouliot, Élise Janssen et leur fils Louis, pour avoir travaillé durement à l’installation matérielle de ce rappel historique en bordure du chemin d’Azur à La Durantaye, ancien 4e rang de Saint-Michel.
1 Gaston Deschênes, Un pays rebelle. La côte-du-sud et la guerre d’indépendance américaine, Septentrion, 2024, 252 p.
2 Journal de Baby, Taschereau et William, Rapport de l’archiviste de la province de Québec pour 1927-1928, Québec, 1928, p. 480.
3 Comme complément d’informations sur cet événement, vous pouvez consulter la vidéo (15 minutes) de Pierre Duquet.
GIRAM : cimetière des rebelles
* Géographe, auteur et chargé de la commémoration pour le GIRAM, Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu créé en 1983 à Lévis. Grâce au travail de ses bénévoles, le GIRAM assure une veille environnementale, patrimoniale et paysagère dans la région de Québec/Chaudière-Appalaches. Il combat tous les projets ou aménagements insensés comme le projet d’implantation du terminal méthanier Rabaska à l’est de Lévis entre 2004 et 2008.


Sur la plaque d’interprétation est inscrit le texte suivant :
LE CIMETIÈRE DES REBELLES DE SAINT-MICHEL
ENTRE 1781 ET 1880
Entre 1781 et 1788, à environ six mètres de ce chemin du 4e rang et à proximité du ruisseau, ont été inhumées cinq personnes sur la terre concédée à Pierre Cadrin en 1727. Outre ce dernier, premier corps déposé dans ce cimetière privé, se sont retrouvées quatre autres personnes demeurant dans les environs : Laurent Racine, Marguerite Racine, Jean-Baptiste Racine et Félicité Doré. En raison de leur appui aux indépendantistes américains, présents sur le territoire québécois et dans la région en 1775 et 1776, ces insoumis se sont vu refuser l’accès au cimetière paroissial au moment de leur décès, mais ils n’ont pas été formellement excommuniés comme le voudrait l’histoire populaire.
En 1830, la terre familiale des Cadrin passe entre les mains d’Antoine Pouliot, voisin au sud-ouest, et est demeurée propriété de ses descendants jusqu’à aujourd’hui.
Le 11 octobre 1880, François Pouliot, maire, après avoir souhaité la récupération de cet espace d’un arpent carré sur la terre familiale, assiste avec plusieurs personnes à l’exhumation des cinq corps et leur réinhumation dans la partie des enfants non baptisés du cimetière de Saint-Michel.
HOMMAGES À CES PATRIOTES !
Monument commémoratif érigé ce 11 octobre 2024 par la famille de Jacques Pouliot et Gaston Cadrin en collaboration avec la municipalité de La Durantaye, Bernard Drainville, député de Lévis et ministre de l’Éducation, Stéphanie Lachance, députée de Bellechasse, la société historique de Bellechasse, le Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu et de nombreuses personnes donatrices.



