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Connaître l’histoire politique est indispensable à l’action politique

L’étude de l’histoire politique constitue la meilleure préparation au gouvernement de l’État et la discipline capable de nous exhorter… à supporter avec constance les caprices de la fortune.
- Polybe*

Les militants et les organisateurs politiques sont le plus souvent accaparés par l’actualité et les préoccupations politiques à court terme. Ils sont obnubilés par la prochaine échéance électorale et par les jeux de pouvoir au sein de leur parti et sur la scène politique. Les partis et leurs militants accordent peu d’importance à la formation historique tout comme à la formation politique en général. Ils inscrivent leurs actions et leur projet dans l’ordre restreint du présent et carburent à l’actualité. Ils limitent leurs efforts cognitifs aux derniers sondages, au bilan de leur parti en chambre et aux enjeux imposés par la conjoncture. Cette vision à court terme ne porte sans doute pas à conséquence dans le cas des partis dont l’ambition est simplement de prendre le pouvoir et de gouverner dans la continuité, mais elle peut s’avérer catastrophique ou paralysante lorsqu’il s’agit de changer de système politique pour réaliser un projet de libération nationale.

Pour changer le statut politique d’un peuple, les militants doivent se donner une conscience historique afin de lever les obstacles au changement politique. Ils doivent combattre les inhibitions du présent et l’inertie du réel qui obstruent l’horizon des possibles. Nous pensons qu’une compréhension rigoureuse du passé augmente les capacités de changer l’ordre établi. Nous tenterons de définir les principales raisons qui motivent la nécessaire connaissance de l’histoire politique étant entendu que l’histoire est l’étude du changement des hommes en société et que l’histoire nous apprend que les régimes politiques se transforment à travers le temps et que rien n’est fixé pour l’éternité.

L’histoire sert à éclairer le présent. Depuis le début des temps historiques où l’homme a cherché à inscrire son passage dans la durée, l’ambition des historiens fut de consigner les traces du passé pour éclairer le présent. Éclairer veut dire comprendre ce qui se passe, trouver des réponses aux questions que nous pose le temps présent. L’histoire produit alors un système de référence qui donne un sens aux phénomènes. Elle nous offre un instrument de lucidité. Comment juger et évaluer la situation actuelle si on ne dispose pas de points de repères historiques, si on n’a pas de recul sur les événements, si on ne peut les mettre dans un contexte plus large ?

La connaissance du passé permet d’identifier les facteurs structurels qui ont construit la situation actuelle, elle permet d’évaluer les effets des stratégies politiques mises en œuvre à différentes époques et de tirer les leçons des expériences passées pour ne pas répéter les mêmes erreurs. Le devoir de mémoire implique qu’on se souvienne des situations et des personnages qui ont tissé la trame de ce que nous sommes devenus. La connaissance de l’histoire stimule la réflexion sur les actions des hommes et des femmes qui nous ont précédés, elle permet d’identifier les contraintes qui ont balisé le destin collectif, elle nous détache du fatalisme et de la soumission à l’irrémédiable, elle permet en quelque sorte à résister à la tyrannie du présent qui cherche à s’imposer comme indépassable. Elle est source d’inspiration en offrant des modèles de militants et de penseurs qui ont résisté à l’adversité. Elle agit comme un ferment de liberté.

L’histoire oriente l’action. Il faut savoir d’où l’on vient pour dégager les voies de l’avenir. L’oppression, la subordination et la dépendance collective sont fondées sur l’oubli. Les vainqueurs imposent toujours leurs interprétations de l’histoire pour mieux soumettre le peuple vaincu. Au Canada, l’histoire officielle tente d’occulter les effets de la Conquête, de la répression des rébellions et de l’Acte d’Union. Un peuple qui a oublié son histoire est plus facilement manipulable, il consentira à sa subordination dans la mesure où il aura oublié ce qu’il était et pourquoi il doit se soumettre aux décisions d’un autre peuple.
Il faut connaître son passé pour maîtriser l’avenir. C’est par la distance critique qu’elle offre que l’histoire permet une action politique plus efficace dans la mesure où elle fournit une grille d’interprétation des conditions de l’existence collective. Elle inscrit les phénomènes du présent ou de l’actualité dans une perspective explicative. Elle permet par la comparaison entre hier et aujourd’hui de comprendre les facteurs qui engendrent des effets récurrents. Elle fait le lien entre ce que nous étions et ce que nous sommes devenus. Elle évite de répéter les erreurs du passé et de tourner en rond dans le cercle vicieux des recommencements.

L’Histoire sert à justifier le projet national. Pour former un peuple et disposer du droit à l’autodétermination, il faut disposer d’une histoire commune, avoir partagé des expériences qui ont forgé une mémoire collective et des référents culturels auxquels chaque membre de la collectivité peut s’identifier avec plus ou moins d’intensité. L’histoire est le terreau de l’identité nationale. Rappelons la célèbre définition de Renan qui disait que la nation était « une grande solidarité » qui suppose un passé et une volonté de continuité du vivre ensemble. À ces éléments clés, il faut ajouter d’autres ingrédients qui façonnent cette identité comme la langue, la religion, le territoire, l’économie, les valeurs communes. Héritage commun et espérance partagée sont les deux principales composantes de cette identité qui relie les membres d’une communauté entre eux et oriente le sens de l’agir collectif.

Mais cette identité n’est pas une essence qui serait fixée pour toujours. Elle se développe, se transforme au fil des nouvelles réalités et surtout elle est conditionnée par la maîtrise du pouvoir politique c’est-à-dire par sa capacité à contrôler les ressources collectives. Cette identité peut aussi bien être construite et/ou déconstruite par l’action de l’État qui l’encadre, la balise et la structure dans la différenciation entre le nous et les autres.

Définir le sens de l’histoire est en soi un enjeu politique pour le pouvoir établi qui s’en sert pour justifier et faire accepter son autorité. Tout État revendique son historicité, c’est-à-dire sa durée et sa continuité. L’État développe alors pour construire sa légitimité un récit, des symboles, des commémorations qui inculquent son intangibilité et sa nécessité.

Dans le cas du Québec, fonder la nation sur une expérience commune est problématique, car son histoire est celle de la résistance à la domination et au processus de minorisation politique et démographique qui a progressivement dépossédé le peuple québécois de sa capacité d’autodétermination. Nation enclavée et soumise politiquement à une autre nation, l’identité québécoise est un amalgame façonné par les échecs, les compromis de la survivance et les hauts et les bas de sa volonté d’émancipation. Le projet de devenir une nation au sens plein du terme est combattu par l’État canadien et entravé par un sentiment de double identité qui découle de cette subordination politique. La construction d’une conscience nationale authentique non inféodée aux volontés de la puissance tutélaire suppose un fort investissement dans la connaissance de ce passé pour démêler les fils de l’histoire et comprendre les ressorts de notre dépendance. Un peuple en lutte pour son émancipation doit se réapproprier la conscience historique et combattre les mystifications inculquées par le dominant pour anesthésier sa volonté de libération. Il doit construire et diffuser sa propre histoire en démontrant comment les rapports de force et les jeux d’intérêts ont façonné le système de domination.

Pour se convaincre de cette nécessité, il suffit de rappeler l’influence des cours télévisés de Maurice Séguin dans les années soixante qui ont grandement contribué à la formation de la première génération d’indépendantistes. Il est paradoxal de constater que les partis qui se disent indépendantistes aujourd’hui ont oublié ce devoir de mémoire. Il est urgent de reconstituer à grands traits les moments forts et les figures marquantes du mouvement indépendantiste et de fournir aux militants les outils intellectuels permettant de dépasser les contingences du présent. 

 

 


*Cité dans E.Laurentin (dir,) A quoi sert l’histoire aujourd’hui, Paris, Bayard 2010, p.31

 

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