On entend dire que… L’immigration coûte cher à la France

L'auteur est doctorant en démographie à l'Institut national de la recherche scientifique

Xavier Chojnicki et Lionel Ragot
On entend dire que… L’immigration coûte cher à la France. Qu’en pensent les économistes, Eyrolles, 126 pages

En France, réagissant à la crise économique affectant le pays et à la montée du chômage, certains commentateurs et politiciens pointent du doigt l’immigration comme faisant partie du problème. Dans le livre On entend dire que… L’immigration coûte cher à la France. Qu’en pensent les économistes, les économistes Xavier Chojnicki et Lionel Ragot cherchent à démystifier certaines idées préconçues sur l’impact de l’immigration à partir de la littérature scientifique sur le sujet. L’immigration a-t-elle réellement un impact sur les salaires, sur le marché de l’emploi et sur les finances publiques ? Les immigrés profitent-ils vraiment du généreux filet social offert par la France ? Voilà quelques-unes des questions sur lesquelles se sont penchés les auteurs. De l’autre côté de l’Atlantique, au Québec notamment, les idées reçues sur l’immigration sont complètement à l’opposée de celles véhiculées en France et rapportées par les auteurs. À cet égard, l’ouvrage est donc d’une pertinence qui dépasse les frontières. Les politiques d’immigration québécoises cherchent explicitement à contribuer à la prospérité économique et à combattre les conséquences du vieillissement de la population.

Dans le premier chapitre, les auteurs présentent d’abord un bref portrait chiffré de l’immigration en France. Les 200 000 immigrés reçus annuellement depuis le début des années 2000 sont essentiellement composés de regroupements familiaux et d’étudiants étrangers, sont relativement jeunes, généralement peu qualifiés et surreprésentés dans la région parisienne. Étant moins éduquées et ayant des comportements culturels différents relativement à l’usage de la contraception, les femmes immigrées font en moyenne un peu plus d’enfants que les Françaises, mais cela n’affecte que très peu l’indice global de fécondité. Avec ou sans immigrés, la fécondité de la France serait l’une des plus élevées en Occident.

Le chapitre suivant aborde la question de l’impact de l’immigration sur les salaires. Suivant la loi du marché, le salaire correspond à l’équilibre entre l’offre et la demande. L’immigration entrainant une augmentation de l’offre de main-d’œuvre, toute chose étant égale par ailleurs, elle ferait diminuer le salaire. Mais voilà, toute chose n’est pas égale par ailleurs. Divers mécanismes dont les effets vont souvent dans des directions opposées font en sorte que la théorie ne permet pas de trancher définitivement sur la question. Par exemple, les auteurs rappellent qu’étant donnée l’augmentation du bassin de main-d’œuvre bon marché, l’immigration peut également faire accroitre le nombre d’entrepreneurs cherchant à profiter de cette main-d’œuvre. En fin de compte, les salaires moyens peuvent être réajustés au point initial. L’impact pourrait alors être positif pour les natifs les plus qualifiés et négatif pour ceux qui sont en concurrence avec les immigrants, donc les plus pauvres. Or, à cet égard, la rigidité du marché, par exemple, la loi sur le salaire minimum, fait en sorte que l’impact théorique sur les salaires puisse être atténué et transposé vers un impact sur l’emploi. Quoi qu’il en soit, les résultats empiriques montrent généralement quant à eux un impact négatif, mais de très faible ampleur. En somme, l’immigration n’enrichit probablement pas les natifs, mais elle ne les appauvrit pas non plus.

Si l’immigration n’a pas d’impact tangible sur les salaires, en a-t-elle un sur l’emploi ? Les immigrés volent-ils le travail des natifs ? Ou peuvent-ils combler une pénurie de main-d’œuvre ? Il s’agit de questions très difficiles à mesurer empiriquement étant donné la mobilité des salariés et des facteurs de production. L’impact se trouve à être diffusé sur l’ensemble de l’économie. Les études qui se sont penchées sur la question tendent à montrer qu’il n’y a pas d’impact important flagrant et durable, puisque l’immigration agit à la fois sur l’offre et sur la demande. Ainsi, l’immigré ne fait pas qu’occuper un emploi : par sa simple présence, il consomme et génère une activité économique qui créera également de l’emploi. L’immigration ne peut donc résoudre une pénurie de main-d’œuvre, pas plus qu’elle ne cause une dégradation de la situation de l’emploi chez les natifs.

Malgré l’impact limité de l’immigration sur l’économie, les auteurs constatent que les problèmes d’insertion professionnelle sont importants en France. De nombreux obstacles, notamment la structure démographique, l’expérience professionnelle restreinte et le niveau de qualification plus faible, font en sorte que les immigrés sont surreprésentés dans la population en chômage ou sur l’aide sociale. De plus, chez les communautés maghrébines, d’Afrique noire et de Turquie, ces difficultés persistent également à la deuxième génération. Les problèmes d’intégration économique ne sont donc pas un mythe et les auteurs voient par ce phénomène l’un des principaux défis de l’immigration.

Puisque les immigrés sont plus nombreux sur le chômage, ont plus souvent recours à l’aide sociale et ont des revenus moindres, on peut intuitivement penser que leur poids sur les finances publiques sera plus grand. Le chapitre 4 aborde l’impact de l’immigration sur les finances publiques. En suivant une perspective de cycle de vie, il est vrai qu’à tout âge, les immigrés ont une contribution nette inférieure à celle des natifs. Toutefois, les différences de structure par âge pourraient compenser, puisque les immigrés sont proportionnellement plus nombreux dans la population en âge de travailler. Selon une étude effectuée par l’un des auteurs, l’impact macroéconomique de l’immigration serait même légèrement positif.

Ce chapitre constitue cependant le point faible de ce livre. Dans les chapitres précédents, une littérature exhaustive était amenée, pouvant donner au lecteur une idée plus claire du consensus scientifique. Dans celui-ci, les auteurs cherchent à mettre en valeur l’étude que l’un d’eux a faite en la comparant à celle d’un de leurs collègues, Jean-Paul Gourevitch, dont les résultats sont complètement opposés. Ils tentent de miner la crédibilité du travail de ce collègue, sans nuancer les limites de leurs propres méthodes. Il devient alors difficile de trancher pour les non-économistes. Étant donné la complexité des interactions en jeu, aucun modèle ne peut affirmer hors de tout doute bien mesurer cet impact. Il n’est donc pas surprenant que la direction de l’impact puisse varier d’un modèle à l’autre, d’un pays à l’autre et d’une période à l’autre. Il aurait été plus judicieux de faire une recension plus exhaustive des travaux sur le sujet plutôt que de simplement prendre pour une vérité quasi incontestable la conclusion d’une seule étude, qui, par ailleurs, se trouve à être celle de l’un des auteurs du livre. Ce chapitre aurait dû mentionner que de nombreuses autres études montrent un impact négatif (Dupâquier et Laulan 2006 ; Sinn et Werding 2001 ; Storesletten 2003 ; Roodenburg et al. 2003), particulièrement dans les pays ayant un filet social important, alors que d’autres montrent un effet positif (Moscorola 2001 ; Ablett 1999). Le seul point où la plupart des études convergent est sur le fait que la contribution nette de l’immigration est probablement faible et qu’elle dépend de l’âge à l’arrivée et de la performance des immigrants sur le marché du travail, ce à quoi adhèrent également les auteurs de ce livre.

Le livre aborde également la question de l’immigration sélectionnée selon leur capacité à intégrer le marché du travail. Constatant les problèmes d’intégration économique persistant en France, cette idée jaillit régulièrement dans le débat public. On parle ainsi d’avoir une immigration choisie plutôt qu’une immigration subie, en référence aux regroupements familiaux et aux réfugiés. Une immigration choisie pourrait-elle avoir plus d’impact sur l’économie et aider la France à relever ses défis reliés au vieillissement de la population et ses besoins de main-d’œuvre ? Les auteurs soulignent à juste titre que le seul impact notable de l’immigration est d’augmenter la taille de la population et que celle-ci n’a aucun impact sur la prospérité d’une région. Il devient dès lors inutile de chercher à quantifier un bon niveau des flux migratoires. Pour alléger le fardeau du vieillissement, certains décideurs, constatant que les immigrés sont concentrés dans le groupe d’âge actif, ont privilégié cette option plutôt que de faire les réformes économiques difficiles (tel que les systèmes de retraite). Ce sera vraisemblablement un coup d’épée dans l’eau.

Le livre a comme objectif explicite de répondre par des arguments scientifiques aux personnes ayant des inquiétudes devant les répercussions de l’immigration. À cet égard, il faut admettre que l’ouvrage est incomplet, puisque ces craintes vont bien au-delà des simples appréhensions économiques. À tort ou à raison, les principales préoccupations des personnes se posant des questions sur l’impact de l’immigration concernent probablement davantage la cohésion sociale et la perte de l’identité nationale. À cet égard, le démographe Anatole Romaniuk (1998) fait une analogie révélatrice du malaise qu’éprouvent certains en citant l’historien Edward Gibbon (1983) sur la chute de l’Empire Romain :

[…] les barbares… les guerriers scythes et germains furent reçus dans leur province d’abord comme serviteurs, ensuite comme alliés et enfin comme les maîtres des Romains qu’ils défendaient et insultaient tour à tour. (p. 1077)

Métaphoriquement, beaucoup plus qu’une possible perte modeste de revenu, c’est cette crainte qui sommeille dans l’imaginaire collectif de la population.

Si les mythes reliés à l’impact économique de l’immigration divergent de part et d’autres de l’Atlantique, les craintes identitaires sont similaires. Au Québec, celles-ci peuvent par ailleurs être amplifiées par les enjeux linguistiques pour les francophones en lutte pour leur survie. De la même manière que d’autres l’ont fait avant eux (Dubreuil et Marois 2011 ; Tribalat 2010), les auteurs de cet ouvrage montrent ainsi qu’aucune preuve empirique ne soutient la pertinence d’une politique d’immigration basée sur des raisons économiques, comme c’est le cas de celle du Québec. En revanche, d’autres études montrent que l’impact de l’immigration sur la composition culturelle et linguistique est bien réel (Termote 2011 ; Statistique Canada 2010).

L’absence de statistiques ethniques en France rend difficile la mesure de l’intégration culturelle de l’immigration, mais rien ne montre que ces craintes soient sans fondement. Les auteurs tentent néanmoins de relativiser les flux d’immigration en montrant que le solde migratoire net des dernières années est inférieur à ce qu’il fut dans le passé. Or, la comparaison des flux d’immigration dans le temps est insuffisante pour minimiser la situation actuelle, car les contextes ont bien changé. Comme le souligne le démographe Anatole Romaniuc (1998), dans un contexte de sous-fécondité, « une population autochtone vieillissante, se sentant menacée d’extinction à plus à craindre les immigrants qu’une population jeune en pleine expansion démographique et remplie de confiance en son avenir ». Mathématiquement, une telle dynamique démographique entraine nécessairement une modification en profondeur de la composition ethnoculturelle du pays. Les conséquences sur la dynamique démographique et sur l’imaginaire collectif des flux d’immigration reçus dans les années 1960 ne peuvent donc être comparées honnêtement à ceux des années plus récentes.

L’opinion française est différente de l’opinion québécoise, mais la réalité économique est semblable : l’immigration ne change pas grand-chose, ce que démontrent bien les auteurs. Toutefois, la perception de l’immigration en lien avec l’intégration culturelle et la cohésion sociale est probablement plus importante que la question économique, même si elle ne se prête pas aussi aisément à la quantification.

Guillaume Marois

Nos publications récentes

2017novembre250 2017automne250 memoniere250

Collections numériques (1917-2013)

action couv 1933Bibliothèque et Archives nationales du Québec a numérisé tous les numéros de L'Action française et de L'Action nationale depuis 1917.

Vous pouvez utilisez cet outil de recherche qui vous permettra — si vous cliquez sur « préciser la rechercher » — de ne chercher que dans L'Action nationale ou dans L'Action française.