Carnets de campagne II

La paix, la solidarité, la coopération ne sont possibles qu’entre des peuples et des pays sachant qui ils sont.

Václav Havel

Dans ces carnets de (à la, en) campagne, je prends mes aises, mes distances, avec l’actualité brûlante ou glaçante. Je ne réagis pas au jour le jour, mais à la petite semaine, en pleine liberté de choix. Je m’intéresse aux clichés, aux idéologies, à travers les médias, la langue, le non-dit du discours, les acteurs (avec ou sans texte) des événements en cours. Je résiste.

La vraie campagne (ou ce qu’il en reste)

Le Québec contemporain, urbanisé, confond la campagne (champs cultivés, petites routes, clochers…) avec la forêt, la montagne, les bords de mer. Au-delà de la triple couronne de Montréal, entre les autoroutes, les panneaux, les poteaux, les pylones, on perçoit encore çà et là quelques belles granges, des vaches en noir et blanc ou en couleurs, des ruisseaux non harnachés, des arbres centenaires. Tiraillée entre la grosse industrie agricole et les minuscules productions biologiques, écologiques, la nouvelle campagne cherche sa vocation, son paysage. Il a fallu des siècles pour construire Neuville, Cap-Santé, Saint-Antoine-de-Tilly ou Lotbinière. Combien faudra-t-il d’années à Rabaska pour défigurer et contaminer l’île d’Orléans ?

Jérôme Garcin, animateur à France Inter, directeur des pages culturelles du Nouvel Observateur, marié à la fille de Gérard Philipe, est une personnalité parisienne dont l’urbanité n’exclut pas une ruralité à la fois rude et raffinée. Le voici chevauchant dans la plaine normande :

Au loin sonnent les cloches d’une église de campagne. On croise des chevreuils au galop, qui fuient des chasseurs. Eaubac n’a plus peur des coups de feu. Je crois que si j’aime tant ce paysage augeron, les paysages de France en général, si je suis à ce point ému par cette vieille terre qu’on foule au petit trot, c’est que tout le reste a disparu. Je ne reconnais plus mon pays dans ce que j’écoute à la radio, ce que je lis dans les journaux et les livres, ce que j’entends […]

Nostalgie ? Sans doute. Réaction ? Pas au sens politique, rétrograde, du terme. Vision lucide, au contraire. Valable pour la plaine du Saint-Laurent plus encore que pour les nombreuses et variées campagnes françaises.

Pays, paysan, paysage

Un historien et journaliste néerlandais contemporain a suivi sur presque cinq siècles les transformations techniques, sociales, culturelles d’un petit village de la Frise (nord-est des Pays-Bas). On pourrait se croire en Pologne, en France ou au Québec : mêmes valeurs de base, paysage à peine différent. Au Québec, nos colons, cultivateurs ou agriculteurs, par leur travail et leur art de vivre, furent comme en Europe, sans le mot, d’authentiques paysans.

Les traditions étaient vitales pour les métiers de la terre. La prudence des paysans n’est pas une fermeture à l’autre, à l’étranger, au progrès, mais un réflexe d’«autoprotection». Le voisinage compte plus que tout pour la survie. Les rapports humains s’inspirent de ceux qu’on entretient avec les bêtes, les saisons, le temps, la nature en général. Rien à voir avec les « aménagements paysagers » à la mode, paysages «d’illlusion», de «façade», de parcs d’attraction.

Les paysans ont créé non seulement les paysages, mais les pays. L’agriculture ne joua pas qu’un rôle de «nourricière» et de «productrice», mais d’«enseignante» ; elle fut le «moteur central qui déterminait toute la pensée et l’action, le cadre qui régissait la vie et la mort». C’était, plus encore que le catholicisme ou le protestantisme, la vraie religion antique, païenne.

«Le mot pays a plusieurs sens. Chez moi , un pays est un endroit où il y a des paysans», disait François Fillon à Québec au début de juillet. Pourquoi alors le Premier ministre français s’excuse-t-il d’un soi-disant «écart de langage» ? Même Jean Charest admet qu’il faut «se décoincer dans la relation [sic]» avec l’Hexagone. C’est-à-dire, pour lui, former un triangle sarkozyste (d’intérêt, pas d’amour) avec au sommet Stephen Harper ou Paul Desmarais.

Cartes postales de l’été : Sydney et Québec

Deux villes touristiques, festives, hyperactives, supercontentes. Commençons par la métropole australienne, hôtesse des Journées mondiales de la jeunesse (JMC) l’été dernier. On présente au pape de beaux indigènes à bénir, auprès de qui s’excuser, comme on lui amène les animaux exotiques du bush devant qui sourire. Le clou de la fête, si je puis dire, est un gigantesque chemin de croix en costumes et maquillages dans les rues de Sydney (150 000 spectateurs appelés pèlerins), digne des crucifixions philippines et des faux péplums hollywoodiens. Aux abords de la cathédrale St. Mary, les jeunes «brandissaient des drapeaux, jouaient du tambour et scandaient «Benny, Benny», diminutif affectueux de Benoît XVI». «Sydney se convertit à la piété», titre sans sourciller le Soleil, précisant que «la capitale gaie du Pacifique est méconnaissable». Méconnaissable dans cette fête à tout prix, cette consommation effrénée ? Au contraire. Plus bas, «Un bordel fait quand même des affaires d’or». Pourquoi «quand même» ? Les «réductions spéciales» du bordel haut de gamme portent des fruits d’or.

Plus fluviale que balnéaire, moins neuve, moins chaude, moins gaie, Québec n’en rivalise pas moins avec Sydney dans l’hyperactivité touristique, consumériste, festive. Sans opéra somptueux, mais avec des Plaines à tout faire. Sans la mémoire de Félix Leclerc, écarté parce que trop «politique», mais avec le dernier Beatle et toute la famille de Celeen Deeon. Daniel Gélinas se rapproche déjà de René Angélil. La culture, l’histoire ? On ne compte que les retombées économiques. Québec n’est pas la capitale d’un État, à peine (à temps partiel, avec Montréal) d’une province, c’est celle des carnavals-festivals. Ses deux jumelles, ses deux rivales, la grande et la petite, sont Calgary et Saint-Tite. «Un peuple transformé en public !» concluait Régis Tremblay, du Soleil, dans son commentaire des faits rapportés par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec, l’automne dernier.

Musée (juste pour rire) de la Francophonie d’Amérique

Polymère et béton pour un 400e anniversaire. Musique d’ascenseur et petits messages personnels pour un musée historique. Tout ce qu’on peut faire et défaire dans un hall d’entrée rénové à la Rona Dépôt (pardon : Depot)…

Québec avait refusé à la France (et au maire L’Allier) le legs d’un escalier monumental entre la basse-ville et la haute-ville, la bonne bourgeoisie et le bon peuple. Trop difficile à déneiger ! Pas de Montmartre ni de Trinité-des-Monts à Québec ; pas de terrasses étagées, ni de vendeurs à la sauvette, ni de flâneurs incrustés.

D’une vingtaine de millions d’euros, si je me souviens bien, le cadeau accepté est passé au 1,6 million de dollars suffisant pour la modernisation du hall. Il ne faut jamais que la présence française à Québec jette de l’ombre sur les citadelles et garnisons britanniques, les manèges militaires et fédéraux. Sarkozy fut accueilli à l’aéroport (rénové) de Québec – au lieu de Trudeau-Montréal, faute de temps – par le Premier ministre minoritaire Harper, avant d’aller aussitôt rencontrer dans son élégant bunker des Plaines, Jean, le chef d’État canadien – pas Jean de Charest, ni Chareste (comme prononce Sarko), mais l’autre, prénommée Michaëlle.

Un peu plus tard, petit bain de foule (adolescentes et policiers) au sortir de l’ancien et nouveau Musée. «Les visiteurs pourront écouter la musique francophone de leur choix dans l’ascenseur. Et un énorme écran a été installé dans le corridor afin de diffuser des mots d’amour, d’espoir et d’humour sur la Francophonie. Les gens pourront eux-mêmes enregistrer un message dans des alcôves aménagées sur les lieux». Ce texte est scabreux avec ses «alcôves», ses mots d’amour et d’humour mêlés, ses extases dans l’ascenseur, ses vues plongeantes des mezzanines et autres corbeilles. Le public sera gâté des deux bords, comme la candide candidate Taschereau le disait des artistes.

Carnet demi-mondain

Michaëlle Jean est beaucoup plus royale, impériale, que la modeste, simple et discrète (malgré ses chapeaux) Elizabeth II.


Contrairement à Michaëlle Jean, la Colombienne Ingrid Betancourt n’a jamais renoncé à sa (double) nationalité française. En captivité dans la jungle, l’ex-candidate (verte) à la présidence de son pays était plus libre que la résidente de Rideau Hall et de son annexe, la Citadelle de Québec

Michaëlle Jean, avec ses racines et ses appuis sur trois continents, pourrait faire une remarquable (et remarquée) secrétaire générale de la Francophonie. Je préférerais cependant Ingrid Betancourt, aussi diplomate et aussi connue que Boutros-Ghali, aussi fine politique et plus émouvante que Diouf.

Le principal échec du Dr Couillard fut et sera le CHUM, le deuxième, les listes d’attente, le troisième, le manque de médecins de famille. Faut-il crier «Garou (gare au loup), au secours» ? Garou ministre adjoint à la Santé ?

Le manège militaire de la Grande-Allée n’a jamais été aussi beau, émouvant, ancré dans le paysage urbain et dans l’histoire, que depuis son incendie (par négligence administrative, paramilitaire). Ses ruines le rehaussent, comme l’œil hugolien d’outre-tombe de l’église Saint-Vincent-de-Paul donne à sa façade un visage christique sur les Laurentides. Les hautes fenêtres du Manège, donnant sur le vide – parfois rempli de cris, débordant de détritus – des Plaines, en font un spectacle permanent, plein de rappels.

Le maire Labeaume ministre associé de la Défense à Ottawa ? Pour défendre le Manège contre les manèges (silencieux) de Josée Verner, pour défendre l’intervention militaire en Afghanistan contre le «minable» Francis Dupuis-Déri ?

Québec – Las Vegas – Pepsi. Bill Clinton, Al Gore, Bill Gates, Oprah Winfrey et Céline Dion ont reçu ou recevront des doctorats honorifiques des mains du recteur-épicier de l’Université Laval, Denis Brière. Traits communs : richissimes, spécialistes du show-business en tous genres. Aucun autre Québécois qu’une chanteuse pop, aucun Français, aucun Amérindien, aucun francophone de la diaspora pour cette contribution «exceptionnelle» de l’Université Laval aux fêtes du 400e. Et la Chambre de commerce, elle n’a pas de prix ?

Heureusement qu’Yves Jacques et Robert Lepage ont eu la bonne idée de naître à Québec. Autrement, le volet artistique des fêtes du 400e aurait été entièrement assumé par le Pascale Picard Band et les invités de luxe d’un gros Festival d’été.

Il existe un Concerto de Québec d’André Mathieu dont la musique est «romantique et héroïque avec des touches de folklore et des accents de survivance», selon son interprète et biographe Alain Lefèvre. Celui-ci avait offert aux organisateurs du 400e de créer à Québec le fameux «concerto manquant» (et retrouvé). Refusé. Ce concerto, le quatrième d’André Mathieu, a donc été créé le 8 mai 2008 en Arizona, avant d’être joué à Paris, Pékin, Londres…

Un journaliste qui a couvert des manifestations en Serbie, en Irlande du Nord, au Kosovo, en Israël, dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, n’avait jamais vu, avant le 3 juillet à Québec, des policiers ou des militaires l’invectiver, menacer de l’arrêter «simplement pour avoir observé une manifestation». Les policiers de Québec n’en finissent plus (malgré leurs déguisements grotesques) de montrer leur étroitesse d’esprit et leur incompétence, que ce soit dans l’usage du Taser, l’interrogatoire d’un malade mental ou l’arrestation d’un vieillard innocent (coude gauche disloqué).

Québec Solidaire, bicéphale et polyvalent, est un parti altermondialiste, altruiste, bonne-ententiste, futuriste, économiste (économie sociale), égalitariste, féministe, idéaliste, indépendantiste, laïciste, pacifiste, socialiste, souverainiste-associationniste, surréaliste, symboliste, tiers-mondiste ; iste, iste, iste…

Guenille bleue et chiffon rouge

La ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport avait eu raison, l’hiver dernier, de refuser sa participation à la dictée publique de «Tout le monde en parle» : sa connaissance du français est incertaine. Sa tentative ratée d’intimider une journaliste de la Presse canadienne, à la mi-août, fut précédée d’une double erreur linguistique.

La Ministre aurait voulu qu’on gomme son «lapsus» au sujet d’une querelle de drapeaux. Ne sait-elle pas l’importance que le Dr Freud attribuait au lapsus comme vérité de l’inconscient ? Les journalistes sont là pour rapporter et interpréter, entre autres messages, les lapsus des personnages publics. Celui de Mme Courchesne est lourd de sens, d’où sa réaction immédiate : poursuite jusque dans le bureau, doigt accusateur, œil noir, bouche amère. Mme Courchesne n’est pas toujours élégante, malgré les voiles dont elle aime s’envelopper.

En voulant effacer sa gaffe, la Ministre l’a soulignée, accentuée. Elle ne l’a nullement réparée. «Guenille, si l’on veut ; ma guenille m’est chère» (Molière). Parler de «guerre de guenille» pour une querelle de drapeaux, parler de «guenille» pour désigner le fleurdelysé était une grossièreté scandaleuse. Prétendre ensuite remplacer «guenille» par torchon ou chiffon (elle confond apparemment les deux), sous prétexte que Bernard Landry a jadis traité de «chiffon rouge» la propagande fédéraliste outrancière à Québec (et non directement l’unifolié), est une faute de français. Landry s’élevait contre un abus (voir l’affaire des commandites), une provocation. Même orange ou violet, l’étendard d’Ottawa aurait été un «chiffon rouge». La députée bloquiste Suzanne Tremblay, qui maîtrise le français, avait bien compris et expliqué aux Communes cette expression empruntée à la tauromachie.

De Gaulle et le «Québec libre» (nouveau témoignage)

Sauf une lettre ouverte de Louise Beaudoin, le PQ n’a pas su ou voulu souligner en 2007 la parole historique de celui qu’on pourrait appeler son pré-fondateur. Jean-Claude Rivest eut la mémoire plus fidèle…

Sur le sens du «Vive le Québec libre !» gaulliste, le dernier témoignage à ce jour et l’un des plus sûrs, est de Jean (fils de François) Mauriac, journaliste attitré à l’Agence France-Presse, qui durant un quart de siècle a accompagné le Général, puis Président, dans tous ses déplacements. À Mexico, place du Zócalo, près d’un million de personnes ovationnent son «Marchamos la mano en la mano» ; le lendemain, à l’Université, acclamé et pressé par «les étudiants déchaînés, le Général a dû quitter l’amphithéâtre, porté sur les épaules de ses gardes du corps, comme un empereur romain». C’est à ce triomphe latin en Amérique que le témoin Mauriac compare la visite de De Gaulle ici en 1967.

«Jamais je n’avais vu de Gaulle si détendu, si reposé», écrit-il la veille du grand jour montréalais, lors de l’escale «pittoresque» à Québec. Sans exclure «l’ivresse de l’accueil» comme facteur précipitant, Jean Mauriac verse au dossier, côté préméditation, une lettre de Gilbert Pérol, chef du service de presse à l’Élysée : «[…] sur des centaines de photos prises tout au long de son séjour au Québec, pas une seul drapeau canadien, pas un seul dans la marée des drapeaux à fleurs de lys». Le paysage changera bientôt radicalement avec Trudeau, Sheila Copps, etc.

Jean Mauriac note qu’à l’embouchure du golfe Saint-Laurent un officier canadien de haut rang, unilingue et sans interprète, était monté à bord du Colbert, chargé d’accompagner De Gaulle jusqu’à Ottawa. À Québec, sur le quai du débarquement, le God Save the Queen est «joué par une musique militaire en uniforme rouge et bonnet à poils noirs, comme à Londres. Je n’en crois pas mes oreilles : l’hymne anglais est sifflé, et La Marseillaise qui suit reprise en chœur par la foule». C’est la première dépêche du journaliste. Pour avoir personnellement vécu la Libération de Paris en 1944, Jean Mauriac juge le rapprochement exact et «historique».

Contre le Quai d’Orsay obsédé par les Anglo-Saxons, contre l’ensemble de la presse, De Gaulle a voulu réparer le «passé honteux» de l’«indifférence de la France». Il n’a pu tout faire, en deux ans, mais «l’intendance» a immédiatement suivi. Jusqu’à nouvel ordre. Jusqu’à la nouvelle et récente «indifférence» doublée d’une hypocrite ingérence sarkozyenne.

Bourassa-Charest

Jean Charest n’a pas vraiment remplacé Robert Bourassa, pas plus que Ryan ou Daniel Junior en leur temps. Il a partiellement récupéré des publicitaires et conseillers (dont l’inusable John Parisella), mais pas Jean-Claude Rivest. Bourassa savait lire et interpréter d’autres chiffres que ceux des sondages. Il respectait ses adversaires, connus souvent de longue date (un Lévesque, un Bourgault). Charest les ignore, les méprise ; il a déjà conseillé à ses députés de les haïr.

Bourassa était une fine lame, parfois trop souple, mais d’acier ; pas un morceau de tôle ondulée. Bourassa était du chocolat noir – à force d’en manger ! –, pas une tarte à la crème ou à la citrouille.

Qu’il soit réélu majoritairement ou minoritairement, Jean Charest démissionnera dans deux ou trois ans, évitant une quatrième élection problématique. Ne pouvant plus réintégrer le Parti conservateur de Harper au niveau qui l’intéresse, il travaillera ( ?) pour un gros cabinet d’avocats ou animera un quiz avec de l’argent, beaucoup d’argent, à la télévision. On n’a pas fini de voir ses joues se gonfler de satisfaction.


Deschaillons-sur-Saint-Laurent,

automne 2008

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