Les mots qui nous gouvernent. Le discours des premiers ministres québécois : 1960-2005

Dominique Labbé et Denis Monière
Les mots qui nous gouvernent. Le discours des premiers ministres québécois : 1960-2005, Monière-Wollank Éditeurs, 2008, 249 pages

« Le style, c’est l’homme », disait Flaubert. Dans son Dictionnaire critique de la globalisation, Jacques B. Gélinas parle des « mots du pouvoir et du pouvoir des mots ». L’ouvrage des politologues Dominique Labbé et Denis Monière présente une analyse scientifique du choix des « mots du pouvoir » dans le discours des premiers ministres québécois depuis la Révolution tranquille. De cette analyse rigoureuse ressortent des indications précises sur le style et sur le choix des stratégies de communication de chacun des locuteurs, et sur l’évolution des thématiques qui scandent l’histoire du Québec.

Bien sûr, vous comme moi avons une certaine idée intuitive de la personnalité de chacun des ministres que nous avons connus : René Lévesque, le journaliste engagé et pédagogue ; Robert Bourassa, le technocrate rationnel et froid ; Jacques Parizeau, l’économiste savant ; Lucien Bouchard, le littéraire flamboyant et sentimental ; Bernard Landry, l’économiste persuasif, et Jean Charest, le gestionnaire de l’ingénierie…S’ajoutent à la liste Jean Lesage, Daniel Johnson (père) et Jean-Jacques Bertrand (les deux fils Johnson n’ont pas été retenus en raison de la brièveté de leur passage au pouvoir). On reste toutefois surpris par les révélations d’une telle étude, a priori terriblement technique. L’analyse lexicologique permet aux auteurs « d’inférer des significations à partir des fréquences de vocabulaire, et d’extraire, à partir des usages de la langue, des informations sur celui qui parle et sur le contenu de son message ». La comparaison statistique des différents discours met « en lumière les traits caractéristiques des vocabulaires et des styles en utilisant une série d’indicateurs objectifs qui passeraient inaperçus à la lecture du texte » et permet, non seulement « de tracer le portrait de chacun des premiers ministres qui se sont succédé de 1960 à 2005 à la tête de l’État du Québec » (cf. p. 19), mais aussi de mettre le discours politique en lien avec l’histoire. Tout cela est fort intéressant !

Les deux auteurs sont d’éminents spécialistes de l’analyse politique. D. Monière est bien connu pour sa trentaine d’ouvrages consacrés à l’analyse de la société québécoise. D. Labbé, attaché à l’Institut d’études politiques de Grenoble, est un spécialiste de la statistique appliquée au langage des politiciens.

Dans la première partie du livre, Labbé et Monière expliquent leur méthodologie et les instruments qu’ils se sont donnés pour faire parler « ces mots qui nous gouvernent ».On ne peut qu’admirer le sérieux de l’échantillonnage (près de 800 discours) et du traitement des textes retenus. Signalons la méthode de « lemmatisation » qui permet de limiter la redondance des mots en classant sous une même entrée, par exemple, les différents temps d’un même verbe. Plus de deux millions d’occurrences ont toutefois traversé ce crible et leur traitement est un véritable travail de bénédictin assisté par ordinateur !

Les auteurs situent ensuite les paramètres qui déterminent le choix du vocabulaire, les ponctuations, les tournures oratoires (l’utilisation du « je », celui du « nous », ou du pronom impersonnel), les argumentaires, etc. Ils sont nombreux ! Citons : le parti dont le locuteur est le chef, l’influence des conseillers et des « plumes de l’ombre » (par exemple, un Claude Morin pour Lesage ou un Jean-François Lisée pour Parizeau et Bouchard), le type d’auditoire auquel le discours s’adresse (ce qui influence le niveau de langue, populaire ou savant, émotif ou rationnel), la trame des événements et des crises politiques, etc.

On apprend, entre mille détails précis, que quatre premiers ministres (Bouchard, Landry, Charest et J.-J. Bertrand) sont davantage orientés vers le nom et ses satellites, alors que quatre autres (Bourassa, Parizeau et surtout Lévesque) ont davantage privilégié le groupe verbal, soit celui de l’action, principalement les verbes être et avoir, suivis des verbes pouvoir, faire et dire, etc.

Le cas de Lévesque est particulier en ce sens qu’il improvisait beaucoup. Il était le champion de la digression, de la phrase très longue et très complexe, assortie de nombreuses parenthèses, ce qui amène les auteurs à préciser comment, de la forme du discours politique disséquée par l’analyse, se dégage la fonction de ce discours, et donc, probablement, son efficacité.

La phrase longue (celle qui contient 60 mots ou plus) révèle ce qui occupe l’esprit des auteurs. Elle a pour fonction de légitimer le pouvoir. « Ayant longuement examiné une question donnée, le locuteur est capable de donner à son propos une réponse étendue et argumentée, ce qui se traduit par une phrase longue et complexe » (cf. p. 223). Les phrases longues ne sont pas construites de la même façon chez les différents premiers ministres, si bien qu’elles sont difficiles à comparer : certains juxtaposent les propositions, d’autres les imbriquent, d’autres les empilent. « Des phrases anormalement longues signalent un discours protocolaire ou traitant d’un sujet de fond, voire « philosophique » (cf.  . 231).

Par contre, les phrases courtes sont des phrases de combat très fortement personnalisées. Le discours de combat a une triple fonction : phatique (qui consiste à établir le contact avec l’auditoire), polémique (dirigée contre les adversaires ou contre une critique émise dans l’opinion et les médias). De plus, les petites phrases sont souvent des slogans, des armes de mobilisation massive, car

[…] l’action politique s’inscrit dans le cadre d’un régime de concurrence, voire de lutte entre les hommes et les partis. C’est pourquoi le discours est fondamentalement polémique. La compétition oblige les partis à faire valoir leurs politiques et à critiquer celle des partis adverses. Dans son discours, le chef du gouvernement doit non seulement affirmer que sa politique est la meilleure […], mais aussi que si par malheur, ses adversaires l’emportaient, leur action serait catastrophique pour le pays. C’est pourquoi cette dimension du combat verbal est surtout activée durant les campagnes électorales où, de plus en plus, la politique d’attaque tend d’ailleurs à remplacer la valorisation de soi (cf. p. 219).

La lexicométrie permet ainsi de mesurer des changements stylistiques comme révélateurs « de certaines stratégies de communication et de persuasion »,  mais aussi comme éléments de repérage « de certaines coupures historiques » (p. 79). Par exemple, on note l’accroissement de l’apparition de nouveau vocabulaire dans la phase référendaire suivi d’une baisse significative après le référendum. Des coupes historiques s’avèrent évidentes au niveau du langage, soit « L’émergence du Québec moderne » (1960-1976), « D’un référendum à l’autre » (1976-1996) et « Vers un nouveau paradigme idéologique : le néolibéralisme » (1996-2005). Chaque période a des caractéristiques lexicales. On pourrait pratiquement dire, en caricaturant un peu, qu’il y a le langage de la révolution tranquille, celui des référendums et celui du néolibéralisme.

Très conscients des réticences éventuelles des lecteurs, les auteurs tiennent à préciser l’utilité de la statistique lexicale pour préciser notre connaissance de l’histoire, et comment « l’irruption de l’informatique change considérablement la recherche en sciences humaines et en sciences sociales ». On pourrait y ajouter la question suivante : Est-ce l’histoire qui fait émerger le vocabulaire, ou le vocabulaire qui façonne l’histoire ? Finalement, on ne peut que recommander vivement la lecture de ce livre à tous nos futurs orateurs politiques ainsi qu’à tous nos jeunes chercheurs en science politique ou dans les disciplines connexes.

Jean-Louis Bourque
Politologue

 

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