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Un combat qui n'est pas livré

En 1970, Pierre Vadeboncoeur écrivait dans La Dernière heure et la première : « Ce qu’il y a de nouveau pour nous dans le temps actuel, c’est que nous ne sommes plus portés par l’histoire et que, pleinement pour la première fois peut-être, nous avons à décider de demeurer ou de partir ». Ce que Vadeboncoeur écrivait alors, il y a quarante ans, est encore plus juste aujourd’hui, plus pressant, plus alarmant. Le Québec actuel n’est pas porté par l’histoire. Il n’est pas non plus en marge de l’histoire comme il l’était dans la société traditionnelle. Il pouvait alors se contenter de « survivre », en marge des grandes forces d’assimilation de la société contemporaine. Mais depuis le milieu du vingtième siècle, avec l’avènement de la société industrielle, le développement fulgurant des moyens de transport et surtout l’éclatement de toutes les frontières provoqué par le développement des médias, le Québec n’est plus isolé, il n’est plus protégé par ses institutions, la paroisse, l’éducation, l’Église. Il n’a de chance de survie que s’il se prend en main, que s’il s’assume lui-même, que s’il décide de rester lui-même.

Dans ce petit livre qui est un chef-d’oeuvre, Vadeboncoeur écrivait encore : « Il y a ceci de tout à fait nouveau : langue, culture, liberté et pouvoir sont aujourd’hui absolument indissolubles. Il n’y aura plus un jour ici de langue et de culture françaises, de liberté et de pouvoir, que munis de toute la force politique à laquelle nous puissions prétendre ».

Le livre de Vadeboncoeur a été écrit il y a quarante ans. Il lançait un cri d’alarme qui n’a pas été entendu. La conscience politique des Québécois est plus faible, plus somnolente que jamais. Montréal, la plus grande ville du Québec est en train de devenir une ville anglaise. Aux dernières élections fédérales, les Québécois ont mis au pouvoir des fédéralistes qui n’ont aucun souci des intérêts du Québec. Jamais la conscience nationale des Québécois n’a été aussi flageolante. Après deux siècles de résistance, deux siècles pendant lesquels tout ce qu’il pouvait c’était de durer, de survivre, quand arrive le moment de la libération, il se résigne, il se détourne de lui-même, il consent à disparaître. Il faut essayer de comprendre cette dégringolade qu’a connue le Québec dans le dernier quart du vingtième siècle et la première décennie du vingt-et-unième. Il faut essayer de comprendre comment nous avons pu en arriver à la léthargie nationale dans laquelle nous somnolons actuellement.

Mon diagnostic est très simple. Ce que nous vivons actuellement, c’est une nouvelle capitulation, une démission radicale que la majorité des Québécois assument avec une pusillanimité innommable et une inconscience incommensurable.

Vers 1960, il s’est passé au Québec une prise de conscience historique qui permettait de tout espérer. Le « Désormais » de Paul Sauvé, le « Maître chez-nous » de Jean Lesage, le « Égalité ou indépendance » de Johnson, le « Québec aux Québécois » du PQ, le discours de certains de nos artistes et de certains de nos intellectuels, l’ardeur de la jeunesse, tout laissait entendre que le moment était arrivé d’échapper aux avanies que l’histoire nous avait réservées. Que s’est-il donc passé pour que ce vouloir-vivre, cette poussée révolutionnaire se dissolvent dans l’informe, dans le brouhaha de l’actualité ?

Mon interprétation de cette catastrophe est très simple. L’indépendance du Québec ne pouvait pas se réaliser de façon spontanée, par le simple jeu des discussions politiques routinières. Elle ne pouvait se réaliser que par le moyen d’une lutte difficile, énergique, patiente. Elle ne pouvait être que le résultat d’un combat ardu, obstiné, têtu. Or nos hommes et nos femmes politiques, qui parlaient d’indépendance, s’imaginaient qu’elle se ferait toute seule. Ils ne la voyaient pas comme le résultat d’une bataille patiente, longue, héroïque. Ils semblent avoir ignoré dans quelles conditions s’est faite l’indépendance des États-Unis, de la centaine et plus de pays qui depuis cent-cinquante ans ont fait leur indépendance en Amérique, en Afrique, en Asie.

De plus, il est bien évident que sous des apparences de démocratie et de libéralisme, le Canada est un tronçon de l’Empire britannique qui a bien montré en 1837, 1840, 1867, 1982, etc., que les droits démocratiques du Québec ne pèsent pas lourd quand les prétentions et l’autorité de l’Empire sont mises en question. Ajoutons à cela que ce n’est pas le Québec qui a besoin du Canada, mais le Canada qui a besoin du Québec. Sans le Québec, le Canada n’existerait pas. Il éclaterait et serait avalé par les États-Unis. Le Canada s’oppose à l’indépendance du Québec, et en même temps, il ne veut pas que le Québec reste lui-même.

Donc, ce qui me semble évident, c’est que pour le Québec, à la fin du vingtième siècle, le moment était venu de faire l’indépendance s’il voulait continuer à exister. Il a entretenu ce rêve pendant quelques décennies, mais n’a pas osé le réaliser. Ce qui me semble évident, c’est qu’il n’a pas compris que l’indépendance ne nous serait pas reconnue spontanément, qu’elle serait le résultat d’un rude combat ou ne serait pas. Ce sont nos hommes politiques qui sont responsables de cet échec, qui ont été pusillanimes ou inconscients, naïfs et irrésolus, n’osant jamais aller au bout de leurs convictions, n’osant jamais relever les défis qui s’imposaient, ne comprenant pas, semble-t-il, que l’indépendance du Québec ne serait le résultat que d’une longue et rude bataille politique, que la violence même ne serait peut-être pas évitée le jour où la volonté de liberté s’affirmerait avec énergie. Nos hommes politiques ne semblent pas avoir conscience de la véritable situation dans laquelle nous nous trouvons. Ils ne s’aperçoivent pas qu’ils ont devant eux un adversaire déterminé. Hubert Guindon disait : « Je pense que nous n’avons pas du tout fait nos classes. Nous n’avons pas appris que l’Angleterre n’a jamais rien cédé, et ce sont les fils de l’Angleterre que nous avons en face nous ». De toute façon, il fallait livrer le combat de l’indépendance, mais il n’a pas été livré. En 1982, au moment du rapatriement unilatéral de la Constitution refusé à l’unanimité par l’Assemblée nationale, les conditions étaient réunies pour entreprendre la démarche de l’indépendance. Il fallait refuser l’intrusion de l’Empire dans notre vie démocratique, porter la cause devant la communauté internationale, formuler nos revendications, les formuler de façon précise, les faire voter par l’Assemblée nationale. Au lieu de cela, nous avons laissé passer l’occasion, nous avons capitulé. Et ce n’est pas Robert Bourassa qui allait mener le combat ! L’histoire de Meech est une vraie honte. Dans cette affaire, Robert Bourassa a été d’une bassesse innommable. En 1995, nouvelle occasion de nous ressaisir. Nouvelle capitulation. Un référendum volé ? Y a rien là ! Passons à autre chose !

L’indépendance, dis-je, ne pouvait être le résultat que d’un combat ardu, ferme, méthodique. Nous ne l’avons pas livré. Nous ne l’avons pas livré dans l’arène politique. Nous ne l’avons pas livré non plus dans l’arène sociale. L’histoire de Mirabel est une véritable ignominie. On a exproprié des gens qui cultivaient les terres familiales depuis des générations. On a construit un aéroport qui devait être, au dire de Trudeau lui-même, la porte de l’Amérique du Nord. Mais Trudeau a dû apprendre que ce n’est pas Ottawa qui dirige ce pays, mais Toronto. Mirabel a été transféré à Toronto. Une véritable infamie, une insulte pour le Québec. Nos hommes politiques ont assisté au dépeçage de l’aéroport sans protester. Il y avait là une bataille à livrer, une occasion de faire prendre conscience aux Québécois du traitement que leur réserve le Canada. Il ne s’est à peu près rien passé. Même capitulation devant la fermeture de GM à Boisbriand et son transfert en Ontario. Et si on parlait de la loi 101 qui a été triturée par la Cour Suprême sans que nos hommes et nos femmes politiques s’opposent vraiment à ces intrusions de l’Empire dans le domaine de nos droits nationaux, culturels et spirituels les plus sacrés.

Il faut dire ici un mot du manque de sens politique des Québécois. Je pense au morcellement du mouvement indépendantiste après l’échec du Lac Meech. Tous ceux qui voulaient l’indépendance ou l’autonomie du Québec auraient dû comprendre qu’il fallait éviter de nous diviser, qu’il fallait d’abord faire l’indépendance, et après cela fonder des partis politiques différents. C’est ce manque de sens politique des Québécois qui permet au Parti libéral de diriger le Québec avec peut-être vingt pour cent des Québécois francophones vu que ces derniers sont éparpillés dans plusieurs partis alors que les anglophones, les néo-Québécois donnent le pouvoir à la petite minorité française fédéraliste libérale.

Ce à quoi nous assistons actuellement au Québec, c’est à une nouvelle capitulation. Le combat qui s’imposait n‘a pas été livré, nous nous accommodons de la situation, dans l’inconscience, dans le renoncement à nos droits, dans une résignation suicidaire. On entend toutes les formes de raisonnements biaisés par lesquels on veut se donner bonne conscience. J’entendais l’autre jour des gens apparemment très sérieux qui disaient que nous serions toujours une minorité en Amérique du Nord, parce que nous sommes entourés de quelques centaines de millions d’Anglo-Saxons. Je réponds que nous serons une minorité tant que nous serons une province d’un pays anglophone. Un pays indépendant, même s’il n’a pas une très grosse population, n’est pas une minorité. La Hollande, qui est un pays d’à peu près notre poids, n’est pas une minorité. Elle est pourtant à côté d’un grand pays, l’Allemagne. La Hollande n’est pas menacée, parce qu’elle est autonome, indépendante, comme la Norvège, la Suède, la Finlande. Le seul moyen pour le Québec de garder son identité française, c’est d’être indépendant. Et d’ailleurs, c’est alors qu’il serait respecté par les autres pays d’Amérique, qu’il présenterait un intérêt différent d’une province plus ou moins anglicisée du Canada.

Le Québec, dis-je, vit une nouvelle capitulation. La volonté d’indépendance qui s’était manifestée à la fin du siècle dernier n’a pas été assumée par nos personnes politiques. Les combats qui s’imposaient n’ont pas été livrés, le peuple québécois ne sait où donner de la tête, il s’étiole dans un vide politique asphyxiant, délétère. Les célébrations qu’il a offertes récemment au prince William et à la princesse Kate sont le signe aberrant de cette aliénation. Les médias étaient pour beaucoup dans cette mascarade, mais les Québécois en majorité étaient heureux de célébrer les représentants du pouvoir qui les a dominés, persécutés, méprisés, niés. La plupart des Québécois veulent bien oublier que ces gens représentent le pouvoir qui a écrasé dans le sang les défenseurs des droits démocratiques en 1837-1838, les Patriotes, qui a imposé dans le mépris et par la force l’Acte d’Union, le rapatriement unilatéral de la Constitution, etc. Si le premier ministre du Québec avait eu un peu de fierté, il aurait pu, dans la dignité, rappeler les implications historiques et politiques de cette propagande. Quand un homme est conquis jusqu’au fond de l’âme, on ne peut pas s’attendre à ce qu’il conserve un peu de fierté et de dignité. On se serait attendu aussi à ce que la chef du Parti québécois dégage le sens de ces événements. Je ne l’ai pas entendue. Elle a gardé, à ma connaissance, un silence absolu. Quand je vous dis que ce que nous vivons c’est une nouvelle capitulation ! Que nous ne livrons pas les batailles qui nous permettraient de sauvegarder notre dignité, de nous percevoir comme des êtres libres, indépendants ! Je dis que les Québécois ont de nouveau capitulé, qu’ils acceptent de disparaître. La démarche d’affirmation du Québec qui animait la Révolution tranquille s’est transformée en un acte obstiné de refus de soi, de son histoire, de son identité. Jacques Beauchemin affirme que ce refus de soi était au coeur même du nationalisme de la Révolution tranquille.

Le nationalisme des années 60, écrit-il, ne se fonda pas sur « l’idée d’un legs, mais sur celle d’une rupture ». Le Québec, dit-il, est habité par une « mauvaise conscience qui s’exprime dans un refus de soi ».

Je ne partage pas tout à fait le point de vue de Jacques Beauchemin. Il me semble que le nationalisme de la Révolution tranquille était un acte d’affirmation plus que de refus de soi. Mais cet acte d’affirmation n’arrivant pas à passer dans les faits, à s’exprimer dans une démarche politique, a fini par se transformer en un refus de soi qui caractérise toujours les situations d’aliénation nationale. L’échec de la démarche politique est responsable de cette catastrophe, mais il faut s’empresser d’ajouter que nombre de nos intellectuels, de nos enseignants, de nos personnes politiques, au lieu de s’engager dans la démarche qui s’imposait pour se libérer, ont adopté une démarche d’autoflagellation, de rupture avec l’histoire, de refus du Québec réel qui ne pouvait qu’engendrer la perplexité. Beaucoup de militants militent pour l’indépendance du Québec tout en reniant le Québec réel. Dans de telles conditions, le mouvement d’émancipation ne pouvait que se retrouver dans un cul-de-sac. Nous y sommes jusqu’au cou !

 

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