En vente à la boutique

Éditorial - Emparons-nous du Nord!

2012fevrier250Il y a près de cent cinquante ans, le curé Labelle avait lancé ce mot d’ordre : « Emparons-nous du Nord ! » Le bon curé avait mobilisé les siens pour se lancer à l’assaut des Laurentides avec une vision claire de ce qu’il fallait faire : occuper ce territoire et le développer en prenant les moyens pour que ses immenses ressources servent la prospérité de notre peuple. Dans ce dernier quart du dix-neuvième siècle, Labelle proposait un modèle de développement centré sur la propriété et le contrôle. Son ambition était utopique, il ne disposait que de moyens dérisoires et ne pouvait mobiliser que des cohortes de colons encore plus pauvres que courageux. Pis encore, au moment où ces pionniers défrichent avec acharnement, les dés sont déjà jetés : le grand capital étranger a déjà fait main basse sur les ressources naturelles. Il aura eu beau multiplier discours, gestes d’éclats et projets, les moyens qu’il aura pu mettre en œuvre auront été nettement insuffisants. La bourgeoisie d’affaires canadienne-française peine à réunir des capitaux pour soutenir une mise en valeur sérieuse du territoire, l’État du Québec est dérisoire, sans moyen.

Labelle, comme beaucoup de ses contemporains, aura mis beaucoup d’espoir dans le gouvernement Mercier et ses aspirations nationales. On le sait, cela tournera court et le Parti libéral, soutenu par des élites d’affaires dont les ambitions ne se limitaient qu’à recueillir miettes et prébendes va livrer le Québec au grand capital étranger et à la corruption. Gouin et Taschereau vont aliéner les forêts et les puissances hydrauliques et nous encarcaner pour près de trois générations dans un modèle de développement dépendant qui consacrera la paupérisation et la prolétarisation de notre peuple. Et l’emprise du grand capital étranger se consolidera dans le développement minier de l’Abitibi d’abord et de la Côte-Nord ensuite, faisant main basse sur des richesses fabuleuses.

En prime, une culture du ratatinement marquera profondément la pensée et les débats économiques. Les intellectuels nationalistes, relayés tant bien que mal par une classe d’entrepreneurs faisant ses classes dans les PME, mettront des décennies à combattre le fatalisme du « nés pour un petit pain ». La braderie du fer sous Duplessis marquera sans doute l’apogée d’une telle façon de voir qui n’aura pas laissé des traces que dans les esprits. La dépendance génère ses institutions, engraisse aussi ses gérants et satellise un ensemble d’acteurs plus que tolérants à la complaisance, au point de laisser faire le lit de systèmes de corruption qui cimentent bien les fissures que la domination peut créer dans la cohésion nationale. Il aura fallu d’immenses efforts et beaucoup d’exaspération pour extirper de cette gangue un début de formulation de notre intérêt national. La Révolution tranquille en sera tout aussi bien la manifestation tangible que l’expression métaphorique. « Maîtres chez nous » signifiera d’abord défaire l’étau. La nationalisation de l’électricité, la création des sociétés d’État telles Soquem et Sidbec traduiront cette ambition.

Des victoires certaines ont nourri le goût de se voir et de se considérer au centre de son propre monde. Les Québécois ont lentement appris à s’entendre sur une perception de leur intérêt national, perception nourrie d’une jubilation certaine à s’éprouver dans une relative clarté identitaire. Perception n’est cependant pas synonyme de vision claire et les débats politiques ont été vifs pour tenter de faire émerger un corps de doctrine pouvant faire socle et réunir toute la nation sur l’adhésion à un ensemble de principes et propositions partagés par tous comme fondement de l’intérêt commun. Des avancées ont été faites, des gains ont été réalisés, mais rien de pérenne n’a été acquis.

Les transformations du Canada, le déferlement des puissances financières et économiques rendu facilité par la mondialisation, l’adhésion zélée aux dogmes néo-libéraux par une partie importante de l’élite économique qui avait, dans un premier temps, bénéficié de l’esprit de reconquête, tout cela a érodé la culture économique. Le Québec inc. a fort mal résisté aux premiers assauts, cédant d’autant plus facilement aux sirènes idéologiques qu’il pouvait être à court terme avantageux pour une première cohorte de parvenus de se gaver dans le bien d’héritage. Le projet national en a été fort ébranlé et son principal porteur politique y aura peut-être même laissé son âme. L’arrivée au pouvoir des libéraux, dopés par la frénésie du tout au marché, aura consacré la formulation explicite du projet d’arasement des piliers institutionnels qui avaient marqué l’esprit et les gestes d’émancipation.

Voilà un siècle que les efforts avaient porté sur la conception et l’utilisation de l’État comme levier essentiel de construction et de réalisation de l’intérêt national et, tout à coup, une élite d’intermédiaires se faisait le projet de saquer ses principaux instruments. Mise à mal et destruction des sociétés d’État, efforts délibérés pour réduire les compétences de la fonction publique en prétextant en améliorer l’efficacité, dilapidation de l’expertise, soumission de la culture administrative de l’État aux engouements de courte vue, tout cela nous aura conduits jusqu’ici, dans l’effarement des constats sur l’état des infrastructures, dans l’écoeurement devant la corruption et la consternation devant les conduites de roi-nègre qui tiennent lieu de modèles de gestion. Il y a un lien entre la démission des élites de la Caisse de dépôt qui s’abaissent à « gérer » dans la langue des subalternes plutôt qu’à assumer l’autorité de leur propre langue, et ce qu’on nous donne comme des avenues de prospérité dans le gaz de schiste et autres banquets pour gloutons financiers irresponsables. Ce lien, ce n’est pas seulement celui des plans de carrière des démissionnaires qui s’emploient chez Talisman ou ailleurs, c’est celui de la fascination pour la puissance soutenant la vie par procuration. Il existe une cohorte aux prétentions affligeantes qui se trouvent grandie de sentir approuvée par les maîtres, admise aux antichambres du pouvoir et se gaussant des nominations de « vice-présidence pour le marché de l’Est » et tout à son plaisir de renouer avec les joies du token pea soup d’il n’y pas si longtemps.

Ceux-là sont de véritables nuisances et c’est pourquoi on nous en fait la promotion sur toutes les tribunes. Ils sont payés de prébendes et de symboles vaniteux pour tenter de nous convaincre que notre bonheur se trouve dans la dépendance, que notre intérêt est mieux servi par la condition minoritaire, qu’il vaut mieux être un gérant bien traité qu’un maître anxieux de construire son monde. Ceux-là servent à rendre acceptable la régression historique. Et on les voit s’agiter pour vanter le Plan Nord, pour tenter de faire croire qu’il y a là une grande aventure nationale. La chose est pourtant criante d’évidence : ce plan liquide l’héritage et n’aura d’autre effet que de laisser des miettes – des retombées économiques – que feront carrière à vanter et distribuer de pseudovisionnaires du monde des affaires. Manœuvre de propagande de haut vol, ce Plan est d’abord destiné à fabriquer le consentement à la dépendance. Il détourne l’État du Québec de l’intérêt national pour l’asservir au grand capital en utilisant les ressources collectives et les institutions pour financer l’opération.

Quarante-sept milliards de dollars de fonds publics serviront à rendre possible une exploitation des ressources minières du Nord par de grandes entreprises mondialisées qui ne paieront rien pour se servir à pleins coffres. Un cadre juridique vétuste – le free mining du XIXe siècle – un mode de perception des redevances et de taxation qui ne prélève que d’insignifiantes sommes en compensation de l’aliénation d’une ressource non renouvelable, un système d’échappatoires fiscales qui sert à faire assumer les risques par les contribuables, contrats aux clauses secrètes, la liste des lacunes est trop grande pour la chose tienne du hasard. On nous vend en sacrifiant l’intérêt national sur l’autel de la croissance de la « business ». Il faut arrêter la braderie.

La précipitation avec laquelle le gouvernement Charest entend procéder tient de l’empressement de malfaiteurs. On ne peut laisser les affairistes utiliser Hydro-Québec pour financer des installations à haut risque, on ne peut laisser sortir des ressources brutes sans transformation, sans utilisation stratégique. On ne peut laisser couler les milliards sans une vision claire du développement régional et des relations avec les autochtones. On ne peut se contenter d’utiliser les fonds publics pour faciliter l’exportation des profits.

Il faut un examen aussi rigoureux qu’exigeant des effets de ces projets sur notre prospérité et sur notre intérêt national. Les grandes sociétés étrangères ne peuvent se voir confier l’initiative du développement sur les deux tiers du territoire national. Il faut un vaste débat public, pas une campagne de relations publiques. Il faut prendre le temps de se donner une stratégie nationale intégrée et un dispositif institutionnel et administratif appropriés pour s’assurer que l’essentiel de la richesse tirée de la mise en valeur de ce territoire servira le Québec d’aujourd’hui et celui de demain. D’autres pays dans le mode le font avec un succès éclatant comme le démontre le cas norvégien si inspirant. Mais voilà, ce sont des pays, avec de vrais États, avec une claire conscience de l’intérêt national, pas des provinces avec des concierges qui jouent les grands visionnaires. La question des richesses naturelles a toujours été intimement liée à celle de l’indépendance nationale. Labelle avait raison. Emparons-nous du Nord !

Tagged under: Éditoriaux,

Collections numériques (1917-2013)

action couv 1933Bibliothèque et Archives nationales du Québec a numérisé tous les numéros de L'Action française et de L'Action nationale depuis 1917.

Vous pouvez utilisez cet outil de recherche qui vous permettra — si vous cliquez sur « préciser la rechercher » — de ne chercher que dans L'Action nationale ou dans L'Action française.